‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 241 sur 287 · Ms. de la bibliothèque de V Arsenal 2337 (57 S. A. F · texte numérisé non relu

Ms. de la bibliothèque de V Arsenal 2337 (57 S. A. F

l'abbé de saint-pierre et ses contemporains 327

Le petit cahier des observations de l'abbé de Saint-Pierre ne comporte pas moins de dix pages et peut se résumer en deux mots : Il trouve que c'est grêler sur le persil que de s'arrêter à réfuter quelqu'un aussi décrié pour son peu de solidité que l'est M. de Boulainvilliers, mais que néanmoins « il y a de l'excellent dans la vue de l'auteur. » D'Argenson conserve précieusement le cahier et la lettre en ayant soin d'y ajouter de sa main : « De M. l'abbé de Saint-Pierre. Sur mon manuscrit de la démocratie monarchique. »

Loin de se moquer du Projet de Paix perpétuelle, comme font la plupart de ses contemporains, il essaie de le faire mettre en pratique, car l'abbé lui a inculqué l'amour de la paix et lui a fait prendre place à l'école des pacifistes. Dans un Essai de V exercice du Tribunal Européen par la France pour la pacification universelle, appliqué au temps présent ^, il écrit : « La mémoire de Louis XII et celle d'Henri IV seront à jamais chères aux Français, celle du premier pour le bien qu'il leur voulait, celle du second pour celui qu'il leur a fait et pour tout celui qu'on suppose volontiers qu'il leur èût fait encore.

« On lui a attribué le projet d'une paix perpétuelle qui se trouve dans quelques mémoires contemporains. M. l'abbé de Saint-Pierre a renouvelé cette idée et l'a simplifiée. Il a d'abord écarté le dessein de réduire les puissances de l'Europe à une espèce d'égalité entre elles, il trouve l'équilibre dans la jonction de plusieurs moindres puissances contre une seule trop forte et trop ambitieuse.

« Mais ne pourrait-on pas simplifier encore davantage cet établissement en invitant une seule puissance à agir dès à présent dans la même vue et sur le même plan. La signature des cinq articles rencontre aujourd'hui de grandes difficultés dans le mauvais penchant qu'ont à l'ambition plusieurs des principales puissances de l'Europe et il faut du temps pour déraciner ces penchants. On avancera ici cette proposition que la France seule peut non seulement commencer, mais exercer seule et efficacement tout ce que le Tribunal général exercerait, c'' est-à-dire un arbitrage armé. «

D'Argenson passe en revue l'état de toutes les puissances de 1. Novembre 1737, Ms, de la hihl. de P Arsenal 2337 (57 S. A, F.).

l'Europe et il conclut en ces termes : « La France est seule aujourd'hui en volonté et en pouvoir de jouer ce beau rôle d'arbitre universelle. Quelle plus belle situation ! Elle ne demande rien et on ne lui demande rien : elle a par elle-même des forces plus que suffisantes pour se défendre. Sa seule réputation la fait respecter après l'avoir fait craindre quand elle a mis ses forces en mouvement. Elle possède l'empire du goût et des arts. Elle a obtenu cet avantage sans le chercher. Quelles autres lois donnera-t-elle encore que celles de la sagesse et de la politique ? Voilà la véritable monarchie universelle : juger, c'est gouverner. Décider avec équité devrait être le seul empire admis sur les hommes. »

Tel est le plan chevaleresque de d'Argenson, il descend en ligne directe du projet de l'abbé de Saint-Pierre. Mais nous ne dirons pas, comme M. Goumy ^, qu'il est moins chimérique. Il l'est autant, et ce qui mérite d'être noté, c'est que l'abbé de Saint-Pierre, qui ne voyait pas en quoi son système n'était point viable, s'est très bien aperçu que celui de son disciple n'était qu'un beau rêve :

« A l'égard de votre proposition que le roi de France se proposât pour l'arbitre de l'Europe, dit-il à d'Argenson, je vous ai déjà dit les obstacles invincibles qui s'opposeront à l'acceptation des autres souverains. S'il n'est pas de beaucoup le plus fort, ils se moqueront de ses jugements ; s'il est beaucoup le plus fort, ils craindront la tyrannie. Nul établissement solide que là où la grande supériorité de force est toujours intimement unie à la grande supériorité de justice et de raison ; or peut-on dire que la grande supériorité de justice et de raison soit toujours intimement unie ni à une monarchie ni même à un monarque quelconque 2 ? ))

C'est encore l'esprit de l'abbé de Saint-Pierre que l'on rencontre dans la belle lettre, devenue historique, que d'Argenson écrivit à Voltaire, son ancien camarade de collège, du champ de bataille de Fontenoy et qui lui valut cette réponse : « Vous m'avez écrit une lettre telle que madame de Sévigné l'eût faite si elle s'était trouvée au milieu d'une bataille. »

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