‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 98 sur 287 · Ms. Genty. La lettre est datée de Vienne, le 3 mai · texte numérisé non relu

Ms. Genty. La lettre est datée de Vienne, le 3 mai

3. M. Louis Etienne. La guerre au XVIII^ siècle. Revue des Deux - Mondes. Livraison du 15 décembre 1870, p. 714.

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faisaient des cartouches. De nouveau la France sacrifiait au génie de la guerre, entraînée cette fois non plus par les projets ambitieux d'un gouvernement, mais par sa propre volonté et sous l'impulsion d'un sentiment national. » Effectivement, si Montesquieu et Voltaire se sont attaqués à la guerre, ils n'ont jamais rêvé de l'abolir ; l'un s'est contenté de la circonscrire et l'autre, en la couvrant de ridicule, croyait bien qu'elle y pourrait survivre.

Mais le projet de l'abbé a franchi les frontières. En 1789, Jérémie Bentham y empruntait des latériaux précieux pour édifier son plan de paix perpétuelle : A plan for an universal an perpétuai peace ^, et six ans plus tard Emmanuel Kant, brandissant lui aussi le rameau d'olivier, entrevoyait dans l'avenir la concorde générale de toutes les nations. Mais, tandis que, pour l'abbé de Saint-Pierre, la réunion de la diète européenne suffisait par elle-même à supprimer la guerre, l'économiste anglais et le philosophe allemand posent certaines conditions préalables à la possibilité d'une entente entre les diverses puissances.

Le projet de Bentham est basé sur deux propositions fondamentales destinées à supprimer les causes de la plupart des guerres : D'abord la réduction et la fixation des forces militaires et navales de chaque état et en second lieu l'émancipation des colonies.

C'est alors que pour régler les différends qui pourraient encore surgir entre les nations malgré le double antidote qu'il a inventé, Bentham réclame rétablissement d'une diète européenne. On a érigé en maxime, dit-il ^, l'observation qu'une nation ne doit pas concéder à une autre un point évidemment juste. Cela veut dire, sans doute, évidemment juste aux yeux de la nation qui est juge dans sa propre cause, aux yeux de la nation dont on demande la concession. Cela veut dire qu'une nation ne doit rien

1. Le Projet de Bentham se trouve à la fin de son livre sur le droit international dont il forme la quatrième partie. Cf. Principles of international Law ( Essay IV : A plan for an Universal and Perpétuai Peace ) . — Bentham Works, now first collected under the superintendence of his executor, John Bowring. Edinburg, tome II, 1839.

2. Cité par H. Wheaton dans Histoire des progi'ès du droit des gens en Europe et en Amérique depuis la paix de Westphalie jusquç. nos jours. Leipzig, 1865, t. I, p. 400.

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concéder de ce qu'elle regarde comme étant de son droit, c'està-dire qu'elle ne doit rien concéder. Dans tous les cas où il y a dissidence d'opinions entre les négociations des deux puissances la guerre doit suivre nécessairement. Le jour où ce tribunal aura été institué, ajoute-t-il, la nécessité de la guerre ne sera plus aussi impérieuse et la décision des arbitres, juste ou injuste, sauvegardera le crédit et l'honneur des puissances en cause.

Le congrès — la cour commune pour employer l'expression de Bentham — devait être formé par un délégué de chaque puissance auquel on adjoignait un suppléant. Leurs pouvoirs étaient de prononcer une décision, de la faire publier dans les territoires des états intéressés et, après un certain délai, de mettre l'état réfrac taire au ban de l'Europe. On reconnaît ici les idées de l'abbé de Saint-Pierre. Il n'y a guère qu'une seule différence vraiment importante à noter. L'abbé, on s'en souvient, déclarait dans le quatrième de ses articles fondamentaux que si une puissance condamnée refusait d'obéir à la décision des arbitres, les alliés devaient employer la voie des armes pour l'y contraindre. Bentham, plus logique, écarte la nécessité de recourir à ce moyen radical et trouve qu'un appel à l'opinion publique des deux nations par la voie de la presse est suffisant pour empêcher le gouvernement réfrac taire de persister dans un déni de justice, surtout si la diète a la faculté de donner la plus grande publicité à ses jugements motivés. Encore ne faut-il pas exagérer cette différence car Bentham, par une contradiction étrange, proclame un peu plus loin la nécessité d'une force armée pour exercer les fonctions de gendarme. Ajoutons que l'abbé de Saint-Pierre, persuadé de l'efficacité du tribunal arbitral, ne craint pas d'entrer dans les plus petits détails, tandis que Bentham paraît beaucoup moins convaincu et c'est ce qui explique le manque de précision et l'absence de développement qui sont une des notes caractéristiques du passage que nous venons d'étudier.

Seul, l'intérêt des souverains préoccupait l'abbé de Saint- Pierre. Sans doute, les sujets devaient profiter des bienfaits de la paix universelle, mais ce n'était qu'indirectement et par ricochet. A ce sujet, Bentham se sépare nettement de lui : son projet est avant tout établi dans l'intérêt des peuples. C'est que Bentham est un citoyen anglais, nourri de la philosophie du xviii^ siècle, imbu d'idées républicaines et qu'il écrit en 1789, au

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moment où la France elle-même va briser la monarchie absolue et donner aux sujets le titre de citoyens. Mais encore, à y bien réfléchir, cette différence n'est pas aussi profonde qu'il semblerait au premier abord. Cet intérêt manifeste que l'abbé de Saint- Pierre porte aux souverains n'est-il pas plutôt apparent que réel ? Il s'agit, pour l'abbé, d'intéresser les rois à sa cause et il est capable de tout sacrifier à la réalisation de son idée. Ce chimérique devient par moments un esprit pratique au premier chef, ou du moins il essaie de l'être, s'il n'y réussit jjas toujours. Il aurait encore vécu au moment de la Révolution qu'il eût certainement apporté les modifications nécessaires : il n'eût plus été question que de l'intérêt du peuple souverain.

Notre supposition ne manque pas de bases : Lorsque parurent les deux premiers volumes de son traité, en 1713, Anne Stuart régnait en Angleterre et l'abbé croyait, comme tout le monde, qu'elle assurerait sa succession à son frère ; aussi mit-il cj^uelques mots en faveur du prétendant. Quatre ans plus tard, quand le troisième volume vit le jour, Georges I^^" était monté sur le trône comme le plus proche héritier protestant désigné par le parlement d'Angleterre et les prévisions de l'abbé se trouvaient en défaut. Mais l'auteur n'en fut pas embarrassé. Il se contenta de dire que s'il avait écrit quelques mots précédemment en faveur du prétendant, c'est qu'il le croyait destiné à régner après sa sœur, qu'il s'accommodait fort bien du roi Georges, « établi du consentement de la nation » — et qu'au surplus peu lui importait que le roi fût d'une famille ou d'une autre, son projet étant bon pour le roi d'Angleterre quel qu'il fût.

Dans V Essai philosophique ^ de Kant sur la paix perpétuelle nous retrouvons encore le système de la diète européenne ; c'est même le seul point qu'il a de commun avec le projet de l'abbé de Saint-Pierre.

Kant vise, au moyen de ses articles préliminaires, à préparer d'avance chez les peuples un état moral qui puisse s'accommoder avec la confédération qu'il va proposer. Et d'abord, « on ne regardera pas comme valide tout traité de paix où l'on se réser-

1. Projet de Paix perpétuelle. Essai philosophique par Emmanuel Kant traduit de V allemand sur la neuvièrne édition avec un nouveau supplément de V auteur par J. Tirsot (à la fin des Principes métaphysiques du droit. Paris, 1837).

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verait tacitement la matière d'une nouvelle guerre. » Secondement « tout état ne pourra jamais être acquis par un autre état ni par échange, ni à titre d'achat ou de donation. )) Troisièmement « les troupes réglées doivent être abolies avec le temps. )) Quatrièmement « on ne doit point contracter de dettes nationales pour soutenir les intérêts de l'état au dehors. » Cinquièmement « aucun état ne doit s'ingérer de force dans la constitution ou dans le gouvernement d'un autre état. )> Sixièmement enfin « on ne doit pas se permettre, dans une guerre, des hostilités qui seraient de nature à rendre impossible la confiance réciproque, quand il sera question de la paix. »

Ces articles une fois passés dans les mœurs, il sera loisible alors de parler de paix perpétuelle et le philosophe allemari,d la croit possible à une double condition :

1° Que chaque citoyen concourt par son sentiment à décider la question si l'on fera la guerre ou non. Décréter la guerre, n'est-ce pas pour des citoyens décréter contre eux-mêmes toutes les calamités de celle-ci, savoir : de combattre en personne, de réparer péniblement les dévastations qu'elle cause, de se charger de tout le poids d'une dette nationale ? L'on se gardera bien de précipiter une entreprise aussi hasardeuse.

2° Que le jour arrive où prédominera l'esprit de commerce (( qui s'empare tôt ou tard de chaque nation « et est incompatible avec la guerre. La puissance pécuniaire étant de toutes celles du second ordre la plus sûre, les Etats se verront obligés de travailler au noble ouvrage de la paix, quoique sans aucune vue morale et quelque part que la guerre éclate de chercher à l'instant même à l'étouffer par des médiations comme s'ils avaient contracté, à cet effet, une alliance perpétuelle ^.

Il ne resterait plus qu'à former la diète européenne, sorte de fédération de peuples « qui s'étendrait insensiblement à tous les états )) par voie d'attraction. L'état le plus avancé en civilisation, c'est-à-dire celui qui serait le plus rapproché de la forme républicaine, attirerait les autres. « Si le bonheur voulait qu'un peuple aussi puissant qu'éclairé pût se constituer en république — gouvernement qui, par sa nature, doit incliner à une paix

1. Cf. Victor Delbos. Les idées de Kant sur la Paix perpétuelle. Nouvelle revue, 7 août 1899.

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perpétuelle — il -y aurait dès lors iin centre pour cette association fédérative. D'autres états pourraient y adhérer pour garantir leur liberté d'après les principes du droit public, et cette alliance pourrait s'étendre insensiblement ^. »

Il est intéressant de rapprocher des idées de Kant la conversation que Napoléon avait avec Las Cases sur le même sujet le 24 décembre 1816^. « La paix dans Moscou accomplissait et terminait mes expéditions de guerre... Un nouvel horizon allait se dérouler ; le système européen allait se trouver fondé, il n'était plus question que de l'organiser. Tranquille partout, j'aurais eu aussi mon congrès et ma sainte-alliance. Ce sont des idées qu'on m'a volées. Dans cette réunion de tous les souverains nous eûssions traité de nos intérêts en famille et compté de clerc à maître avec les peuples... L'Europe n'eût bientôt fait véritablement qu'un même peuple et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la patrie commune. »

Passant en revue tout ce qu'il eût proposé pour la prospérité, les intérêts, la jouissance et le bien-être de l'association européenne. Napoléon, dit Las Cases, eût voulu les mêmes principes, le même système partout, un code européen, une cour de cassation européenne redressant pour tous les erreurs, comme la nôtre redresse chez nous celles de nos tribunaux. Il eût demandé toutes les rivières navigables pour tous, la communauté des mers, que les grandes armées permanentes fussent réduites désormais à la seule garde des souverains. « De retour en France, disait-il, au sein de la patrie, grande, forte et tranquille, j'eûsse proclamé ses limites immuables, toute guerre civile purement défensive, tout agrandissement nouveau antinational ; j'eûsse associé mon fils à l'Empire, mes loisirs et mes vieux jours eûssent été consacrés, en compagnie de l'impératrice et durant l'apprentissage royal de mon fils, à visiter lentement et en vrai couple campagnard, avec nos propres chevaux, tous les recoins de l'empire, recevant les plaintes, redressant les torts et semant de toutes jDarts les monuments et les bienfaits. Mon cher, voilà encore de mes rêves ! ))

Napoléon I^^', disciple de l'auteur de la paix perpétuelle ! Il

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