Œuvres complètes, édit. Moland, t. XX, p
LA RELIGION DE l'aBBÉ DE SAINT-PIERRE 299
n'est plus révoltant que de voir des hommes si riches et si fiers faire prêcher l'humilité et l'amour de la pauvreté à des gens qui n'ont que cent écus de gages. Je crois que tous les prêtres qui desservent une paroisse doivent être mariés, non seulement pour avoir une femme honnête qui prenne soin de leur ménage, mais pour être meilleurs citoyens, donner de bons sujets à l'Etat et pour avoir beaucoup d'enfants bien élevés. Je crois qu'il faut absolument extirper les moines, que c'est rendre un très grand service à la patrie et à eux-mêmes. Ce sont des hommes que Circé a changés en pourceaux, le sage Ulysse doit leur rendre la forme humaine. »
C'est bien le reflet ,ou si l'on veut le résumé, de cette sorte de religion naturelle qui nous arriva d'Angleterre au xviii^ siècle. Malgré la qualité et l'ardeur de leurs champions, les théories déistes n'avaient eu de l'autre côté de la Manche qu'une vogue relative et temporaire. Elles commençaient à se répandre en France ; Voltaire, Rousseau et les encyclopédistes allaient les accréditer. L'un des importateurs les plus convaincus de ces doctrines fut précisément lord Bolingbroke, l'ami de Voltaire, dont l'abbé avait fait la connaissance probablement au congrès d'Utrecht et qu'il retrouva au club de l'Entresol ^.
L'abbé de Saint-Pierre ne fut donc pas un novateur en matière religieuse. Il n'a fait que démarquer la pensée d'autrui — en y ajoutant des réflexions originales — lorsqu'il a combattu le catholicisme pour y substituer une religion basée uniquement sur l'idée d'un Dieu créateur, providence dans la vie présente et justicier dans la vie future, mais d'où il a grand soin d'exclure la révélation, tout en semblant parfois l'admettre.
Sans doute, l'abbé a fait appel en quelques endroits de ses ouvrages à la « révélation divine prouvée par des miracles authentiques^ »... quand elle venait corroborer ses idées personnelles sur la charité bienfaisante. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, n'est-ce point là une de ces concessions dont les auteurs
1. Lettres de Henri John, lord vicomte de Bolingbroke, éditées par le général de Grimoard. Paris, 1808, t. III, p. 469. — Cf. La philosophie .religieuse en Angleterre par Ludovic Carreau. (Ch. IV. Les déistes : Bolingbroke ) .
2. Discours sur le désir de la béatitude. (Ouvrages de politique et de morale, t. XI, p. 343).
se montraient prodigues pour éviter un séjour à la Bastille ? Il y a des raisons pour le croire, d'autant plus que l'abbé de Saint- Pierre, en plusieurs occasions et notamment à propos des questions religieuses, ne s'est pas montré moins bon diplomate que Voltaire.
Voltaire a fait paraître la plus grande partie de ses ouvrages sous le couvert de l'anonyme ou du pseudonyme et les a presque tous démentis. Notre abbé emploie une autre méthode : celle de son ami Fontenelle ^ qui était un stratégiste consommé. Au lieu de s'en prendre directement au catholicisme, il s'attaque violemment aux autres religions, au mahométisme en particulier, et il s'applique, non sans habileté du reste, à faire retomber sur le Christ et sa doctrine les traits dont il vise Mahomet ^.
Dans son Discours contre le Mahométisme ^ en effet, il faut distinguer la fausse attaque de la vraie. Un jour, l'abbé avait rencontré un homme de qualité « d'un esprit peu solide )) qui était persuadé que Mahomet était un 'vrai prophète inspiré miraculeusement et qui soutenait que l'établissement du mahométisme était entièrement miraculeux : « Ce fut sur cette dernière opinion que je l'arrêtai, nous dit l'abbé ; nous disputâmes un peu et le lendemain je mis par écrit quelques observations sur ce sujet »
Il recherche, dans son opuscule, les causes purement physiques ou naturelles qui ont fait naître le mahométisme ; il les trouve dans la nature même de l'homme et dans les circonstances ambiantes, et il en arrive à réduire aux proportions d'un événement ordinaire et qui devait nécessairement se produire, un phénomène en apparence surnaturel. « Il n'est pas difficile de conclure, dit-il en terminant, qu'il n'y a réellement ni miracle, ni même rien de prodigieux et de surprenant dans l'établissement,