Confessions. Partie II. L. IX. An
3r Correspondance. Edit. Tourneux, t. IV, p. 394,
d'un peu d'enthousiasme ; et je ne sais si l'illusion d'un cœur véritablement humain, à qui son zèle rend tout facile, n'est pas en cela préférable à cette âpre et repoussante raison qui trouve toujours dans son indifférence pour le bien public le premier obstacle à tout ce qui peut le favoriser. » C'est avec une « émotion délicieuse « qu'il prend la plume. Il va voir, du moins en idée, les hommes s'unir et s'aimer, il va penser à une douce et paisible société de frères « vivant dans une concorde éternelle, tous conduits par les mêmes maximes, tous heureux du bonheur commun. »
Après ce brillant début, il expose assez exactement la théorie de l'abbé de Saint-Pierre sur la Confédération Européenne et conclut : « Si ce projet demeure sans exécution, ce n'est pas qu'il soit chimérique, c'est que les hommes sont insensés et que c'est une sorte de folie d'être sage au milieu des fous. »
Puis, dans son Jugement sur la "paix perpétuelle, le voici qui se met à prendre la contre-partie du Projet et à déclarer que les rois ne pourraient même pas supporter sans indignation « la seule idée de se voir forcés d'être justes... Peut-on espérer de soumettre à un tribunal supérieur des hommes qui s'osent vanter de ne tenir leur pouvoir que de leur épée et qui ne font mention de Dieu même que parce qu'il est au ciel ? Les souverains se soumettront-ils dans leurs querelles à des voies juridiques que toute la rigueur des lois n'a jamais pu forcer les particuliers d'admettre dans les leurs ? Un simple gentilhomme offensé refuse de porter ses plaintes au tribunal des maréchaux de France, et vous voulez qu'un roi porte les siejines à la diète européenne ? Encore y a-t-il cette différence que l'un pèche contre les lois et expose doublement sa vie, au lieu que l'autre n'expose guère que ses sujets ; qu'il use en prenant les armes d'un droit avoué de tout le genre humain et dont il prétend n'être comptable qu'à Dieu seul. » Les ministres eux-mêmes ne peuvent pas souscrire à la paix « parce qu'ils ont besoin de la guerre pour se rendre nécessaires et pour perdre l'Etat plutôt que leur place. »
En somme ce projet qui faisait naître en lui une émotion délicieuse, ne lui paraît plus désirable car « il ferait peut-être plus de mal tout d'un coup qu'il n'en préviendrait pour des siècles. )> Il n'est pas jusqu'à l'ironie qu'il appelle à son aide pour se moquer du bon abbé qui prétendait faire avec un livre ce qu'Henri IV voulait obtenir par les armes !
l'abbé de HAINT-BIERRE ET SES CONTEMPORAINS 3.33
N'allez pas croire que l'analyse du Projet et le jugement de Rousseau soient d'une époque différente, ce qui expliquerait la différence d'appréciation. Ce serait une erreur. L'auteur luimême nous dit dans les Confessions : « Quant au jugement que j'en ai porté (du Projet de Paix perpétuelle) il n'a point été imprimé et j'ignore s'il le sera jamais ; mais il fut fait en même temps que l'extrait ^. »
C'est bien le cas de répéter après Grimm ^ que Rousseau aurait mieux fait de ne pas « raccourcir le Projet de Paix Perpétuelle. Ce Projet est devenu sous sa plume plus absurde qu'il n'est dans l'ouvrage de son auteur. Nulle vue profonde, nulle notion de politique, nulle idée qui puisse du moins faire rêver sur la chimère d'une manière agréable et touchante ^. »
A propos de la Polysynodie, Rousseau commence également par avoir l'air d'approuver les projets de l'abbé, et il s'attache ensuite à démontrer que la pluralité des conseils est incompatible avec la monarchie où la seule introduction du scrutin « ferait un renversement épouvantable. » Il s'attaque au principe même après l'avoir vanté, et conclut en disant : « L'aristocratie est la pire des souverainetés ; c'est ce qui rendrait peut-être la Polysynodie le pire des ministères. »
A^*ec une pareille disposition d'esprit, il est préférable qu'il n'ait pas voulu aborder les autres visions de l'abbé de Saint- Pierre, notamment son Projet de Taille Tarifée et tous ses mémoires économiques. Ils étaient trop terre-à-terre pour son génie hautain et dédaigneux ; il aurait pu leur enlever les idées justes et pratiques dont ils ne manquaient pas. Les rêves de l'abbé en cette matière se sont quelquefois transformés en des réalités bienfaisantes, tandis que les déclamations de Rousseau n'ont fait souvent que des ruines et qu'on est saisi « d'une horreur sacrée (au sens latin) devant la grandeur et le mystère de son action sur les hommes »