‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 237 sur 287 · Ihid., p · texte numérisé non relu

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directement du pape (qui était loin), non seulement les religieux groupés dans les monastères, mais encore ceux qui étaient détachés dans les cures et autres bénéfices jouissaient d'une indépendance d'autant plus funeste que les idées nouvelles qui étaient dans l'air et pénétraient par toutes les fissures, n'étaient pas faites pour ramener les esprits, prêts à s'émanciper, sous le joug de l'obéissance et de la règle.

Et que dire de cette plaie de la commende ? En vertu du concordat de 1516 et des induits qui l'avaient suivi, le roi eût dû, dans les six mois de la vacance des abbayes soumises à sa nomination, présenter à l'agrément du pape un religieux du même ordre âgé au moins de 23 ans. Telle était la règle. Mais comment la royauté eût-elle pu résister aux appétits qui se manifestaient autour d'elle ? Les signatures du Concordat étaient à peine séchées, qu'elle reprenait ses anciens errements et qu'elle distribuait à ses favoris, avec ou sans tonsure, les commendes abbatiales. « Hac vice tantuw.)), répétait le pape à chaque présentation en signant les provisions demandées. Mais si ces trois mots, qui étaient devenus de style et que l'abbé de Saint-Pierre avait entendus en devenant abbé de Tiron, pouvaient, à la rigueur, sauvegarder le principe, ils n'avaient pas la vertu magique d'enrayer le mal. Les monastères métamorphosés en fermes, continuaient d'être exploités par des étrangers qui, au lieu d'y maintenir la discipline, n'y apportaient souvent que le spectacle d'une vie fastueuse et véritablement scandaleuse pour les moines.

Une réforme s'imposait donc. Mais réformer n'est pas détruire. Les cloîtres renfermaient encore de grandes vertus et de grands talents qu'il importait de conserver au pays. Des ordres presque entiers comme la Trappe et la Chartreuse avaient échappé à la contagion générale... Aussi, lorsqu'à la fin de 1789 il s'agit de supprimer les monastères en quantité d'endroits, on rédigea des suppliques pour demander leur conservation. « Dans son fond, l'institution était bonne et si on n'y portait le fer, il fallait au moins, en retranchant la partie molle ou gâtée, conserver la l^ortion vivante et saine ^. » Ainsi conclut Taine, et ainsi concluaient alors tous les amis de la religion — et non pas seulement des ordres monastiques — qui voyaient avec effroi le

1. Origines de la France contemporaine. La Révolution, t. 1, p. 215.

LA RELIGION DE l'aBBÉ DE SAINT-PIEKRE 321

mal s'envenimer et multiplier de jour en jour ses ravages.

Chacun a sa spécialité. Celle de l'abbé de Saint-Pierre était de s'occuper de tout. Il fallait qu'il dise son mot sur une question autour de laquelle ses amis de l'Encyclojjédie allaient se donner rendez-vous pour agiter l'opinion.

« Moine, a dit Voltaire quelle est cette profession-là ? C'est celle de n'en avoir aucune, de s'engager par un serment inviolable à être absurde et esclave, et à vivre aux dépens d'autrui. » Cette définition, on pourrait croire que Voltaire l'a empruntée à l'abbé de Saint-Pierre et qu'il est allé la chercher dans le Projet pour rendre les établissements religieux plus parfaits 2.

On peut ramener ce projet aux cinq propositions suivantes : 10 Suppression de tous ordres autres que ceux qui se consacrent au service des malades et des pauvres, et à l'éducation de la jeunesse. 2^ Interdiction de s'engager dans la vie religieuse avant quinze ans et après quarante ans, et pour une durée supérieure à dix ans chez les hommes et à cinq ans chez les femmes. 3^ Interdiction des vœux perpétuels avant quarante ans accomplis. 4P Soumission à l'Etat des généraux d'ordre. 5^ Dévolution des biens appartenant aux ordres supprimés qu'on laissera d'ailleurs vivre jusqu'à extinction mais en leur défendant de recruter des novices.

Voilà ce que l'abbé, avec son inconscience ironique, appelle un projet appelé à perfectionner les ordres religieux. C'est le bûcheron qui sous prétexte de faire circuler l'air et la lumière dans la forêt ne s'arrête que lorsqu'il l'a saccagée d'un bout à l'autre, et qu'il n'y reste plus debout que quelques bouquets d'arbres disséminés çà et là.

Laissons de côté, dans ce projet, les dispositions secondaires dont l'examen nous entraînerait trop loin, et bornons-nous à ce qui en est l'idée-mère, c'est-à-dire à l'ostracisme dont l'auteur frappe tous les ordres qui dépensent leur activité en dehors des hôpitaux et des collèges.

Oh ! ce n'est pas sans phrases que l'abbé les condamne ainsi en bloc à rentrer dans le néant : Invalides, imbéciles, 23auvres d'esprit, enclins à la singularité et à la paresse, visionnaires,

1 . VoLTAinE. Dialogues. Cf. Edit. Moland, t. XXVIII, p. 8 et XXI, p. 200.

2. Ouvrages de politique et de morale, t. V. — Voir aussi au tome XIII : Sur les Vœux monastiques.

fanatiques ^, tels sont les qualificatifs que le tolérant écrivain prodigue libéralement aux religieux qui se consacrent à la vie contemplative, à la prédication et à l'étude. Nous connaissons suffisamment la chanson ; nous l'avons entendue fredonner plus d'une fois depuis, agrémentée de quelques couplets égrillards, par l'immortel pharmacien dont les bocaux éclairaient d'une lumière symbolique la grande place de Yonville-l' Abbaye.

En vain a-t-on dit d'ouvrir l'Evangile et d'y parcourir le chapitre où le Christ, rencontrant sur son chemin le jeune homme qui veut atteindre à la perfection, lui déclare, après avoir jeté sur lui un long regard chargé de tendresse : « Une seule chose vous manque si vous voulez être parfait, allez et vendez tout ce que vous possédez ; donnez-le aux pauvres pour vous faire un trésor dans le ciel et suivez-moi ^. »

En vain objectera-t-on qu'il est des âmes visitées par l'épreuve, fatiguées de la lutte, ou encore effrayées des dangers du monde, qui ont besoin d'aller demander à la solitude du cloître la résignation, le repos et la sécurité, de même qu'il en est d'autres qui ont besoin d'expier dans les austérités de la pénitence les égarements d'une vie de dissipation et de scandales ; ou encore qu'il appartient à chacun d'organiser sa vie à sa guise et qu'on saisit difficilement pourquoi il serait interdit de passer en commun ses nuits à chanter des psaumes et ses jours à jeûner, alors que le monde est peuplé d'inutiles et d'oisifs pour lesquels il se montre si tolérant.

Il n'ouvrira pas l'histoire pour y trouver que ces soi-disant fainéants ont défriché notre sol à la sueur de leurs fronts, desséché nos marais, sauvé du naufrage tous les trésors de l'ancienne civilisation, et que sans eux la vieille Europe serait encore plongée dans la barbarie, et il oubliera qu'il est toujours dangereux de toucher au droit de propriété et qu'en détournant de leur destination des biens accumulés en vue d'une œuvre déterminée, il s'attaque directement à l'un des fondements essentiels de l'ordre social et que personne ne peut prévoir les conséquences dii coup qu'il essaie de lui porter.

Les moines, liommes ou femmes, sont-ils utiles à la société ?

1. Ouvrages de politique et de morale^ t. V, p. 98 et passim.

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