D'Argeiisuii et Bolingbroke. Cf. chapitre V, p
l'arrivée a taris
nelle retourne rue de Cléry chez ses oncles les Corneille, et tandis que Vertot l'accompagne, Varignon et Saint-Pierre continuent , à échanger leurs idées sur le sujet inachevé. On devra en causer pendant tout le souper, à moins que Varignon ne réussisse à détourner habilement la conversation.
Les matières qui alimentent la discussion ne manquent jamais : à eux quatre, les habitants de la cabane parlent une bonne partie des différentes langues de l'empire des lettres. Il y a aussi trop de contrastes entre eux pour qu'il en soit autrement. Voyez Fontenelle, il .compose des poésies pastorales sur le modèle des églogues de son maître Segrais — un autre normand que Varignon et Saint-Pierre ont connu à Caen et qui les introduira tous chez madame de La Fayette — Fontenelle est très occupé à rédiger les sentences galantes de ses petites bergères ; le bien public, l'intérêt général, l'amour de l'humanité sont des sentiments qui n'ont aucune emprise sur lui. C'est précisément ces hautes questions morales qui intéressent l'abbé de Saint-Pierre et à ses yeux la poésie, surtout comme la comprend son ami, n'est qu'un amusement d'enfant indigne d'un homme sérieux. Autant l'un met d'empressement à confier au premier venu la moindre idée nouvelle qui lui monte à la tête, autant l'autre se montre circonspect et réservé. On connaît sa maxime : « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir ^. »
Varignon se consacre de plus en plus à l'étude des sciences, tandis que l'abbé s'en éloigne chaque jour davantage et Fontenelle nous dit lui-même que leurs caractères étaient très différents. Tous du reste allaient suivre des chemins divers. L'un devait aboutir à l'Académie des inscriptions ; l'autre à l'Académie des sciences ; l'abbé à l'Académie française et Fontenelle à ces deux dernières à la fois.
A cette petite congrégation, il faut encore affilier le P. Malebranche, heureux de développer et d'expliquer dans sa conversation enjouée les théories audacieuses de son Traité de la Nature et de la Grâce qui allaient attirer sur sa tête les foudres du grand Arnauld. « Le père Malebranche, dit Le Beau 2, voulait bien se
1. Cf. P. Albert, op. cit. Fontenelle et Lamotte, 9^' édit., p. 44.
2. Eloge de Fontenelle, par M. Le Beau, secrétaire perpétuel de V académ ie des inscriptions et belles -lettres, lu dans V assemblée publique d'après Pâques 1757 .
l'abbé de saint-pierrb
rendre quelquefois dans cette petite société choisie et porter de l'aliment à ces jeunes esprits qui allaient être bientôt capables de yoler de leurs propres ailes. )) Ils étaient ses amis en même . temps que ses disciples, car on ne pouvait être l'un sans l'autre- «Il eût été difficile d'être en liaison particulière avec un homme toujours plein d'un système qu'on eût rejeté et si l'on recevait le système, il n'était pas possible qu'on ne goûtât infiniment le caractère de l'auteur, qui n'était, pour ainsi dire, que le système vivant »
La société du faubourg Saint-Jacques dura trois ans. Elle fut dissoute quand Varignon, « totalement enfoncé dans les mathématiques )), suivant l'expression de Fontenelle ^, fut nommé professeur au collège Mazarin et y alla demeurer ^.
A ce moment, l'abbé de Saint-Pierre a complètement rompu avec la physique pour diriger ses études du côté de la morale. (( Le principal goût qui m'était resté de la lecture des ouvrages de Descartes et des Cartésiens au sortir du collège, dit-il, était pour l'étude de la physique, et comme par la mort d'un de mes parents j'étais demeuré maître de suivre mes goûts, je me livrai avec plaisir durant trois ou quatre ans à cultiver cette science... Mais en lisant les pensées morales de Pascal, je compris que les progrès que je pourrais faire dans la morale seraient plus utiles pour augmenter mon bonheur et le bonheur de ceux avec qui f aurais à vivre ; aussi je quittai la physique pour étudier et méditer sur les réflexions de morale, et j'écrivais tous les jours quelques réflexions détachées soit pour ma propre instruction, soit pour celle des autres )
Mais la vocation vraie de l'abbé était la politique, qui devien-