Vincent de Beauvais. Spéculum historiale
l'abbé de saint-pierre politique
même temps, les juristes mettent en évidence la conception romaine de l'Etat et aboutissent à la théorie des nationalités envisagées comme des organismes fermés, absolument indépendants les uns des autres et n'ayant d'autres rapports que ceux qui sont nécessités par leur propre intérêt. Plus de loi commune à toutes les nations et qui leur soit supérieure. Pour fonder l'union pacifique, il ne reste plus que le consentement des Etats qui ne se considéreront comme obligés à tenir leurs promesses que dans la mesure où leur égoïsme les retiendra.
C'est précisément à l'époque où la législation positive a perdu sa meilleure base que commencent à se dessiner des projets de paix perpétuelle, et nous retrouvons maintenant les véritables devanciers de l'abbé de Saint-Pierre, car l'abbé, sacrifiant au goût de son milieu, a laissé de côté les assises que lui fournissait la philosophie médiévale, en prouvant, dans un appendice, que la morale et l'intérêt sont indissolublement liés l'un à l'autre. L'idée de la paix perpétuelle fut présentée par Emeric Cruce dans le Nouveau Cynée en 1623 ^ et quelques années auparav£\iit par Henri IV, ou plutôt pour être exact par Sully, sous le nom de son maître. Elle franchit même les frontières pour insi)irer en 1660 au landgrave Ernest de Hesse Rheinfels son Catholique Discret ^.
Si nous devions nous en rapporter exclusivement aux dires de l'abbé de Saint-Pierre, nous pourrions assurer qu'il n'a tenu compte en aucune manière des ouvrages d'Emeric Cruce et du prince de Hesse. Il semble les ignorer. Au contraire, il va s'abriter du nom de Henri IV, le plus populaire et le plus regretté des rois, et quand il faudra mettre un titre à son livre, il écrira sans hésiter : Projet de Henri le Grand pour rendre la paix perpétuelle. Eclairci par M. Vahhé de Saint-Pierre.
Le calcul était habile et l'abbé n'a pu s'empêcher de laisser entrevoir que, s'il s'effaçait ainsi, c'était moins par modestie que par intérêt : « Heureusement pour le succès de ce projet,
1. Le Nouveau Cynée, ou discours d'état représentant les occasions et moyens d'établir une paix générale et la liberté du commerce pour tout le monde. Paris, chez Jacques Villeny, 1623.
2. Le titre complet du livre est; Der so wahrhafte als ganz aufrichtUche un discret gesuinte katholik.
dit-il, je n'en suis pas l'auteur. C'est Henri le Grand qui en est le premier inventeur et si, en cherchant un préservatif contre les maux que nous cause la guerre, je suis parvenu, à force de méditation, à me rencontrer dans un plan tout semblable dans le fond à celui de cet excellent prince... d'un côté je me sers de son dessein comme de guide, pour m'assurer moi-même que je ne suis pas égaré dans le mien ; et de l'autre je m'en sers comme de bouclier pour me mettre à couvert contre les insultes de ceux qui voudraient me traiter de visionnaire. J'ai alors l'avantage de n'avoir point à me défendre moi-même et de n'avoir qu'à défendre d'extravagance en politique un prince reconnu de tout le monde pour très sensé dans le gouvernement de son état. »
Hatons-nous d'ajouter que l'abbé de Saint-Pierre, en se donnant ainsi comme le continuateur de Henri IV, commettait volontairement ou non une grave erreur. En réalité le projet de l'abbé de Saint-Pierre différait totalement de celui de Henri IV, à supposer même que Henri IV ait songé sérieusement à la paix perpétuelle.
Le but de Henri IV était d'abaisser la maison d'Autriche en essayant de nouer contre elle une ligue de puissances. La paix perpétuelle ne figurait pas dans son projet, elle est venue s'y juxtaposer plus tard, à titre d'accessoire, lorsque Sully voulut montrer que la politique contre l'Espagne était le moyen de réaliser un équilibre stable qui, une fois établi et maintenu, empêcherait les peuples d'en venir aux mains à tout propos.
Sully, pour réaliser son dessein, avait rêvé de remanier la carte de l'Europe et de la diviser en quinze états, grands et petits, monarchiques et républicains, égaux en droits, formant tous une confédération chrétienne dont tous les différends eussent été soumis au sénat de la république chrétienne. L'Autriche n'avait sa place dans le sein de cette république chrétienne qu'à la condition d'adhérer préalablement au partage des états européens et il fallait l'amener à le faire « premièrement par les prières et douces exhortations de tous les autres potentats de l'associatioîi..., secondement par instances formelles, exemples et raisons et finalement par nécessaires résolutions et concordances ^. ))
1. Economies royales. Edit. Michaud et Poujoulat. Paris, 1836, t. II, p. 430.
l'abbé de saint-pierre politique
Or voici que l'abbé de Saint-Pierre déclare que l'Autriche peut entrer dans l'union des états sans avoir à donner, comme le proposait Henri IV, la Flandre aux Hollandais, le Milanais au duc de Savoie, Naples au pape, la Sicile à la république de Venise, la Bohême aux Bohémiens, la Hongrie aux Hongrois, le Tyrol et le Trentin aux Suisses. Sully veut supprimer les états artificiels et mettre en pratique ce que l'on a appelé depuis le principe des nationalités et l'abbé, dès les premières lignes de son ouvrage, commence par formuler cette règle très rassurante pour les souverains : Que chacun conservera ses frontières telles qu'elles résultent de la possession et des traités en vigueur ^. Il nous semble qu'on ne peut contredire plus formellement le projet des Economies Royales.
L'abbé de Saint-Pierre aurait pu se mettre avec plus de raison sous l'égide d'Emeric Cruce. Sans doute, ce nom était trop peu connu pour servir au bon abbé « comme de bouclier )> contre les insultes de ceux qui le traitaient d'utopiste et de visionnaire. Mais cependant c'est l'auteur du Nouveau Cynée qui, le premier, est parti d'une idée purement sentimentale pour établir les règles de la paix et pour essayer de supprimer à jamais la guerre C'est lui, et non l'abbé de Saint-Pierre, qu'il faut considérer comme le premier ancêtre des pacifistes. A ce titre, il mérite d'attirer quelques instants l'attention, d'autant plus qu'il est dans son projet deux points, et deux points très importants, que l'on retrouve dans l'œuvre de l'abbé de Saint-Pierre : le maintien du statu quo et l'espérance de voir les souverains contribuer eux-mêmes à la réalisation de la paix éternelle ^.
Leibniz déclare ne pas ignorer l'existence de son ouvrage :
1. Abrégé du projet de Paix Perpétuelle. Edit. de 1738, p. 21.
2. On ne possède guère de renseignements sur Emeric Cruce — ou Emeric de la Croix, car les auteurs ne sont même pas d'accord siu" son nom. — Né à Paris vers 1590, il publia en 1618 une édition annotée des œuvres de Stace et deux ans plus tard des notes sur la Thébaïde (Notœ in Statii Thcbaïdos). En 1613 il avait fait des vers latins en l'honneur de- Henri IV et en 1629 il en publia d'autres au sujet de l'expédition de Louis XIII en Italie. Il mourut à Paris en 1648. Son édition des œuvres de Stace, dédiée à Henri Godefroy, forme plus de 1.400 pages in-4° ; elle provoqua une polémique entre Jean-Frédéric Gronovius et Cruce qui riposta par un écrit intitulé : P. Papiani Statii Silvanmi frondatio sive antidiatrihe, et précédé d'ime lettre à Henri Leclerc du Tremblay, le frère du fameux père Joseph.
« Etant fort jeune, dit-il ^, j'ai eu connaissance d'un livre intitulé : Nouveau Cynéas, dont l'auteur inconnu conseillait aux souverains de gouverner leurs états en paix et de faire juger leurs différends par un tribunal établi ; mais je ne saurais plus trouver ce livre et je ne me souviens plus d'aucunes particularités. L'on sait que Cynéas était un confident du roi Pyrrhus qui lui conseilla de se reposer d'abord, puisqu'aussi bien c'était son but, comme il le confessait, quand il aurait vaincu la Sicile, la Calabre, Rome et Carthage. »
L'auteur du Nouveau Cynée a des vues fort larges, et, comme le dit avec beaucoup de raison un de nos contemporains ^, son ouvrage est aussi bien écrit qu'il est noblement pensé. Il a pour but de « déraciner le vice le plus commun et qui est la source de tous les autres, à savoir V inhumanité ^ ».
Les esprits trop déliés le considéreront peut-être comme une utopie et le compareront « à la république de Platon, qui ne fut jamais qu'en l'idée et imagination de son auteur ». Cruce s'empresse de les rassurer en leur déclarant qu'il propose « une chose non seulement possible, mais aussi de laquelle les anciens ont eu l'expérience. Sous l'empire d'Auguste, dit-il ^, toutes les nations étaient pacifiées ; et du règne de François I^^ on a vu fleurir la paix quelques années par toute l'Europe. Qui nous empêche d'espérer un bien dont les siècles passés ont joui ? Je crois qu'il n'y a rien si facile que cette affaire, si les princes chrétiens le veulent entreprendre et notamment notre Hercule français, Louis le Juste, dont le surnom me donne bon augure. Il ne faut donc point dire que les propositions qui se font de la paix universelle sont chimériques et mal fondées ».
Après ce préambule, l'auteur aborde son sujet en recherchant les origines des guerres. Il laisse de côté les discordes civiles, qui ne rentrent pas dans le cadre qu'il s'est tracé, ainsi que les guerres de religion, car elles n'existent pas, l'expérience ayant
1. Recueil de diverses pièces sur la philosophie, la religion naturelle, r histoire, etc., par MM. Leibniz, Clarke, Newton et autres auteurs célèbres Amsterdam, 1720, t. II, p. 169 et suiv.
2. M. Ernest Nys. Revue de droit international et de législation comparée, 1890, p. 378.