‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 32 sur 287 · Revue des Deux-Mondes, 15 juin · texte numérisé non relu

Revue des Deux-Mondes, 15 juin

LE MEMBRE DE l'aCADÉMIE FRANÇAISE 47

de ses confrères ^. Il a droit à des circonstances atténuantes...

De même pour le chancelier La Chapelle, dont la tâche, il faut le reconnaître, n'était pas aisée eu égard au bagage littéraire du récipiendaire et qui, pour un financier, nous paraît remuer assez agréablement l'ironie quand il met au même niveau l'abbé et son prédécesseur et quand il lui explique pourquoi l'Académie lui a ouvert ses portes.

« Monsieur, il n'est pas besoin de la sensibilité, la probité bien connue de votre cœur nous répond de vos sentiments pour un bienfait dont vous nous récompensez en le recevant, puisque c'est payer une grâce que de la mériter. Je ne sais même si déjà on ne vous doit pas ici de remerciements, vous y venez consoler une juste douleur, vous l'avez presque dissipée... Que dis-je ? Vous faites revivre l'illustre confrère que nous avons perdu, vous nous le rendez en vous... Voilà, Monsieur, ce qui vous acquitte envers nous et ce qui vous fait obtenir une place, audessus de laquelle l'esprit cultivé ne peut rien imaginer.

« On ne vous soupçonne point d'en ignorer l'éclat, vous l'avez souhaitée avec trop d'empressement, pour ne pas l'avoir connu. Mais le témoignage involontaire de votre conscience, qui vous force sans doute à vous avouer à vous-même que vous en êtes digne, vous a fait craindre les secrets reproches de votre modestie et vous a obligé à cacher dans l'éloge que vous venez de faire des Belles-Lettres une partie de cet éclat qui rejaillit sur vous.

« Il vous a été beau de vous taire sur ce sujet, il me serait honteux de n'en pas parler, puisque c'est faire votre éloge que de montrer tout l'honneur accordé à votre mérite. »

N'allons pas plus loin dans ces deux mauvais devoirs et bornons-nous à retenir de cette joute oratoire, entre l'homme d'Eglise et le financier, ces quelques lignes où l'abbé de Saint- Pierre exprimait l'espoir que les alliés, ligués contre la France, demanderaient bientôt la paix : « Le calme, disait-il, rappellera leur raison égarée, et avec des yeux que l'envie ne troublera plus, ils verront enfin que cette grande puissance du roi dont ils

1. Boyer avait comparé l'Académie à l'antre d'Apollon « où, à peine on avait mis le pied sur le seuil, qu'on se sentait rempli du Dieu qui y présidait. » — Scudéry commençait ainsi son remerciement : « Celui qui croyait que le sénat romain était composé de rois, vous aiu'ait assurément pris pour des dieux. »

l'abbé de saint-pibbre

ont été si longtemps alarmés a pour bornes insurmontables cette même sagesse et ces mêmes vertus qui l'ont formée. Heureux de n'avoir pu l'affaiblir, ils ne la regarderont plus que comme la tranquillité de l'Europe et comme l'unique asile contre l'oppression et les ambitieux. »

On voit poindre ici l'incorrigible pacifiste qui, vingt ans plus tard, s'érigera en censeur de celui dont il vient de faire l'éloge et n'est-ce pas déjà une critique de prêter au grand roi des vertus qu'il n'a point pour lui donner envie de les avoir ^.

Une fois entré dans les rangs de l'illustre compagnie, l'abbé y justifia sa présence par son exactitude, et les jetons qu'il emporta à chaque séance furent bien gagnés. Celui qui détachait chaque année trois cents francs pour s'assurer un contradicteur à gages, n'était pas homme à laisser échapper l'occasion qui lui était offerte, deux fois la semaine, de légiférer, réglementer et réformer à propos d'un mot, d'une virgule ou d'un accent.

Nous avons eu la curiosité de compulser les registres de l'Académie : il n'est pour ainsi dire pas de séances où le procès-verbal ne mentionne sa présence ; et à n'en pas douter, c'est à cette assiduité que ses confrères voulurent rendre hommage en l'appelant à trois reprises à exercer les fonctions de chancelier en 1704, 1705 et 1712.

A cette dernière époque les procès-verbaux nous apprennent que l'abbé prit une part des plus actives à une grande discussion qui s'engagea à l'Académie. Le Dictionnaire étant enfin terminé, elle se demandait quel travail entreprendre. Deux opinions étaient en présence : les uns voulaient composer une grammaire dans toutes les formes, les autres se livrer à une étude critique des meilleurs auteurs. Cherchant à concilier les deux opinions, l'abbé proposa « que de trois jours de la semaine, on en prit deux pour la grammaire et un pour la critique ». Ce fut du moins la conclusion pratique à tirer des deux interminables discours de quatre-vingt-dix-huit pages qu'il prononça à cette occasion et cela après que Fénelon eût donné lecture de sa lettre à l'Académie ^ !

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