‹ L'abbé Doherty [microforme]Chapitre 6 sur 28 · LA SÉPULTURE DE LA RÉVÉRENDE MÈRE 7 SAINTE-ALOYSE · texte numérisé non relu

LA SÉPULTURE DE LA RÉVÉRENDE MÈRE 7 SAINTE-ALOYSE

Lorsqu'un homme qui marche parmi la foule du dehors, se trouve tout-à-coup transporté dans le Cloître, il éprouve des sensations sembJables à celles d’un marinier qui, après avoir été ballotté par les vents et les tempêtes arrive soudainement dans une baie, où les ondes tranquilles dorment en paix. J1 est dans une sphère toute différente de la sienne, l'atmosphère n'est plus la même ; là tout eët fatigue et tourmente, ici tout est tranquillité ct repos, car la paix du Seigneur y a établi son règne ; là tout respire la haine et les discussions, ici. tout est charité et amour ; une douce paix remplit tout notre être, l'âme s'envole insensiblement vers Dieu, ot l’on ne

(1) Ces écrits sont éttraits de l’Abeile et des Annaïes do Liesse, au Petit Cap de Saint-Joachim.

L = = - AR = de TER Re nt fe

peut s'empêcher de s’écrier : Trois fois fhiewreuses les âmes choisies à qui il est donné de couler ici des jours paisibles, devant les Tabernacles du Très-Haut.

Telles étaient les réflexions qui s’agitaient dans mon âme, en attendant le moment où Pon devait commencer la sépulture de la Révérende Mère Sainte-Aloyse. Elle avait rendu son âme au Seigneur le Mercredi-Saint, et on confia à la terre sa dépouille mortelle le Vendredi-Saint, jour où l'Eglise, eomme muette de terreur, pleure la mort de son époux.—ÆEntrez dans la chambre d’un mort:

ha tristesse est peinte sur toutes les figures, on ne parle que par signes ou à demi-voix, eomme si l’on craignait de troubler célui qui dort d'uirt sommèil éternel ; il en est de même de l’Eglise en ce jour ; on lui a enlevé son époux divin; et ne pouvant exprimer par des paroles l'abime de douleur où etle est plongée, elle se tait. Le son des cloches n’ännonce plus l'heure où les fidèles doivent se réunir aux pieds dos autels, le eue dans les offices ne psalmodie qu’à voix basse ; nul signe de vie, partout le deuit et le silence de la mort. On ne pouvait donc faire accompagner le service des chants ordinaires, et cette circonstance rendait la cérémonie plus touchante, en ajoutant à sa simplicité.

* Nous étions assemblés dans la petite sacristie, qui mériterait à elle seule ane longue

description, lorsqu'une porte s’ouvrit, et nous vimes paraître quatre religieuses à robes lon + gues et flottantes. Parmi elles, je crus recon: naître la Révérende Mère Supérieure, et sa prés gence me frappa vivement. Cette bonne mère avait veillé sur la fille que l'Eglise lui avait confiée ; par son excmple et ses enseigne:

ments, elle l'avait dirigée daus les voies de la vertu, et quand la mort étendit sur elle sa main glacce, elle avait fermé sa paupière, en lui disant : “ Va ma fille, va recevoir la cou: ronne éternelle. ”’ Mais sa charité la conduit plus loin. Elle n'est plus en état d'offrir son cœur à celle qu'elle aimait, et aussitôt elle vient prier l'Eglise de lui prêter son appui gi puissant au-delà du tombeau. N'est-ce pas là l'amour maternel à son plus haut degré de perfection ? N'est-ce pas un reflet de l'amour divin ?.

Nous suivimes en silence les religieuses, et dprès avoir traversé un corridor, nous arri:

vâmes à la chapelle intérieure, où reposait le corps, et où il devait être enterré. Je ne saurais décrire les sensations qu’excita en moi le coup-d'œil magnifique qui se présenta à ma vue. La chapelle est assez vaste et élevée ; l'autel était tendu de noir; sous l'orgue, je remarquai la tombe de la Révérende Mère Marie de l’Incarnation, qui vit encore par sés vertus dans tette maison qu'elle a fondée. Toute la communauté était présente: au fond

étaient les élèves ; rangées en haïe se tenaient les religieuses ; lo corps se trouvait au milieu, mais rapproché de la grille qui sépare l’église de la chapelle intérieure, Je me disais : que les effets de la mort sont différents, suivant les lieux où elle étend son empire! Dans Île monde, qu’un ami meure; un regret l’accompagne : penchés sur sa tombe, nous laissons tomber une larme, mais bientôt nous sommes emportés par le tourbillon ; la scène varie sans cesse, de nouveaux amis le remplacent, et c'est à peine si sa mémoire conserve une place dans nos cœurs. Ici, en communauté, c'est différent, Le vide est plus sensible, plus apparent, chaque objet rappelle la compagne absente. Elle était ici hier, aujourd’hui elle n’y est plus. A table sa chaise est encore là, mais elle est vacante ; ici, en récréation elle aimait à s'asseoir ; voici sa place au chœur ; on parle de ses aimables qualités; . on rapporte ses dernières paroles ; on prie pour elle, chose que souvent on ne fait pas dans le monde.

Nous entourâmes la bière où la religieuse était exposée, et à la voir, on eût dit une per-: sonne plongée dans un sommeil profond. Oh!

sans doute, le Seigneur, pour la récompenser de la patience héroïque qu'elle avait déployée au milieu des longues souffrances qui précédèrent sa mort, lui avait donné un avantgoût des délices qu'il lui réservait, ot la joie

intérieure, qui inonda son âme, s'était traduite au dehors par ce sourire angélique qui effleurait ses lèvres. Ses mains tenaient encore enlacée la croix du salut ; sur sa poitrine était placé un écrit que l’on enferma avec le corps. M.le Chapelain me dit que c'était ses vœux ; le seul trésor qu'elle emportait au tombeau. Cette coutume est sublime. C’est une image frappante du trésor des vertus que l'âme emporte avec elle jusque devant le Tribunal redoutable, et qui diffère par là des autres trésors de ce monde, auxquels il faut dire un éternel adieu, quand sonne l'heure suprème. Après la récitation du Zibera, qui n'est ici qu'un élan d’allégreëse parce que Dieu a bien voulu rappeler à lui l'or déjà purifié au feu de la mortification et des soufirances, on dépouilla le cercueil des draps mortuaires ; il ne restait plus que quatre planches sans aucun autre ornement. Cette simplicité offrait encore un contraste avec la pompe que le monde veut apporter jusque sur la tombe de ses enfants. Puis, deux relizieuses quittèrent leur place, et s'’avançant lentement, découvrirent la fosse où la défunte devait être placée. Ici encore, je me pris à faire les réflexions suivantes: Ce caveau ne s'ouvre que pour recevoir les restes de quelque membre de la communauté, et chaque fois qu’il se reforme, une question doit se présenter naturellement à l'esprit de celles qui l'entourent :

“Quand se rouvrira-t-il ? laquelle de nous doit y entrer? serait-ce moi-même?” Elles ignorent sans doute quelle sera celle qui sera moissonnée la première ; muis elles savent qu'elles y descendront toutes tôt ou tard.

Chaque jour elles vivent en présence de la mort, et celui qui vit en présence do la mort ne mourra pas |

Le cercueil se ferma..….....….

Il y avait une vierge de moins pour offrir aux pieds de Marie l’encens d’une vie toute pure ; une fleur de plus avait courbé sa tête, et là-bas, dans la fosse noire et lugubre, il y avait un cercueil de plus, un corps de plus attendant pour se relever la trompette du jugement dernier. Mais, Ô consolante pensée |! Une sainte de plus était ajoutée aux chœurs des Anges, pour chanter éternellement les louanges de l’Agneau sans tache |

Et, en ce moment même, où un céleste ravissement comble son âme, où elle ést en présence du Saint dos Saints, ne murmure-t-elle pas le nom de celles qu'elle a laissées dans 1a vallée de larmes ? N'invoque-t-elle pas sur cette maison les bénédictions de Dieu ? Oh!

sans doute, elle se rappelle les compagnes qui.

l'ont gardée dans le sentier de la vertu ; elle prie pour elles, et Dieu sourit à sa prière : il y a au ciel une protectrice de plus pour les filles de sainte Ursule,

Page 1