Confessions, 2^ partie, 1. VII, année
LE CLUB DE l'eNTRBSOL. LES RELATIONS FEMININES 87
vaient des missives charmantes qui montrent l'intimité cordiale et de bon aloi qui existait entre eux ^. Les autres correspondants de madame Dupin enviaient galamment le sort du bon abbé : L'un d'eux écrivait de Paris à la châtelaine de Chenonceaux (( Depuis quinze jours je souffre beaucoup, si j'avais le sort de M. l'abbé de Saint-Pierre cela adoucirait mes douleurs ^ » et Montesquieu en 1744 lui disait : « Ce serait un grand plaisir pour moi de vous y rendre une longue visite (à Chenonceaux) et de vous suivre dans vos tournées comme faisait le pauvre abbé de Saint- Pierre, qui n'a jamais eu dans sa vie des regrets que de vous quitter, c'est-à-dire de mourir ^. »
La lettre de madame de Tencin à madame Dupin est bien caractéristique du genre de succès que notre patriarche obtenait ^ « Vous êtes une friponne, ma belle petite dame, quand vous me dites : mon abbé ; vous savez bien en votre conscience que cet abbé ne sera à moi ni à personne qu'autant que vous le voudrez. Le voilà attaché à votre char, il est vrai que les chaînes sont de roses, ce sont cependant des chaînes et je ne sais ce que dit la philosophie de voir un de ses plus chers nourrissons garotté de cette sorte. La description que vous me faites de vos promenades nous a beaucoup divertis, je dis nous, car je n'ai pas l'injustice de garder pour moi seule d'aussi jolies lettres que les vôtres. En vérité je vous loue et je vous admire de vous admirer comme vous faites à votre campagne ; je vois que vous avez autant de raison que d'agrément. Je ne doute pas que ce ne soit là ce que votre abbé dit à la philosophie pour s'excuser. Quand nous le renverrez-vous ? je vous conseille cependant de le garder le plus que vous pourrez. Je n'ai pas besoin cependant de vous vanter les douceurs de son commerce ; vous les connaissez encore mieux que moi : il vous apprendra à maintenir votre âme en paix : voilà une grande marque de sa bienfaisance, c'est, à la lettre, rendre le bien pour le mal, puisque vous avez sûrement un peu troublé la tranquillité dont il avait toujours joui... Adieu, ma belle
1. M. Gaston de Villeneuve-Guibert a publié cinquante deux lettres adressées par l'abbé de Saint -Pierre à madame Dupin {Le Portefeuille de Madame Dupin, p. 151-302).