Ouvrages de politique et de morale, t. XII, p
faire croire que, sur ses vieux jours, Nicole, ainsi qu'on l'a écrit, voyait partout des ennemis et que les jansénistes lui hantaient le cerveau : « Il n'a jamais songé... à me soupçonner d'être son espion, quoiqu'il sût bien que j'avais un frère jésuite, que j'avais fait mes études dans leurs collèges, que je voyais des jésuites et que j'étais de l'opinion de Molina, mais non du parti moliniste. »
L'abbé entra en relations avec le maréchal de Vauban, « esprit ferme et solide », qu'il aimait « fort entendre raisonner sur son métier )> ; et il est permis de penser qu'il eut l'occasion de rencontrer chez ses cousins les maréchaux de Villars et de Bellefonds tous les personnages éminents de la fin du règne. Mais ce fut Fontenelle qui, dans l'occurence, lui servit véritablement de parrain en lui facilitant l'accès du salon de madame de Lambert .
On connaît ce célèbre salon. Moins frivole et moins futile que la cour de Sceaux chez la duchesse du Maine, plus décent que la cour du Régent, le salon de madame de Lambert n'était pas sans analogie avec l'hôtel de Rambouillet. Hommes et femmes d'esprit s'y succédèrent pendant plus de quarante ans : le marquis de Valincourt, le comte de Saint-Aulaire, le président Hénault, le marquis d'Argenson, l'abbé de Choisy, Marivaux, Terrasson, Mairan, Fontenelle, mademoiselle de Launay, madame du Caylus. C'était le seul, à un petit nombre d'exceptions près, qui se fut préservé de la maladie du jeu ^ et où l'on *se rendît pour parler raisonnablement. On s'assemblait à une heure pour dîner et, après le repas, quand les esprits avaient été mis en train, l'entretien était ouvert pour se clore avant la nuit.
1. C'était l'époque, en effet, où la passion du jeu était devenue un véritable fléau. Toute la société s'adonnait avec frénésie au piquet, au brelan, au biribi, au portique, au hocca, à la bassette, au lansquenet, à l'ombre, au trou-madame, au reversi, etc.. On y perdait des sommes considérables, (c La reine, écrit madame de Sévigné, perdit l'autre jour la messe et 20.000 écus avant midi. » Le jour de Noël 1678, madame de Montespan perdit 700.000 écus. Monsieur, frère du roi, se voyait réduit à mettre ses pierreries en gage. (Cf. Du Bled. La société française du XV I*^ au XX^siècle. Paris, 1902, 3^ série, xvii^ s., p. 289.)
Dans les Annales Politiques, l'abbé cite l'exemple du prince de Carignan, à l'hôtel de Soissons, qui tenait une maison de jeu lui rapportant 25.000 onces d'argent. Il a écrit une courte dissertation intitulée : Le jeu est une maladie de l'Etat que la morale condamnera toujours inutilement sans le secours de la police. (Ouvrages de politique et de morale, t. XIII, p. 357.)
l'arrivée a paris
Chacun des membres du cénacle apportait son tribut : une nouvelle, une fable, une maxime, une lettre, un portrait. Parfois on allait jusqu'à la tragédie, mais l'usage était de faire court, afin de laisser à la discussion plus de champ ^.
Toutefois les divertissements n'étaient pas prohibés et le président Hénault — celui qui à souper « tenait gaiement son verre à patte et faisait sortir de sa mousse une chanson qui avait des ailes », suivant l'expression imagée de Barbey d'Aurevilly ^ — le président Hénault raconte que la décoration changeait le soir ainsi que les acteurs : « Madame de Lambert, dit-il, donnait à souper à une compagnie plus galante ; son ton ne changeait point pour cela, elle prêchait la belle galanterie à d-es personnes qui allaient un peu au-delà. J'étais des deux ateliers, je dogmatisais le matin et je chantais le soir ^. »
L'abbé de Saint-Pierre devait préférer à tout autre le salon de madame de Lambert, lui qui « se plaisait fort aux conférences des personnes habiles », qui ne jouait que très rarement « l'aprèsdîner, au piquet ou à l'ombre » et. encore « à très petit jeu ^ ». Ce qui n'était pas non plus pour lui déplaire, c'était l'esprit de Mentor et de Fénelon qu'il y voyait prédominant, c'était ce souci de la modernité qui s'est traduit par des lettres où éclate le zèle de la chose publique ^.
L'honneur d'être reçu dans les salons de la marquise était fort recherché. Plus d'un l'avait brigué, qui n'avait pu l'obtenir et, après l'avoir obtenu on n'osait pas toujours en profiter. « Il ne suffisait pas d'apporter comme à Vaux, à Sully, à Maisons, à Sceaux, le prestige du nom, l'habitude de la cour, le goût du plaisir assaisonné d'un certain esprit d'opposition aux idées régnantes et aux personnages en faveur. On ne comptait que pour son savoir, ses ressources, ses talents ^. » Heureusement pour l'abbé de Saint-Pierre que Fontenelle était le personnage
1. Cf. Ch. GiRAUD. Etude sur le salon de la marquise de Lambert. (Journal des Savants, 1880, p. 112 et suiv.) et Gréard, L'éducation des femmes par les femmes. Paris, 1886.