‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 236 sur 287 · Ms. Qenty. Papiers non classés · texte numérisé non relu

Ms. Qenty. Papiers non classés

l'abbé de saikt-pierre

depuis que toutes les meilleures instructions sont entre leurs mains.

Que ne s'est-il souvenu du langage pittoresque que le P. Gontier mettait dans la bouche du pasteur protestant Bayeux lors de la conversion de sa grand'mère en 1606 : « Il m'a pris envie de quitter épouse, enfants et ménage et de me mettre à l'étude comme font ces jésuites. Tandis que par notre ministère marital, nous remplissons la province de ministreaux comme un marais de grenouilles, ils nagent sur les livres la nuit comme le » jour. Nous achetons de la vaisselle, des berceaux et des cotillons, et eux se procurent de bons auteurs pour en remplir leur cabinet. Avouons ingénuement qu'après cette volée de moines défroqués qui avaient étudié aux écoles de ces Antéchrist de docteurs catholiques, nous n'avons plus eu de savants personnages... Nous sommes tous pauvres garçons ; notre mine est éventée, notre manteau est décousu, on nous voit à nu, on se garde de nous comme de vieux renards... Notre religion se sèche en l'avril de son âge ^. »

Toutes les raisons entassées à plaisir par l'abbé de Saint-Pierre à l'appui de son système, disparaissent devant l'idée austère et sublime que, seule de toutes les religions, la religion catholique a conçue du sacerdoce. Mais notre abbé s'en rend si peu compte, qu'il s'adresse au pape lui-même, en lui conseillant de permettre au clergé le mariage moyennant finances. Les prêtres achèteraient des dispenses qui ne manqueraient pas de s'élever à des sommes considérables et qui serviraient à faire des pensions aux cardinaux pauvres, à racheter les captifs, etc. Les princes feraient bien de négocier avec Rome cette importante affaire et, au cas où la négociation échouerait, on pourrait réunir des conciles nationaux qui auraient à la rigueur l'autorité nécessaire pour décider souverainement.

Le xviii^ siècle fut une grande époque pour les ordres religieux. Indépendamment des réformes qu'il accomplit parmi les

1. Dialogues de quelques ministres de Normandie. Cité par A. Galland. Essai sur lliistoire du 'protestantisme à Caen, p. 17. Cf. supra, p. 3.

LA RELIGION DE l'aBBÉ DE -SAINT-PIERRE

congrégations déjà existantes, il ajouta aux établissements que lui avait légués le passé dix-neuf congrégations nouvelles d'hommes — parmi lesquelles l'Oratoire, 8aint-Lazare, les Doctrinaires, Saint-Sulpice, les Eudistes — et trente-trois congrégations de femmes — dont les Ursulines, la Réforme du Carmel, la Visitation, le Calvaire, les filles de Notre-Dame, et surtout les filles de la Charité. Treize cent cinquante-six abbayes d'hommes, cinq cent cinquante abbayes de femmes, douze cents prieurés, quatorze mille sept cent soixante-dix-sept couvents avec une moyenne de religieux oscillant autour de douze mille et une moyenne de religieuses allant de trente à trente-cinq mille, tel était le bilan de la France monastique au commencement du xviii^ siècle ^.

Incontestablement, dans beaucoup de ces couvents, les habitants étaient en proie au relâchement, et, à part quelques exceptions d'autant plus remarquables qu'elles étaient plus rares, comme celles des Jésuites, des Trappistes et des Chartreux, les ordres religieux étaient en pleine décadence. Taine ^ ne se livre pas à un vain exercice de rhétorique quand il nous fait toucher du doigt « les excroissances, les moisissures et les parasites qui défigurent et qui étiolent » le vieux chêne

de qui la tête au ciel était voisine Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

A quelle cause attribuer ce déclin ? Il y en a plus d'une...

Les richesses presque scandaleuses, qu'avaient accumulées dans quelques abbayes les générosités des siècles passés, avaient fi^ni par y acclimater à la longue des habitudes de vie oisive, molle et facile qui contrastaient singulièrement avec les privations, les austérités et les renoncements des premiers âges. Les habitants y vivaient en gens amoureux de leurs aises et accessibles aux suggestions du dehors, beaucoup plus qu'en ascètes épris de l'idéal du sacrifice.

Les exemptions, qui avaient leur raison d'être à l'origine des grandes fondations monastiques, étaient devenues par leur extension une menace tout à la fois pour la hiérarchie ecclésiastique et pour la discipline. Soustraits à l'autorité de l'évêque, relevant

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