‹ L'abbé Doherty [microforme]Chapitre 15 sur 28 · LA FÊTE DU 15 AOUT AU PETIT · texte numérisé non relu

LA FÊTE DU 15 AOUT AU PETIT

CAP (1867). ] Le recensement du Petit-Cap donne aujourd’hui une population de soixante-quinze personnes, sans compter les gens de service. 8 Aussi, quel émoi partout |! Quelle vie circule, ! s’agite, inonde ! Vingt voitures de toute. cou- À leur, de toute forme, de toute espèce, station- # nent devant les remises. Vingt chevaux de bé tout âge et de toute race grugent leur avoine dans l’étable tout auprès, et vingt garçons de é curé, de toute complexion et de tout tempé- C rament, rôdent, fument et s’ébaissent, ] ll Voyez maintenant les écoliers : Grands, s {ll petits, gras, maigres, vifs, trainards ; il y en k | a de toutes sortes. Voyez les ecclésiastiques : FR ils sont tonsurés, ils sont minorés, ils sont sous-diacres, ils sont diacres ; ils sont de loin L à et de près, ils viennent du Haut et du Bas- Ne Canada, des Etats-Unis et de l'Irlande. Voyez rm les abbés : ils ont les cheveux blonds, noirs,

gris, rouges, ou ils n’en ont pas du tout. Que

ourperice.

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sont loin Basyez Dirs, Jue

de caractères différents ! Que de dispositions opposées dans toute cette foule ! Maïs tous se ressemblent par un côté; ils sont gais et aimables ; ils veulent tous s'amuser, et chacun s'efforce de contribuer de son mieux à la joie de tout le monde.

Il ne faut pas oublier non plns nos dieux Lares ; ah! ce sont surtout eux qui se frottent les mains et se ti:nnent les côtés, dans l’excès de leur jubilation. Le grand sacrificateur, le Père B., est à l’œuvre : des poulets, des dindes, des canards, ont déjà été offerts sur l’autel de l'hospitalité ; les veaux gras ont déjà maudit leur embonpoint sous le cou:

teau meurtrier de l’infatigable vieillard, et mille autres mets, que son génie a inventés et sa main apprètés, complètent l'offrande.

Mais pourquoi ce flot d'humanité inonde-t-il soudain les abords de Liesse? Est-ce un concours ? un pélerinage ? une fête patronale ?

C'est plus que cela: c’est le jour par excellence au Petit-Cap, le jour de réjouissances traditionnelles, la fète de l’Assomption, que couronne la grande illumination annuelle.

Depuis longtemps on parle de cette fêts ; on a depuis longtemps proposé des plans pour la célébrer dignement, et le programme a été

‘ maintes et muintes fois discuté.

Eh ! bien, voici le jour arrivé, et il faut pour tout de bon se mettre à l'ouvrage.

Il y a eu à six heures messe conventuelle :

chant, fleurs, lumière, rien n’y a manqué. Tous se sont approchés de la table sainte. L’action de grâce faite, on a déjeuné, puis, on à dépose ses habits de fète, pour revêtir la blouse. Et à l'œuvre, gare aux paresseux!

Aussi, voyez un peu si l’on se remue. On répare les lampions, les verres de couleurs, es ire chinoises ; on verso l’huile, on dépose les veilleuses, on coupe les chandelles, on assortit les mèches. Des jeunes arbres sont abattus, on les ébranche, on les taille, on en fait des perches. Ces perches sont distribuées de distance en distance de chaque côté de la route Wellington, depuis le pont jusqu'à l'oratoire de Marie ; puis, on les fixe au sol, on les fait communiquer par des fils de fer et l’on suspend les lampes. Ailleurs, on balaye les allées, on émonde les arbres qui bordent les sentiers, on enlève les feuilles mortes. On décore les oratoires, on orne Liesse, on prépare le programme de la soirée. On soufile, on sue, on court, on s’empresse, on se fatigue, on se repose et l’on recommence. On 86 demande : Va-til pleuvoir? on répond oui, on répond non, on répond peut-être, on répond qu’on verra. Bref, pas un ne demeure oisif ; tous veulent contribuer en quelque manière aux apprêts, pour mieux jouir ensuite de l'effet général. - Ilest cinq heures de relevée. Tout est maintenant prêt. De longues files de lampes

delles, arbres lle, on distri:

Le côté

chinoises, suspendues aux arbres et aux perches, serpentent le long des allées, et réflètent gaiment leurs mille couleurs à travers le vert feuillage ; les oratoires sont pré: parés ; Liesse est pesamment ornée à la Louis ÆV ; le feu d'artifice n'attend plus que la

mèche et les ténèbres pour éclater.

En attendant, les prêtres lisent leur office dans le petit bois, les ecclésiastiques font leur visite, et les écoliers se reposent, étendus sur

. la pelouse. Disons cependant, qu'il faut ex-

cepter M. N. qui sait encore se créer de la besogne, et qui, à l'instar de l’atrieuse haut troussée de César, trouve toujours moyen de faire beaucoup 1à où il n’y a rien du tout à faire.

Et voici maintenant qu’il est huit heures.

Le jour est complètement tombé, il fait même puit noire, car la lune, uvec une discrétion louable, s’est voilée derrière un manteau de nuage épais. Je dis discrétion louable, parce que rien ne l’est plus que de savoir s’absenter à point. Les allumcurs ont parecuru les sentiers, répandant partout, non autrement que la civilisation, la lumière qui eonsume leurs.....mèches, et voici qu'ils viennent annoncer à la foule assemblée près du perron, que l’on peut se mettre en marche.

Les prêtres et les ecclésiastiques, au nombre de vingt-quatre, sont en tête de la: procession, Cinquante-un écoliers les suivent deux

à deux ; la colonne s'étend depuis le château jusqu’à l'entrée du bois. Toute la paroisse,

ommes, femmes et enfants, est dans la forêt ; les branches sèches craquent sous leurs pieds, Pétonnement ouvre leurs yeux tout grands.

Jamais leur imagination n’a rêvé rien de pareil ; car ils n’ont lu ni les Mille et une nuits, ni l’histoire de la Merveilleuse lampe d'Aladin.

Lorsque nous fûmes engagés dans “ Ia voie Saint-Joseph,” M. X. entonna l'hymne, Te Joseph celebrent, que l’on chanta en chœur jusqu’à ce qu’on füt arrivé à l’oratoire du saint. Là, on fit une courte station, puis on se dirigea à gauche vers la route Wellington, au haut de laquelle se trouve l'oratoire de Marie.

Nous étions ators arrivés au terme de notre Pélerinage. Car, il ne faut pas lPoublier, sous lés dehors si gais de la fête du quinze au Petit- Cap, se revèle l’idée d’une pieuso offrande faite à la sainte Vierge : c’est un aveu public de notre dévouement à son service, c’est un acte solennel de réconnaiïissanee pour sa protection. Nous sommes ici, voyez-vous, placés sous la tutelle de Notre-Dame de Licesse ; elle sourit, n’en doutons pas, à toutes nos jouissanoes ; son amour les bénit et les rend plus pures. Dans la penséc de nos devanciers la fête de l’Assomption devait être un jour d’actions de grâces. D'ailleurs, en ce jour, tous

les élèves du Petit et du Grand Séminaire ont lhabitude dé recevoir la sainte communion ; si éloignés qu’ils soient les uns des autres, ils se réunissent alors dans le cœur de Jésus, et se consacrent de nouveau à sa divine Mère.

Et nous, qui représentions la communauté, nous étions là, aux pieds de Marie, pour lui dire, au nom de tous, combien nous atingte et pour solliciter son appui.

e spectacle était vraiment ravissant. Eneaissé dans les profondes ténèbres de la forêt, le petit oratoire resplendissait au haut de la colline en vue de tous. Il était surmonté d’une croix lumineuse ; mille feux éclairaient la douce figure de la Vierge, puis, partant de ce centre, en rayons ardents, se perdaient dans le lointain, après avoir illuminé, au passage, les figures recueillies des assistants. Douce image de grâce que Marie répand das le cœur de ses enfants.

Nous chantâmes les litanies en alternant ; nous fimes la consécration à notre Mère, et la foule s’écoula silencieuse et impressionnée.

Pour ma part, j'aurais pu y passer la nuit, et je crois que je n’y serais pas demeuré seul...

De retour au château nous pûmes assister à un splendide feu d'artifice dirigé par MM.

X.et A. Les pièces étaient nombreuses et variées : fusées de prélude, chandelles romaines, serpents voltigeurs, soleil ardent, bouquet final ; rien n’y manquait pour com.

| peter l’ébaïssement des bons habitants de A aint-Joachim, et pour prouver jusqu'à l'évidence l’habileté x mg ad des directeurs.

Lorsque la dernière fusée se fut noyée dans le firmament---après avoir fourni, comme bien des gens, une carrière plutôt brillante qu'utile—on annonça l'ouverture du bal, ou si, vous l’aimez mieux, de 12 sairée à Liesse.

Les improvisateurs, «.:. l'ordinaire, font les frais de ces sortes ue séances, s'étaient donné le mot pour se surpasser.

\e Le programme était au grand complet.

D Le petit bonhomme raconta du haut de Ia : table jaune ses impressions de voyage ; l’antiquaire s'allongea démesurément pour examiner le haut des tableaux ; la pantomine fut des plus expressives, et la charade en trois actes fut enlevée ; les danses soulevèrent des nuées de poussière et des tonnerres d’applaudissements. En un mot, tous les morceaux, depuis le petit tambour jusqu'au solo de piano "eu con expressione, furent au plus que parait.

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Trop gratter cuit, Trop parler nuit.

Voilà un joli petit proverbe dont vous ne connaissez peut-être pas l’origine ; l’histoire 1 en est courte, elle renferme une morale, je | 18Es m'en vais vous la conter. ,

OS cb mm dd ©,

Deux commères vivaient on paix.—Je proteste, en passant, contre .cette habitude où l'on est de faire rouler toutes les histoires sur le compte des commères. Il y a une foule d'autres personnages qui sont pour le moins aussi dignes au’elles d’être mis en scène. Je connais par exemple certains compères à propos de qui on en pourrait conter de belles, mais entin.. Deux commères vivaient en paix, et s’aimaient de cet amour tendre qui se

. permet de se faire réciproquement force protestations en face pour micux prendre sa revanche en arrière.

Un nuage pourtant troublait le ciel bleu de leur amitié.—Un nuage, cela s’entend.— C'était un poulet. Un poulet! Mais comment un poulet pourrait-il troubler l'amitié de deux commères ? He, mon cher, il f:ut souvent bien moins que cela, non-seulement pour troubler, mais pour rompre l'alliance la mieux

nouée |! On connait l’histoire de Trissotin et : de Vadius. Et d'ailleurs vous jugerez voüsmême par ce que vous allez entendre.

L'un des personnages était propriétaire du dit poulet ; l’autre cultivait un petit jàrdin, vrai bijou en fait de fleurs, de parterres, etc. Or le poulet, attiré, s’il faut en croire certains philosophes, par des molécules, s’y introduisait tous les matins et faisait un beau dégât dans le quartier. La concierge de se laindre.— Garantissez votre jardin, répondait Made-

LA

laine, en haussant les épaules, mon poulet n’y entrerait pas s’il n’avait pas d'en belle.—La concierge répliquait, Madelaine soutenait sa réputation de bonne langue, on sait tout ce qui se dit en pareille circonstance. Bref, l’horizon s’assombrissait d'avantage à mesure que ces escarmouches devenaient plus fréquentes, et une rupture complète était presqu'imminente.

Enfin, la jardinière à qui une longue suite de débats ne souriait guère, résolut de couper le mal dans sa racine ; —avis à ceux qui ne veulent jamais remonter jusqu’à la source de leurs querelles.—Maintenant, fit-elle, en mettant le poulet au pot, après [ui avoir dûment tordu le cou, ma voisine et moi nous vivrons en paix, et j'aurai à moi seule le prix de mes légumes.—Je ne sais pas au juste s’il n’entrait pas un peu de malice dans cette action ; car étant sortie incontinent, elle rencontra Madelaine et lui dit en hochant la têto:

“Trop gratter cuit,” puis continua sa route vers l’église.

Imaginez-vous que Madelaine comprit comme par intuition ce quien était. Aussi vous pouvez penser si elle profita de l’absence de son amie, pour courir vite chez elle et enlever le poulet qui mitonnait paisiblement sur le feu. Ce fut l'affaire d’un instant ; et quand la jardinière passa à son retour, Madelaine était à la fenêtre pour lui dire : “Trop parler

[Ta t sa it ce l’ho- > que ntes, mmi-

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nuit.” Pour le coup, celle-ci fut intriguée, et olle no comprit le sens de ces paroles que’ lorsqu'elle fut revenue au logis, et qu’elle eut constaté le vide que le départ du poulet laissait dans son pot-au-feu.

Le triste sort du poulet ‘'ouve à l'évidence la vérité de la première partie de notre proverbe : quant à la secondo partie, elle est presque devenue banale. Il n'est personne en effet qui n’ait eu occasion de regretter une parole lancée au hasard, et qui a eu une portée plus grande qu’on ne se l'était d’abord imaginé. Que de fois on entend dire : ‘ Ah!

si je tenais cette parole, elle ne m’échapperait plus.” ! Un seul mot peut canser un dommage immense. Ce fut un mot échappé à Henri IT, qui souilla la mémoire de ce prince du meurtre de saint Thomas ; un mot irréfiléchi chassa Poabdil de l’Alhambra ; un mot peut trahir un ami, un mot pout faire. perdre une fortune ; un mot, enfin, peut vous mettro dans la position la plus gênante ou la plus

ridicule qui se puisse imaginer, et ici je me fonde sur ma propre expérience : je me suis tellement compromis, il y a quelque temps, par un simple jugement prononcé sans réflexion, que je crois pouvoir promettre à quiconque voudra enregistrer ma promesse, qu'à l'exception de ce qui échappera à la fragilité humaine, je ne hasarderai jamais une opinion sans avoir d’abord pensé à ce qui pourra s'en

tage à ses nevoux : dites-moi de grâce le nom de

suivre. Le trait n’est pas totalement dépouryu d'intérèt, et puisque nous sommes en frais de conter, je vais le rapporter pour l’édification de tout le monde.

Je fus l’autre jour introduit en chambre (c'est-à-dire dans les galeries) par un homme d'esprit, apparemment versé dans les affaires

arlementaires. [Il connaissait tous les membre ; et dans la revue qu'il m'en fit, je trouvai ses remarques parfois si spirituelles, que je serais tenté de les reproduire, si la critique ne m'était pas complètement défendue. Il me donna son adresse, me promit d’avoir toujours une place à ma disposition, ét fut enfin, à tous égards, charmant de politesse et de bonté. Vous n’auricz pas voulu jeter l’insulte à la face d’un pareil homme, n'est-ce pas ?

Mais n'anticipons pas.

Nous étions à causer, moi surtout à écouter, lorsque notre attention fut attirée par un honorable qui demanda la parole à l'Orateur.

C'était un de ces hommos qui semblent prendre à tâche d’ennuyer leurs auditeurs, et qui réussissent toujours si bien. Il avait pour lui un excellent organe; mais, pour le reste, Alcoste l'aurait immanquablement trouvé pendable. Je regardai mon ami ; il avait un sourire sur les lèvres. Voulant provoquer de sa part une répartie malicieuse, je lui dis :

‘ Celui-là ne laissera pas l’éloquence en héri-

Ho

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co Claïron. ” Il me serait, je vous l’assure, impossible d'analyser mes sentiments, lorsque le jeune homme, se tournant vers moi, me répondit froidement : “ Monsieur, c’est mon,

re.” Je crois avoir souhaité que les murs s’écroulassent, ou du moins que quelque grand accident arrivât, afin d'occuper son attention et me laisser m'esquiver ; mais rien ne s’en suivit, et après avoir balbutié quelque excuse, je partis en formant la résolution mentionnée ci-dessus.

Ainsi donc, vu toutes ces considérations et une ifoule d’autres, je crois qu'il serait au moins prudent de suivre l’avis de je ne me rappelle plus quel sage, savoir : que l’on doit tourner la langue sept fois dans sa bouche avant de proferer une parole. A la vérité, l’accomplissement littéral de ce précepte offriruit quelquefois d'assez graves inconvénients ; mais 1l n’en est pas moins constant que l’on doit toujours réfléchir avant de parler.

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