‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 26 sur 287 · Ms. de Rouen 950, p · texte numérisé non relu

Ms. de Rouen 950, p

4. Projet pour perfectionner le gouvernement des états. ( Ouvrages de politique et de morale, t. III, p. 121 et suiv.)

l'arrivée a paris

distinction entre pareils pour les surpasser en travail et en patience...

« Il faut un homme qui ait assez de revenu pour avoir et les commodités de la vie et surtout un copiste occupé à remettre au net durant le jour ce qu'il aura corrigé le matin... Il lui faut un domestique tranquille et qui ne lui cause pas trop de distraction...

« Il faut un génie sage, docile, qui écoute volontiers et qui profite aisément des lumières des autres. Il faut qu'il ne hasarde l'impression qu'à quarante ans, après qu'il aura souvent et longtemps corrigé ses compositions. »

Plusieurs de ces conditions, l'abbé les a remplies en effet : Il était tempérant, donnait en manuscrit ses ouvrages à quelques amis pour les corriger et tenait un grand compte de leurs observations. Sa fortune le mettait à l'abri des préoccupations matérielles, il payait un copiste. A quarante ans, il n'avait encore rien publié à l'exception de son discours de réception à l'Académie. Mais était-il un homme à l'esprit juste, au sentiment délicat et sûr ? Nous n'oserions l'affirmer avec autant d'assurance !

Aux raisons d'intérêt général qui déterminèrent la vocation de l'abbé de Saint-Pierre, peut-être convient-il d'ajouter un motif d'ambition personnelle, très excusable au surplus chez ce jeune homme laborieux et ardent qui nourrissait tant de beaux projets et qui, nous venons de le voir, avait très bonne opinion de sa personne. Dans quelque vingt ans, songeait l'abbé, le progrès qui marche avec le temps sans arrêt ni recul, amènera nécessairement d'heureuses modifications dans l'accès des fonctions publiques : Pour devenir ministre, il ne suffira plus d'être un flatteur aux expédients parfois malhonnêtes ; au contraire le roi choisira un homme estimable, d'une compétence reconnue. Plus versé que mes contemporains dans l'étude des questions politiques, ne serai- je pas alors tout désigné pour diriger les affaires publiques et occuper la haute charge de ministre général !

Il a écrit en 1730, dans les Annales politiques, un passage que les éditions imprimées n'ont pas reproduit ^ et où il laisse entre-

1. Ce passage se trouve dans le manuscrit de Rouen à l'année 1721, des Annales de Castel.

voir, non sans quelque dépit, ses illusions de jeunesse : « J'ai vécu trente ans dans la même maison avec le cardinal Dubois et même en quelque société. J'ai vu combien il souffrait, combien il avait à souffrir de ses inquiétudes, de ses jalousies, des dégoûts qu'on lui donnait et des obstacles qu'il rencontrait à son élévation. Ainsi il ne m'est jamais arrivé de lui porter envie dans ses richesses et dans son crédit. J'ai toujours été beaucoup plus heureux que lui dans ma place de simple particulier d'une fortune médiocre. Un homme de bien ne fait cas d'une grande place qu'autant qu'il peut y arriver par des voies innocentes et qu'autant qu'il peut y réussir mieux qu'un autre à procurer de grands avantages à sa patrie. Ainsi, ne pouvant par la constitution présente de notre monarchie et par mon peu de talents pour la flatterie, devenir ministre général, je me suis fait une occupation particulière à méditer tous les jours durant cinq ou six heures du matin pour montrer sut divers sujets aux rois et aux ministres futurs le but où ils doivent tendre et les moyens qu'ils doivent employer pour augmenter leur bonheur, en augmentant le bonheur des famiUes qu'ils gouvernent. Occupation plus estimable que celle de ces ministres du commun qui, faute d'avoir suffisamment médité avant d'entrer dans le ministère, ne font rien de grand que leur fortune. »

La politique est une science expérimentale qui exige de celui qui s'y livre la connaissance des hommes et des choses. L'abbé de Saint-Pierre le comprit et quittant la cabane du faubourg Saint- Jacques, d'où les autres locataires avaient pris leur vol dans toutes les directions, il se logea en garni ^. Il estimait pouvoir ainsi se déplacer plus facilement, étudier plus à son aise les mœurs et le caractère de ses contemporains et suivre « les plus habiles gens du royaume en chaque science », sans oublier les femmes à la mode dont les salons servaient de rendez-vous à toutes les illustrations du jour.

C'est à cette époque que La Bruyère représente l'abbé de

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