Cf. Préface
l'abbé db saint-pierre politique 137
mille Autrichiens, et le mettait en déroute. Puis, la victoire de Czaslau aboutissait au traité de Breslaw qui lui donnait la Basse- Silésie et une partie de la Bohême. C'était la paix... paix de bien courte durée. Le traité de Breslaw est du 11 juin 1742 et le 16 septembre 1744 Frédéric, qui avait repris les'armes, s'emparait de Prague qu'il ne devait conserver que quelques mois. L'abbé de Saint-Pierre avait néanmoins confiance et l'une de ses dernières lettres est précisément adressée au roi de Prusse « qui peut devenir "père de sa patrie ^. »
On jugera du doux entêtement du bonhomme candide par la correspondance qui s'échangea en 1740 entre lui et le cardinal de Fleury, son ex-confrère de l'Académie.
Fontenelle ayant écrit au cardinal pour lui souhaiter une bonne année et l'ayant invité à calmer la fièvre qui commençait à échauffer les uns contre les autres, les Espagnols et les Anglais, Fleury lui répondit plaisamment qu'il faudrait pour cela que les princes prissent quelques doses de l'élixir du Projet de Paix Perpétuelle de son vieil ami l'abbé de Saint-Pierre. Fontenelle fit part de cette réponse à l'abbé. Vous croyez que celui-ci prit la chose en riant ? Pas du tout ! Convaincu que l'occasion était unique pour placer ses cinq articles, il écrivit sur-le-champ à Fleury la lettre suivante :
« Je suis heureux. Monseigneur, que vous m'ayez ordonné d'appliquer mon remède universel pour guérir la fièvre de nos voisins ; vous m'avez ainsi autorisé à vous demander avec plus de raison quel homme il y a en Europe qui puisse, plus habilement que vous, faire l'application de ce remède universel. Voilà pourquoi je prends la liberté, Monseigneur, de vous envoyer en cinq articles la composition de ce merveilleux remède que les malades prendront volontiers de votre main, dès que vous l'aurez pris vous-même par précaution, et il deviendra ainsi parfaitement à vous, puisque vous seul en pouvez faire l'application. Et tous les Etats de l'Europe vous remercieront de leur
1. Ms. Genty. Cette lettre est datée du 3 avril 1743, donc trois semaines environ avant la mort de l'abbé de Saint-Pierre. Elle est signée : Un de ceux qui commenceront à aimer la sagesse à quatre-vingts ans passés.
avoir ainsi indiqué un si bon remède et un si bon préventif contre les maladies futures.
Paradis aux bienfaisants !
Et en post-scriptum : « Je ne suis que l'apothicaire de l'Europe ; vous êtes le médecin. N'est-ce pas au médecin à ordonner et à appliquer le remède ? ))
Suivent les cinq articles. A quoi le Cardinal oubliant ses vieux griefs contre « le politique triste et désastreux » de l'Entresol, répondit par ces lignes :
(( Vous avez oublié, Monsieur, un article préliminaire pour base aux cinq que vous me proposez ; c'est de commencer avant de les mettre en pratique, par envoyer une troupe de. missionnaires pour y préparer l'esprit et le cœur des princes contractants, et vous confirmant la dignité d'apothicaire de toute l'Europe, de préparer des potions calmantes et adoucissantes pour tenir les humeurs liquides et solides dans un juste équilibre ^. ))
Incapable de se tenir pour battu sur un pareil sujet, l'abbé réplique, le 15 janvier 1740 :
(( J'admire votre bonté. Monseigneur, dans les six lignes que vous m'écrivez de votre main, et c'est cette même bonté qui me donne la confiance d'y répondre. Il s'agit par rapport au roi, de savoir si tout bien pensé, il y a beaucoup à gagner pour lui et pour sa postérité à signer les cinq articles fondamentaux et à la proposer à signer à ses voisins. Pour l'en convaincre il n'y a pas besoin d'autre missionnaire que vous. Monseigneur, et pouvezvous jamais lui exposer de plus grands motifs que les sept principaux avantages de la signature ». Et à la lettre était joint un mémoire d'une douzaine de pages contenant les sept avantages (( temporels » qu'il y aurait à « suivre le premier des cinq articles fondamentaux de la diète européenne ^ )).