‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 29 sur 287 · Gréard, op. cit, p · texte numérisé non relu

Gréard, op. cit, p

prépondérant du salon de madame de Lambert, puisque aussi bien, suivant le témoignage de d'Alembert, l'abbé « portait dans le monde peu d'agrément et de ressources ^ ».

Ce qui n'était pas non plus pour diminuer le nombre des habitués ou de ceux qui aspiraient à le devenir, c'est que ce salon, plus encore que l'Abbaye-au-Bois de madame Récamier au xix^ siècle, était l'antichambre de l'Académie. Madame de Lambert, dit d'Argenson ^, « m'avait persuadé de me mettre sur les rangs pour une place à l'Académie française, honneur qu'elle avait la bonté de penser me convenir. Elle m'assurait le suffrage de ses amis qui étaient en grand nombre à l'Académie. On a même essayé de tourner en ridicule ce qui est une chose très réelle : c'est que l'on n'était guère reçu que l'on ne fût présenté chez elle. Il est certain qu'elle a bien fait la moitié de nos académiciens actuels )>.

L'abbé n'attendit pas longtemps son tour et en 1694 ^ il se

1. Cf. dans le chapitre V, les : relations féminines de Vahhé de Saint- Pierre. Nous possédons plusieurs lettres de l'abbé à la marquise de Lambert. Il les a faites imprimer sous le titre de Lettres Morales. ( Ouvrages de Politique et de Morale, t. XVI, p. 166-186.) Ce titre, en effet, est bien choisi. Ce sont des dissertations philosophiques qui n'ont rien de commun avec la correspondance de madame de Sévigné. Cependant il y a certains passages qui nous montrent" que l'abbé, lorsqu'il le voulait, savait dire des choses aimables aux femmes.

« Dites-moi de votre côté, lui écrit-il le 22 décembre 1703, quelque chose de vos lectures et de vos amusements, qui me fasse juger qu'au milieu de vos affaires, éloignée de vos amis, dans une campagne peu agréable par elle-même, vous passez doucement vos jours sans vous apercevoir qu'ils sont de la fin de décembre. J'aime à savoir que les personnes qui m'intéressent sont heureuses. Il me semble qu'il rejaillit toujours sur moi quelque chose de leur bonheur. Il est des amis difficiles qui trouvent mauvais que l'on ait du plaisir en leur absence. Il y a, ce me semble, dans ce sentiment plus d'amour-propre mal entendu que d'amitié. Je suis plus commode, madame, je vous souhaite des amusements à Saint-Bris. Songez -y bien, j'y consens, pourvu que vous vous trouviez encore mieux à Paris. »

2. Mémoires du marquis d' Argenson, édit. Barrière. Paris, 1846, p. 289. D'Argenson, qu'on appelait alors d' Argenson-la-Bête à cause de sa bonhomie et de ses manières embarrassées, était un admirateur passionné de l'abbé de Saint-Pierre. C'est ce qui lui a valu le titre de secrétaire d'Etat dans la république de Platon, que lui a plaisamment décerné Voltaire, après le maréchal de Richelieu.

3. Journal de Dangeau, jeudi 3 mars 1695. « L'abbé de Saint-Pierre fut reçu à l'Académie à la place de M. Bergeret : il était élu il y a déjà ti^ois 7nois. L'abbé de Saint-Pierre est premier aumônier de Madame. »

l'arrivée a parts

parait, comme on disait alors, de l'immortelle verdure des lauriers du Parnasse ^. Deux ans auparavant il avait été nommé premier aumônier de Madame, belle-sœur de Louis XIV et mère du futur Régent ^.

L'abbé de Saint-Pierre fut admis à l'Académie au titre de grammairien. La lutte des Anciens — groupés sous les ordres de Boileau — et des Modernes — obéissant au mot d'ordre de Perrault — venait de prendre fin par la réconciliation des deux chefs. On prétendit alors que les Modernes avaient, avec l'abbé, fait une nouvelle recrue ^ et il y avait bien quelque raison de considérer comme tel l'homme qui plus tard devait partir en guerre contre les langues mortes. En réalité, l'Académie, bonne fille, n'avait ouvert les bras ni à un Ancien ni à un Moderne. Le prétendu grammairien n'était qu'un barbare, étranger, hostile même à toute culture littéraire. Madame de Girardin disait : « A l'Académie française, la consigne est la même qu'à l'entrée du jardin des Tuileries : on ne laisse pas entrer les gros paquets. » L'abbé de Saint-Pierre, lui, n'avait même pas un petit paquet

1. Voici comment, d'après Pellisson, se faisait alors une élection à l'Académie : « Le Directeur d'ordinaire, dit-il, ou quelque autre des académiciens propose celui qui se présente ; ou s'il y en a plusieurs, on les présente tous ensemble. Ensuite, on charge quelqu'un de la compagnie de savoir si le protecteur agrée qu'on délibère sur la réception de cette personne ou de ces personnes, et après qu'il a donné son consentement, on fait Télection par les ballottes (boules) à la première assemblée. » (Relations concernant r histoire de r Académie française, édit. de 1753, p. 133.)

Nous n'avons pu retrouver aux archives de l'Académie les procès verbaux dressés lors de ces deux scrutins et qu'il eût été intéressant de consulter pour savoir si l'abbé de Saint-Pierre se présenta seul (comme nous serions disposé à le croire) ou avec un concurrent.

2. Ms. de Rouen 950, p. 217. Son frère Bernardin était confesseur de la princesse depuis 1692. Elisabeth Charlotte, fille de l'électeiu* palatin d'Allemagne, Charles Louis, avait épousé en 1671 Monsieiu-, frère du roi, qui était depuis un an à peine, veuf d'Henriette d'Angleterre. Elle consacrait chaque jour quelques heures à écrire aux tantes et cousines, qu'elle avait sur tous les points de l'Eiu-ope, de longues lettres qui ont été publiées au siècle dernier et qui fourmillent sur son ' entourage de détails très ciirieux et souvent les plus drolatiquement racontés. Le nom de l'abbé de Saint-Pierre y figure deux ou trois fois. (Cf. ch. VII, p. 111).

3. « Pour Fontenelle et les Modernes c'était un auxiliaire et un. renfort ; pom: les autres ce n'était alors qu'un abbé de eoiu' de mœurs douces et assez grandement apparenté. » (Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. XV, p. 261).

4. L'abbé de Saint-Pierre avait cependant composé quelques traités qui n'étaient pas publiés. « Je me suis mis à lire des livres de morale anciens

bien qu'il fût près d'atteindre quarante ans. Il entrait les mains vides.

Plus heureux que La Fontaine — que le roi n'avait accepté qu'après un premier refus — plus heureux que Fontenelle — qui, devenu vieux, contait volontiers « qu'il avait été refusé quatre fois à ceux qu'il voyait piqués d'avoir échoué une ou deux fois ^ » — l'abbé de Saint-Pierre ne rencontra sur son chemin aucun obstacle. La toute-puissance de madame de Lambert et les intrigues de Fontenelle firent les trois quarts de la besogne ; l'insuffisance du candidat se chargea du reste.

Cette élection était néanmoins un véritable coup d'état que Fontenelle avait préparé. Maître de la place, il vengeait les échecs successifs que les partisans des Anciens lui avaient fait subir, il abusait de la situation prépondérante que les Modernes avaient acquise depuis son élection ^ et il continuait d'étaler le triomphe insolent dont il avait fait montre dès son discours de réception en blessant du même coup le malin Racine et l'irascible Boileau.

« J'ai traité de Topinamboux « Tous ces beaux messieurs, je l'avoue, « Qui de l'antiquité si follement jaloux « Aiment tout ce qu'on hait, blâment tout ce qu'on aime. « Et l'Académie, entre nous « Souffrant chez soi de si grands fous « Me semble un peu Tobinamboue ».

Le fou que visait plus particulièrement Boileau était, dit-on l'abbé de Saint-Pierre.

et modernes, dit-il, et puis à écrire sur ce sujet mes propres réflexions- Ainsi je commençai environ à vingt-sept ans, c'est-à-dire vers 1685, à écrire quelques-unes de celles que l'on trouvera dans cette collection et j'en écrivis durant six ou sept ans. [Ms. Oenty, cité par Beaurepaire, op. cit., p. 15).

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