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Dans V Abrégé il y a vingt-cinq objections

l'abbé de saint-pierre politique

Au tribunal arbitral réclamé par Fabbé de 8aint-Pierre pour tenir entre les peuples le glaive et la balance de la justice, ne fallait-il pas un code où il puiserait les motifs de sa sentence ? Ne le fallait-il pas également aux plaideurs appelés à comparaître devant lui ? De ce code, l'abbé de Saint-Pierre a écrit une préface dans un opuscule dont ses biographes n'ont point parlé. Il l'a intitulé lui-même : Règle pour discerner le droit du tort, le juste de V injuste entre nation et nation ^ et cet essai de droit international n'est pas sans intérêt.

C'est une chose terriblement vague que le droit international. Le droit propre à chaque nation a ses règles positives, consignées dans des textes précis, avec des tribunaux régulièrement constitués pour les appliquer, les interpréter et même, s'il le faut, suppléer à leur insuffisance. Rien de pareil entre les nations. Indépendantes les unes des autres, c'est à peine si elles se considèrent comme engagées par les traités qu'elles ont signés. L'intérêt parle, les circonstances s'y prêtent et le lendemain on déchire le traité conclu la veille pour faire appel à la force brutale, Le jugement de la conscience publique, le jugement de l'histoire, voilà les seuls recours qui appartiendront au vaincu et l'on sait que ni l'une ni l'autre n'ont de gendarmes à leur disposition pour faire exécuter une décision.

Qu'est-ce donc que le droit international ? Y en a-t-il même un qui soit bien constaté ? On pourrait à cette question répondre à la fois oui et non.

Oui, il y a un droit international, si l'on veut entendre par là un ensemble de règles reconnues, de principes admis, posés pour déterminer les obligations mutuelles des états. Un magistrat anglais, lord Cairms, le définissait très heureusement en le réduisant à une opinion. « C'est, dit-il, l'expression formelle de l'opinion publique du monde civilisé, touchant les règles de conduite qui doivent régir les nations indépendantes, opinion qui a pour source les convictions morales et intellectuelles de

1. Cet opuscule se trouve au commencement du tome XV des Ouvrages de politique et de Dior aie.

l'humanité. » Mais qui sera l'interprète de l'opinion publique, qui parlera en son nom, et surtout donnera à ses sentences l'autorité qui s'attache aux jugements d'un tribunal ? Et c'est ici qu'après avoir reconnu l'existence d'un droit international, nous sommes amenés à dire que dans la pratique il n'existe pas, ou plutôt — pour employer une expression de M. Michel Chevalier — « qu'il est dans un état intermédiaire entre la vie et le néant puisqu'il manque de sanction )>, ou encore « qu'il est dans l'état actuel des choses ce que sont, dans les commissions, les membres qui n'ont que voix consultative. Il vient après le canon, qui a voix délibéra tive )).

Le droit des gens ainsi défini n'était pas chose nouvelle au xviii^ siècle, quand l'abbé de Saint-Pierre a pris la plume pour donner son avis sur les principes dont il doit s'inspirer. Il y avait longtemps que Cicéron avait écrit : « Qui autem civium rationem dicunt habendam, externorum negant, M dirimunt communem humani generis societatem. » Il y avait longtemps que les penseurs étaient d'accord pour voir dans le genre humain une association dont tous les membres sont solidaires.

Pour ne citer que les auteurs les plus rapprochés du xviii^ siècle, la question avait inspiré au fameux jurisconsulte hollandais Grotius, son traité De jure helli et pacis dans lequel il considère l'homme comme un être naturellement et nécessairement sociable.

Dès 1548, l'espagnol Balthazar d'Ayala avait même posé les principes de la guerre en disant : 1° qu'elle ne peut se justifier que par la nécessité ; — 2^ que dans une guerre même juste on ne doit pas se proposer la destruction de l'ennemi, on doit se contenter de lui infliger des dommages dans la mesure nécessaire pour assurer la paix : — 3^ que le vainqueur doit faire usage de la victoire avec modération et humanité chrétienne.

L'homme d'état espagnol supposait, on le voit, que le sentiment chrétien était au fond de tous les cœurs, et que la morale chrétienne était le type auquel devaient se conformer les actes des princes. Visiblement, il se rattache à l'école de ce grand roi dont la figure domine tout le moyen âge, et devant laquelle Voltaire lui-même s'est incliné avec admiration : Saint Louis. Plût à Dieu que ses principes eûssent trouvé des adhérents !

L'abbé de Saint-Pierre s'est-il inspiré des travaux de ses

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devanciers ? Ce n'est pas douteux. 11 Fa fait en affirmant qu'il en est des nations comme des particuliers. Ce ne sont, après tout, que des agglomérations ou des associations d'individus, et elles ont entre elles les mêmes obligations et les mêmes droits que les individus eux-mêmes. Elles sont même plus étroitement ténues à cause des suites sanglantes et terribles qu'engendrent leurs démêlés.

Mais là où l'abbé a fait œuvre originale et philosophique, c'est en dégageant avec une netteté et une précision que l'on trouve rarement sous sa plume les raisons qui sont à la base de son affirmation. Nous avons, dit-il, la notion qu'il y a entre individus des choses justes et des choses qui ne le sont pas ; et nous l'appliquons de nous-mêmes entre nations. C'est ainsi que d'un souverain offensé nous disons qu'il a le droit de se plaindre. Pour fonder un droit, il faut une loi, quelle est-elle ?

La voici en forme de commandement. L'auteur de la nature ne nous a-t-il pas dit de ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît ? — La voici en forme de convention : Ne sommes-nous pas convenus pour notre bonheur mutuel que nous ne causerions aucun dommage sans le réparer ? — La voici en forme de maxime : Il est de l'intérêt de tout homme que les autres ne fassent pas contre lui ce qu'il ne voudrait pas qu'on fît contre lui-même.

On a dit avec raison que l'abbé de Saint-Pierre était un des chefs, un des fondateurs de l'école utilitaire ^. On l'a même, à juste titre selon nous, blâmé d'avoir fait à l'intérêt une trop large place dans sa doctrine, en étudiant et en résolvant, presque à cette seule lumière, toutes les questions sur lesquelles il a porté son examen.

Ici, nous retrouvons ce mobile de l'intérêt social. Mais, comme il est bien à sa place dans cette thèse qui, à tout prendre, n'a qu'un seul but : celui d'ancrer dans l'esprit du lecteur la persuasion que le bonheur de l'humanité doit être cherché dans l'observation de la loi divine et que l'un et l'autre sont aussi inséparables que l'effet l'est de la cause.

Thèse incontestablement juste, dont l'expérience n'a cessé de démontrer la vérité et qui cependant ne cesse et n'a jamais

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