‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 92 sur 287 · G. DE MOLINArtI, op. cit., p · texte numérisé non relu

G. DE MOLINArtI, op. cit., p

cessé d'être battue en brèche. La loi divine, la loi morale, la loi naturelle — peu nous importe la dénomination, car dans l'espèce elles répondent à la même idée — nous commandent de ne pas faire à autrui ce que nous ne nous voudrions pas qu'on fît à nous-mêmes. Il est aisé de comprendre que, si ce précepte était mis en pratique, l'idéal d'ordre, de justice et de paix dont tout le monde parle sans rien faire pour l'atteindre, serait un fait accompli.

Cependant, s'il est un préjugé vieux comme le monde dont nous sommes nous-mêmes chaque jour presque inconsciemment les victimes, c'est que le mal d'autrui est notre bien. Montaigne ne disait pas autre chose lorsqu'il affirmait ex "professa comme un fait d'observation « que le profit de l'un fait le dommage de l'autre. »

N'est-ce pas cet indéracinable préjugé que l'on rencontre encore au fond de cette doctrine économique qui nous présente la vie comme un champ de bataille où les nations et les individus sont nécessairement aux prises sans relâche et sans merci, et où le plus faible n'a qu'une perspective : celle d'être égorgé ? N'est-ce pas lui enfin qui, au siècle dernier, dictait à un homme d'état moderne cette maxime digne de Machiavel : « La force prime le droit ? »

Il faut savoir gré à l'abbé de Saint-Pierre de s'être élevé contre ce préjugé et d'avoir osé dire que l'intérêt de l'humanité n'est pas dans la satisfaction de nos appétits, mais dans la soumission à la loi morale, et que si cette loi est méconnue, il vient tôt ou tard un moment où elle se venge. « Chaque jour a son lendemain et le lendemain d'un jour coupable est toujours un lendemain justicier. »

Il faut lui en savoir gré, car les conséquences sociales de son système s'aperçoivent de suite. Si l'intérêt social et la loi morale sont indissolublement liés l'un à l'autre, l'humanité se trouvera naturellement portée à faire le bien et à éviter le mal, puisqu'en faisant tort à autrui, l'homme se fait, par voie de conséquence, tort à lui-même.

C'était le meilleur développement que l'abbé de Saint-Pierre apportait à l'appui de son Projet de paix perpétuelle.

l'abbé de saint-pierre politique 133

On peut dire sans exagération que l'avènement de la fraternité des peuples fut la marotte et l'idée fixe de notre abbé pendant tout le cours de sa longue vie. Dans son Projet pour ^perfectionner Véducation, ne va-t-il pas proposer avec le plus grand sérieux que son traité de paix serve de livre de lecture aux écoliers et dans ses Annales Politiques il parlera peut-être une trentaine de fois des avantages de la diète européenne !

Aussi, combien sa déception dut être grande, de voir tous ses contemporains l'accabler de quolibets et ridiculiser son projet. Voltaire se montra un des plus caustiques : « La seule paix perpétuelle qui puisse être établie chez les hommes, dit-il, est la tolérance. La paix imaginée par un Français nommé l'abbé de Saint-Pierre est une chimère qui ne subsistera pas plus entre les princes qu'entre les éléphants et les rhinocéros, entre les loups et les chiens. Les animaux carnassiers se déchirent toujours à la même occasion ^. »

Dans son petit poème de la Tactique ^, parlant de l'art militaire, il ajouta :

« ... Je vous l'avoûrai, je formais des souhaits Pour que ce beau métier ne s'exerçât jamais Et qu'enfin l'équité fit régner sur la terre L'impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre. »

et dans une note du même poème il repoussa d'une manière plus nette encore l'établissement d'une paix perpétuelle qu'il trouvait plus difficile à établir qu'une langue universelle.

On connaît le jugement du cardinal Dubois ^. C'est le rêve d'un homme de bien, disait-il en parlant du Projet de Paix perpétuelle.

De son côté, Leibniz invitait ironiquement l'abbé de Saint- Pierre à réserver pour la croix du cimetière sa pacifique devise :

1. Œuvres complètes de Voltaire, avec des notes et la vie de l'auteur par Condorcet. Paris, chez Furne, 1835 (14 vol.), t. V, p. 355.

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