‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 242 sur 287 · Ms. de V Arsenal 2337 (57 S. A. F · texte numérisé non relu

Ms. de V Arsenal 2337 (57 S. A. F

l'abbé DT3 SAINT-PIERRE ET SES CONTEMPORAINS 320

(( J'ai remarq.ué, disait d'Argenson, une habitude trop tôt acquise de voir tranquillement sur le champ de bataille des morts nus, des ennemis agonisants, des plaies fumantes. Pour moi, j'avouerai que le cœur me manqua et que j'eus besoin d'un flacon. J'observai bien nos jeunes héros ; je les trouvai trop indifférents sur cet article ; je craignis, pour la suite d'une longue vie, que le goût ne vînt à augmenter pour cette inhumaine curée. Le triomphe est la plus belle chose du monde ; les vive le roi ! les chapeaux en l'air au bout des baïonnettes, les compliments du maître à ses guerriers, la visite des retranchements, des villages et des redoutes si intactes, la joie, la gloire, la tendresse... Mais le plancher de tout cela est du sang humain, des lambeaux de chair humaine »

Comme l'abbé, d'Argenson a foi au progrès de la raison universelle 2, et il a aussi la passion du bien public. Etre utile aux hommes, voilà son ambition. Cet homme d'Etat, pour c|ui la morale et la politique ne font qu'un, « brûle d'amour, suivant ses propres expressions, pour le bonheur de ses concitoyens ^. » Comme l'abbé, il proscrit les moines et les abbés et on cite de lui un mot à Voltaire à propos des querelles du jansénisme, que l'abbé de Saint-Pierre pourrait revendiquer comme sien : « Monsieur, il n'y a qu'un parti pour un bon citoyen d'accord avec le bon chrétien, c'est celui du tolémntisme destructeur de tout parti en France. »

Il est bien le disciple de l'abbé, ce d'Argenson faiseur de plans dont Louis XV disait, non sans. ironie : « N'y a-t-il pas là-dessus quelque mémoire de M. d'Argenson ? » et qui écrivait lui-même dans son Journal : « Je joins ici la vraisemblance pêle-mêle avec le visionnaire. »

Mais — et c'est ce qui le distingue de notre abbé — il y a un autre homme en lui. Bien que le maréchal de Richelieu l'appelât « le secrétaire d'état de la république de Platon », il ne faut pas en conclure qu'il s'abusait sur le côté faible des projets politiques.

1. Cité par J. Barni. Histoire des idées morales et -politiques en France au XVII siècle.

2. « C'est une grande vérité, selon moi, qu'a dite l'abbé de Saint-Pierre et je ne sache pas qu'aucun écrivain métaphysicien ou poHtique s'en fût avisé avant hii. Notre espoir sera dans le progrès de la raison imiverselle. » Edit. Janet, t. V, p. 307.

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