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CHAPITRE XV

l'abbé de saint-pierre et ses contemporains

I. L'abbé de Saint-Pierre et d'Argenson. — II. Rousseau est-il le disciple de l'abbé ? — III. Ce que pensaient de l'abbé Voltaire, Grimm, Leibniz et d'Alembert. — IV. Pourquoi il a eu si peu d'influence sur ses contemporains .

Ce fut en 1718 dans les salons de madame de Lambert que René-Louis d'Argenson, fils aîné du garde des sceaux et futur ministre lui-même, se trouva pour la première fois en relations avec l'abbé de Saint-Pierre. Conseiller d'Etat, il avait alors vingt-quatre ans. On ne l'appelait pas encore d'Argenson-la-bête, comme on devait le faire quelques années après pour le distinguer d'un frère cadet plus brillant et plus aimable, mais c'était déjà un esprit original et un caractère généreux ^. Une amitié presque filiale le lia de suite à l'abbé de Saint-Pierre que l'exclusion de l'Académie venait de mettre sur le pavois et de sacrer patriarche. Il devint aussitôt son disciple.

Ils se retrouvaient — mais un peu plus tard — au Club de V Entresol et c'est d'Argenson qui nous apprend que l'abbé de Saint-Pierre y occupait une place prépondérante. La mort seule a pu les séparer, puisque aussi bien c'est encore d'Argenson qui raconte les derniers moments de son ami comme s'il y avait assisté, tant il semble bien renseigné sur les moindres détails 2.

Le maître prenait son rôle très au sérieux. Quand l'élève avait écrit un traité politique ou économique, il l'envoyait au professeur, et l'abbé corrigeait et annotait de sa main les dissertations

1. C. AuBERTiN. U esprit public au XVIII^ siècle, p. 192 et suiv. 2.. Cf. Ch. VI, p. 103.

du futur ministre. D'Argenson les a conservées dans ses Mémoires d'Etat ^. « J'étais bien éloigné à votre âge, lui dit l'abbé, de penser aussi profondément que vous sur les affaires publiques. Si par vos observations et par les conférences vous continuez à exercer votre esprit et cherchez à vous instruire de plus en plus des faits, où serez- vous parvenu dans quarante ans ? »

Il est vrai que d'Argenson s'occupe de beaucoup de sujets. En 1731, c'est un mémoire sur la réforme de la Taille qu'il envoie à l'abbé avec prière de le lire avant de le remettre à Fleury. En 1733, c'est une dissertation sur le commerce des blés pour Chauvelin, à laquelle l'abbé reproche le manque de précision, et en la renvoyant à l'auteur, il y joint un mémoire qu'il a rédigé sur le même sujet.

Quelques années plus tard, d'Argenson écrit un traité « Jusques où la démocratie peut être admise dans le gouvernement monarchique ^ » en réponse à celui de Boulainvilliers sur l'ancien gouvernement féodal de la France, et il tend à prouver que la gloire et la force de l'autorité royale ne résident nullement dans la dépendance servile des sujets. Suivant son habitude, il l'envoie en manuscrit à l'abbé de Saint-Pierre qui s'empresse de le lire, d'en faire la critique et d'écrire à d'Argenson ce qu'il en pense :

« Mardi, 8 avril 1738, au Palais -Royal.

« M. de Fontenelle a lu plusieurs chapitres du manuscrit. Il pense comme vous sur les élections des ofïiciers municipaux et trouve que sans y penser vous parlez fort éloquemment et fortement et souvent avec des allusions très justes et très gracieuses.

« Pour moi, je pense aussi très souvent comme vous et que vous pouvez aller loin si vous continuez à méditer et à écrire. Vous verrez dans ce petit cahier les observations que fai faites en lisant votre manuscrit, que je vous invite à perfectionner de plus en plus, et surtout l'accusation de notre extrême indolence sur la très pernicieuse méthode de la vénalité des charges.

(( M. de Fontenelle croit que M. d'Aube serait bien aise de lire votre manuscrit. Il en est digne et est de vos amis. Il écrit aussi sur quelques matières du gouvernement. C'est à vous à juger de mes observations et à les rectifier. »

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