‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 31 sur 287 · Revue des Deux-Mondes, 15 juin · texte numérisé non relu

Revue des Deux-Mondes, 15 juin

diplomate qui avait gagné son chapeau à négocier entre le pape et les chefs du parti janséniste la trêve de l'Eglise. Feu M. Bergeret, auquel il succédait, n'avait guère fait parler de lui, pas plus au Parlement, où il avait exercé comme avocat, qu'au cabinet du Roi où il avait fini, en qualité de secrétaire, son estimable carrière. Il en était de même de ceux qui avant lui avaient occupé son fauteuil : qui connaît aujourd'hui le "poète de Malle ville ; Ballesdens, l'heureux rival de Pierre Corneille ; Géraud de Cordemoy, le lecteur du Grand Dauphin ? Quand le nouvel élu y vint s'asseoir, nul ne se douta qu'à plusieurs années de là il romprait bruyamment avec la tradition pour jeter sur le neuvième fauteuil ^ une renommée qu'il n'avait pas connue jusqu'alors ^.

L'abbé fut reçu par le chancelier en exercice, M. de La Chapelle, conseiller du Roi, receveur général des finances de La Rochelle ^. Il nous faut renoncer sans regret à reproduire ici le discours de quinze pages du récipiendaire. Bornons-nous à en donner quelques extraits destinés à montrer qu'à l'oooasion notre abbé savait sacrifier aux faux dieux et brûler de l'encens sur l'autel des idoles. Ecoutons-le faire l'éloge de l'Académie,

1. C'est en réalité un anachronisme de parler des fauteuils académiques au moment où l'abbé entra à l'Académie, car ces fauteuils ne firent leur apparition au Louvre qu'en 1713 : Le roi les y fit placer comme symbole de l'égalité en même temps que de la dignité académique. (Comte DE Franqueville, Histoire de VInstitut, t. I, p. 6).

2. Le fauteuil de l'abbé de Saint-Pierre a été occupé après lui par Moreau de Maupertuis, Lefranc de Pompignan et le cardinal Maury jusqu'à la Révolution. Si l'on en croit M. de Franqueville, qui rattache sans solution de continu.ité l'Académie rétablie en 1816 à l'ancienne Académie française, ce fauteuil aurait eu depuis lors comme titulaires Ducis, de Sèze, de Barante, l'abbé Gratrj^, Saint-René Taillandier, Maxime du Camp et il serait occupé actuellement par M. Paul Bourget.

3. La Chapelle, célèbre par les épigrammes dont il fut assailli dans le monde littéraire pour ses productions indigestes. On lui doit (?) une Cléopâtre à propos de laquelle Boileau demande

« Qui du fade Boyer ou du sec La Chapelle « Excita plus de sifflements. »

et un ouvrage en prose Les A^nours de Catulle, qui lui valut l'épigramme connue de Chaulieu :

« Celui qui si maussadement « Fit parler Catulle et Lesbie « N'est point cet aimable génie « Qui fit le voyage charmant » « Mais quelqu'un de l'Académie. »

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dont plus tard il appréciera le rôle d'une façon assez dédaigneuse — des belles-lettres, qu'il prisera à la façon du paysan du Danube — et surtout du Grand roi sur la tombe duquel il devancera le jugement de la postérité.

« Quelque grand que soit un bienfait, messieurs, il peut être égalé par des sentiments de reconnaissance et, heureusement pour ceux qui par leur situation sont obligés de recevoir, ils ont dans leur cœur de quoi rendre, si leur cœur est assez sensible... Admis aujourd'hui par vos suffrages dans une Compagnie qui tient le premier rang dans le monde pour les Lettres, quel peut être mon devoir, messieurs, si ce n'est d'employer toutes mes forces pour vous persuader que, quelque considérable que soit la grâce que vous m'avez faite, j'en connais parfaitement le le prix et que mes sentiments sont tels qu'ils peuvent m'en acquitter.

« L'amour des Lettres, aussi grand peut-être en moi que dans ceux qui leur ont fait le plus d'honneur par leurs écrits, la haute idée que j'ai des Beaux-Arts et une vénération qui m'est naturelle pour tout ce qui en porte le caractère, me font sentir le bonheur d'entrer dans une société dont les Belles-Lettres ont formé les liens et dicté les lois, qu'elles animent sans cesse de leur esprit et à qui elles ouvrent tous leurs trésors... En vain la nature s'efforce de former de grands hommes, en vain elle les pare de ses dons et de ses richesses, son ouvrage demeurera toujours défectueux si les Lettres n'y mettent, pour ainsi dire, la dernière main...

« Vous avez reconnu, Messieurs, de quelle importance il était pour le bonheur et la gloire de la France de perfectionner l'éloquence. Vous avez judicieusement pensé que pour élever ce bel édifice, il fallait peser des fondements durables, fixer la valeur des termes et faire connaître les constructions les plus simples et les plus naturelles de ces termes. Ce sont des travaux dont les esprits de premier ordre voient l'importance et la beauté.

« C'est ce qu'a vu ce génie, que la Providence a mis sur nos têtes... Il sait ce prince, distingué entre les. princes chrétiens par une piété pleine de raison, que les vices, les crimes et les malheurs de la société sont les suites de la barbarie et de l'ignorance... et qu'en faisant fleurir les lettres, on affermit l'empire de la religion et on lui ouvre le chemin à de nouvelles con-

quêtes... C'est ainsi, Messieurs, que sont estimées les Belles- Lettres par un prince qui a reçu du ciel le caractère du sage . Pourrais-je craindre après cela de m'être trompé sur le rang que j'ai cru qu'elles méritaient dans le monde ? Pourrais-je n'avoir pas une haute idée de cette Compagnie, qui en est le premier tribunal ? Et, lorsque vous me donnez part à vos honneurs et à vos travaux, pourrais-je n'être pas extrêmement sensible à votre grâce ? Et, vous. Messieurs, pourriez-vous douter de la grandeur de ma reconnaissance ? »

Je viens d'entendre, eût pu dire Théobalde, en toute vérité cette fois, une grande vilaine harangue qui m'a fait bailler vingt fois et qui m'a ennuyé à la mort. Mais l'abbé s'était chargé luimême par avance de lui fermer la bouche : « Mon discours est médiocre ! s'écriait-il devant Fontenelle qui l'invitait à le retoucher. Tant mieux ! il me ressemblera davantage. Ces sortes de discours ne méritent pas, pour l'utilité dont ils sont à l'Etat, plus de deux heures de temps. J'en ai mis quatre et cela certes est fort honnête. »

L'abbé eût pu, avec plus de raison encore, ajouter que l'exemple de son confrère La Bruyère était une leçon et que le public n'était pas encore fatigué « d'entendre les vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits. »

« Il était fait, dit M. Boissier, à propos du discours de La Bruyère ^, à ces banalités des réceptions académiques auxquelles on le conviait plusieurs fois par an, il y avait pris goût, et c'est précisément pour les entendre qu'il s'entassait dans la petite salle du Louvre. On comprend qu'il n'ait pas souhaité qu'on lui offrit autre chose et que le jour où il n'a pas retrouvé tout à fait ce qu'il était venu chercher, il ait été de méchante humeur. »

Ne nous montrons donc pas trop sévère pour l'abbé, tout en déplorant l'indigence de forme et d'idée qui éclate dans son discours, tout en reconnaissant qu'il n'est pas sorti des cinq éloges imposés par le règlement. Sachons-lui gré, au contraire, d'avoir eu au moins le bon goût d'éviter l'enflure, l'hyperbole et la préciosité que l'on rencontrait trop souvent sous la plume

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