FÉLIBIEN
ISl LE CABARET
geoise songeait a prendre des mesures vigoureuses pour dissiper les rassemblemens qui menaçaient la tranquillité' des habitans de cette partie du faubourg Saint-Germain , quand les meneurs parcoururent rapidement les groupes , et après une courte harangue , décidèrent ceux qui les composaient à se disperser pour aller ensuite se reformer à l'entrée du Pont-Neuf ; une joie sinistre animait tous les visages , et la précipitation avec laquelle cette horde de furieux s''é!oignait , semblait présager quelque nouvelle catastrophe dont les honnêtes gens auraient à gémir le lendemain.
Parmi les curieux qui suivaient , pas a pas , les incendiaires de Thôtel d'Ancre, un jeune homme, dont Tample manteau laissait apercevoir un élégant costume de velours noir, se faisait remarquer entre tous par sa persévérance et son opiniâtreté qui avaient failli
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lui devenir funeste; car il applaudissait ironiquement aux excès auxquels il assistait, comme pour en rendre te'moignage ; et ses sarcasmes, approuve's de quelques - uns , n''avaient fait qu'*exciter la fureur de la populace , qui ne lui fit grâce de la vie que pour qu'il put raconter, à ses amis de la cour, comment le peuple se vengeait de ses oppresseurs.
Ce jeune homme , malgré les dangers que sa curiosité lui faisait courir , avait dédaigné de prendre la fuite, ainsi qu''on le lui conseillait ; il voulait assister au dénouement du drame lugubre qui se jouait depuis le matin, d'abord sur le pont du Louvre , ensuite au carrefour de Bussy , et qui allait se terminer dans une église.
Le cri : A Saint-Germain-V Auxerrcis !
avait retenti dans les airs, et aussitôt ces masses iPhommes en guenilles qui agissaient
SOUS Tinfluence d'une volonté assez puissante pour les maîtriser et leur inspirer une obéissance passive , ces justiciers de bas étage traversèrent le Pont-Neuf en courant , mais pas assez vite toutefois , car ils furent devancés par le jeune homme au justaucorps et au pourpoint de velours noir , qui les entendant se vanter qu'ils allaient donner au maréchal d'Ancre une sépulture digne de lui, s'était élancé de Pautre côté du pont en disant d^une voix sourde :
— Les misérables! c''est un sacrilège qu'ils vont commettre ! Infortuné Concini , épargnons ce nouvel outrage à sa dépouille mortelle !
Il dit , et précipitant sa marche , il arriva bientôt devant le portail de l'église , dont toutes les grilles étaient fermées ; un coupd'oeil rapide dissipa toutes ses craintes.
— Cet obstacle suflFira pour les faire renoncer à leur infâme projet , se dit- il en considérant d'un regard satisfait la hauteur des grilles et leur épaisseur ; au surplus , ajouta-t-il , la compagnie des gardes - suisses de sa majesté veillent de ce côté du Louvre , et ils ne souffriraient pas qu''on profanât le temple de Dieu ; le jeune roi a des sentimens religieux ; restons ici toutefois , pour être témoin de leur audacieuse tentative.
Et il alla se placer dans Tcncoignure de la porte du jeu de paume , qui était adossé au mur d''enceinte du Louvre.
Ce jeune homme, dont les manières étaient distinguées et le costume élégant et coquet , appartenait aux premières classes de la société ; il était italien et marquis , et se nommait Alfonse Ruccelai , compatriote de Concini d'Ancre ; le jeune marquis était venu en
France , moins pour faire fortune , car la sienne e'tait considérable , que pour se distraire d''une passion malheureuse qui lui avait fait prendre en dégoût le séjour de Florence, sa patrie.
Ruccelaï était doué d'*un tempérament ardent, d'^un esprit actif , d^m caractère entreprenant ; il poussait Tobligeance jusqu'à se croire engagé d'honneur k faire réussir les demandes dont il se chargeait; généreux, prodigue même , il dépensait sa fortune avec Pinsouciance d''un homme qui ne croit point aux revers , et qui défie Tadversité ; ami dévoué , mais non courtisan du maréchal d'Ancre , Ruccelaï ne lui épargnait pas les conseils et les bons avis que sa situation indépendante permettait de lui donner ; malheureusement, Eléonore Galigaï s'appuyait avec trop de confiance sur la protection que lui accordait
Marie de MétUcis ; elle trailail Kuccelaï de visionnaire, quand celui-ci s'efforçait de lui faire comprendre que le jeune roi détestait le maréchal d** Ancre, et qu"*]! saisirait avec empressement la première occasion qui pourrait s''offrir de Texiler de la cour.
u II n''oserait ! » disait la fière Eléonore en accompagnant cette réponse d''un sourire sardonique.
Louis XIII , conseillé par son favori , Albert de Luyncs, a\ait osé; et la première manifeslation de son mécontentement avait été le signal du meurtre de Goncino Concini d''Ancre.
Soit pitié pour la jeunesse de Ruccelaï, soit que Luynes ne craignit point de laisser à la cour le voluptueux Italien qui semblait ne s'oc cuper que de séductions , de bals et de paris au jeu d''hombre, la proscription, qui atteignit dans la même journée le maréchal d"" Ancre
et sa femme , la reine-mère et Tevéquc de Luçon, ainsi que toutes les créatures du maréchal qui tombait victime d'un complot royal; cette proscription épargna le marquis Alfonse Ruccelai , et Albert de Luynes lui envoya même un message afin de lui assurer que le roi de France savait distinguer ses amis d''avec ses ennemis, et qu'il le verrait toujours avec plaisir au nombre des seigneurs qui faisaient Fornement de sa cour.
Le message arriva trop tard. Ruccelai quitta son hôtel quand il apprit la sanglante catastrophe dont le pont du Louvre avait été le théâtre^ pour courir offrir ses services a Éléonore Galigaï ; mais il ne put^la rencontrer , car elle venait de se rendre auprès de Marie de Médicis, et aussitôt arrivée au Louvre , elle avait été arrêtée dans Tappartement même de la reine , et conduite dans les prisons du Grand-Chàtelet.
Le fidèle Ruccelaï ne se crut pas encore quitte envers l'infortuné auquel il avait donné le nom d'ami , et qu''il regardait comme un frère. Le maréchal d'Ancre avait adopté un pauvre oi^plielin , dans un de ses voyages à Amiens, oii était situé le siège du gouvernement dont 3Iarie de Médicis Tavait gratifié, pour le récompenser de ses bons et loyaux services ; le favori avait voulu que les bienfaits que sa souveraine répandait sur lui , retombassent aussi sur la tète de la pauvre petite créature que la misère, ou le désir de cacher à des parens sévères les suites d'une faute , exposait a mourir de froid ou d'inanition sur une grand'route. L'orphelin avait grandi ; ce n'était plus un enfant timide, et ce n'était pas encore un jeune homme capable de prendre une résolution qui put le soustraire a la sanglante proscription qui venait d'atteindre ses bienfaiteurs ; mais
Kuccelaï prenait intérêt au jeune orphelin ; et il s'était promis de lui servir de guide et de protecteur ; cette fois encore, ce fut un vain désir , car l'hôtel du maréchal d'Ancre avait été désigné à la fureur de la populace , et quand Ruccelaï voulut y pénétrer, il le trouva cerné par une horde de furieux. Un domestique du maréchal, qui rôdait à travers les groupes , reconnut le marquis au moment oîi il allait s'exposer follement pour accomplir son généreux dessein ; quelques mots , qu''ils échangèrent ensemble , firent renoncer Ruccelaï à trouver Torphelin , qui avait pu s''échapper en escaladant la muraille du jardin.
— Pauvre Georges ! avait murmuré le marquis avec [""accent de la pitié , puisse-t-il se rappeler que Paris renferme encore quelques amis de Tinfortuné maréchal d'Ancre!
Ruccelaï , on le sait , avait assisté aux scènes de destruction et de pillage qui avaient porté Tépouvante dans l'âme des paisibles citadins des environs du carrefour de Bussy ; et en apprenant que la populace allait se rendre a Téglise Saint-Germain- TAuxerrois, le jeune marquis avait tressailli de colère et d'indignation , car il savait que le corps du maréchal y avait été inhumé sans pompe et le plus secrètement possible; mais les laquais de M. de Luynes en étaient instruits , et ils n'avaient pas manqué de répandre cette nouvelle dans les groupes cil ils se trouvaient des hommes que des meneurs encourageaient à violer une sépulture , à outrager un cadavre !
Ruccelaï attendait, quand il vit plus de
trois cents personnes , hommes , femmes , et
jusqu'à des enfans qui s'avançaient en bon I. 2
ordre , mais non pas en silence , par une ruelle étroite qui commençait au Pont-Neuf pour venir aboutir sur la petite place qui séparait Téglise du château du Louvre. La nuit était obscure, et en dépit des torches de résine , dont plusieurs femmes avaient eu la précaution de se munir, elles ne pouvaient combattre les épaisses ténèbres qui enveloppaient le saint édifice et les mesquines constructions qui se dressaient ça et là comme pour accuser Tincurie du prévôt des marchands peu jaloux de contribuer à embellir une ville oii les monumens se heurtaient aux masures, les temples saints aux établissemens profanes.
Cette troupe d"" hommes et de femmes se pelotonna sur la place , et Ruccelaï , que Tobscuritc dérobait à tous les regards, put apercevoir , à la clarté rougeâtre des torches,
dont deux hommes venaient de s'emparer, que ceux-ci examinaient attentivement la fermeture des grilles; la plupart des bandits qui avaient incendié Thôtel d** Ancre étaient armés de sabres et de piques, de riches épéesetde pistolets dont Tacier poli brillait aux ceinturons crasseux qui les soutenaient ; évidemment la boutique dVm armurier famé avait été pillée par cette cohorte indisciplinée, et le jeune Italien ne put s"" empêcher de frémir en songeant a quels excès ces dévastateurs allaient se porter s'ils parvenaient a pénétrer dans rintérieur de l'église.
Les chefs de cette nocturne expédition reconnurent qu"'il était impossible de briser le rempart de fer qui protégeait le portail de Saint - Germain - TAuxerrois , et ils revinrent au milieu des groupes en faisant entendre de décourageantes paroles.
— Puisque nous ne pouvons entrer par la porte, dit un homme du peuple , entrons par les croisées; elles sont assez larges pour nous offrir un passage aussi commode que peu dangereux ; escaladons-les !
— Aux croisées ! aux croisées ! répéta-t-on tumultueusement.
La première qui s'offrit aux regards, fut choisie pour tenter Fescalade, et les misérables se frayèrent un chemin en brisant les vitraux coloriés , qui faisaient Padmiration des peintres étrangers ; les plus déterminés parmi ces furieux se laissèrent glisser dans l'intérieur , au risque de se rompre les os sur les dalles de Téglise , et afin de rendre leur tâche plus facile et moins périlleuse , ils ouvrirent les portes de Saint-Germainl'Auxerrois à la multitude qui battait des
mains et trépignait d'impatience sur la place.
Le temple saint était envahi !
Une scène hideuse suivit cette première profanation. Un des chefs de Fexpédition indiqua du doigt Tentrée du caveau souterrain dans lequel on avait inhumé le corps du maréchal d*" Ancre ; la porte n''opposa qu"'une faible résistance aux coups de pique : elle fut brisée en un instant. Plusieurs hommes pénétrèrent dans le caveau et en sortirent, quelques instans après, traînant derrière eux un cercueil qu'ils y avaient trouvé ; alors , l'instigateur de ce crime inutile, le chef de cette populace s'avança, et s'agenouillant auprès du cercueil , il en souleva le couvercle à l'aide de la lame de son poignard.
— C'est lui! mes amis, s'écria-lril d'une-
voix retentissante , c'est Finfâme maréchal d'Ancre. Je le reconnais aux nombreuses blessures qu'il a reçues en se défendant contre les gardes de sa majesté.
— A Montfaucon le cadavre de l'Italien, dit une voix rauque.
— Qu''il soit brûlé en Grève , et ses cendres jetées au vent , ajouta un autre en déchirant le linceul qui enveloppait le cadavre.
Et cette populace , qui n''aj^issait que d''après une influence étrangère à ses propres sentimens, mais non à ses passions haineuses, cette populace , sans respect pour la majesté du lieu saint dans lequel elle s'était introduite , se livra aux actes les plus révoltans ; le corps du maréchal fut mis en pièces , foulé aux pieds et abreuvé d'outrages qu"'un aveugle délire pouvait seul imaginer. On se disputa des lambeaux sanglans comme s'*ils
eussent été de glorieux trophées! Et les misérables entonnèrent des chants impies pour exprimer la joie quHls éprouvaient , et que tous les spectateurs de cetle lugubre scène ne ressentaient pas également , car bientôt une lutte s''engagea sous les arceaux sacrés/
Un cri de réprobation s''était élevé du sein de cette foule curieuse , et le mot horreur ! énergiquement articulé , était venu réveiller les sentimens généreux de ceux qui blâmaient , a voix basse toutefois , l'impuissante colère qui s'acharnait sur un cadavre saignant encore de la justice royale.
Des coups de pique furent portés au hasard; ceux qu'ils atteignirent, en se sentant blessés , poussèrent des cris de détresse et cherchèrent à fuir , mais les portes étaient gardées, afin que Tatroce vengeance exercée sur le corps du maréchal d"* Ancre put s'ac-
complir librement; les blessés furent repoussés sans pitié aucune dans cette mêlée d'hommes et de femmes qui s''injuriaient , s"'attaquaient et luttaient corps a corps, en proférant d'^épouvantables paroles.
L'italien Ruccelai n'était pas étranger à cette brusque défection qui séparait, en deux troupes , des gens qu'un même désir avait réunis : la vengeance î Le jeune marquis avait pénétré dans Téglise a la faveur du tumulte qui y régnait, mais placé trop loin du cercueil pour s'opposer a l'ignoble mutilation du corps de l'infortuné Concini, il avait tenté du moins d'en punir les auteurs en faisant un appel aux sentimens généreux des hommes grossiers qui l'entouraient; son éloquence en persuada quelques - uns , qui donnèrent l'impulsion et entraînèrent à leur suite bon nombre de leurs compagnons , et ceux - ci suivirent l'exemple que Ruccelai leur donnait.
DE lA CROIX DU TRAHOIR. 29
Le jeune marquis avait mis Pe'pe'e à la main, et s'e'tait élancé dans les groupes en criant : « Mort aux profanateurs! » Mais ce cri avait été étoufiFé par les imprécations et les clameurs qui s'échappèrent de toutes les bouches , quand on vit cet homme se ruer sur ceux qui lui barraient le passage , et s'ouvrir un chemin qu''il jalonnait de blessés; la terreur augmenta le désordre que cette action audacieuse venait d''occasioner ; chacun se précipita vers le portail afin d''échapper , par une prompte fuite , à la mort qui planait sur le saint édifice; les bourreaux dur-»;*» maréchal d*" Ancre n'*abandonnèrent pas leurs sanglans trophées , et sortirent les premiers par une petite porte pratiquée prés de la sacristie.
Ruccelaï , en voyant qu'ils échappaient à son juste ressentiment, tenta de les rejoindre;
mais à ce moment, il reçut un coup de poignard, qui devait lui percer le coeur, et qui ne Tatteignit qu'au bras gauche , grâce a un brusque mouvement qu'il fit pour se mettre sur la défensive ; toutefois , la douleur fut si vive qu\in cri de désespoir et de rage vint expirer sur les lèvres du jeune Italien qui chancela.
— Blesse' seulement , murmura-t-il en s'adossant à un pilier qui Pavait empêché de tomber à la renverse sur les dalles de Féglise ; j'ai cru que c'en était fait du pauvre marquis italien , ajouta-t-il en souriant amèrement.
Et faisant un effort sur lui-même , Ruccelaï arracha le mouchoir de mousseline , imbibé d'odeurs parfumées , qu'il portait toujours sur lui , et étancha le sang qui souillait ses vêtemens ; puis , il s'enveloppa le
bras en s''applaudissant d'en avoir e'ié quitte à si bon marché.
Comme il se disposait a sortir de Fe'glise , que la populace venait d'abandonner, un homme vint Paccoster en lui frappant familièrement sur Tépaule , il dit :
— Vous êtes un rude compagnon ! Je vous ai vu, Tépée à la main, charger celte canaille qui voulait s'opposer à ce que justice fût faite de Fltalien maudit, que toute la cour craignait...
— Et que M. de Luynes de'testait à lui seul autant que les ennemis du maréchal réunis ensemble , ajouta Ruccelaï en jetant un regard de mépris a Tliomme qui Tinterpellait sans le connaître.
— Diable ! il paraît que vous connaissez les secrets du favori de sa majesté! Au fait,
votre présence au milieu de nous en est une preuve ; on se défiait de notre fidélité !
Ruccelaï regarda attentivement ce compagnon que le hasard lui donnait ; et après un examen minutieux, qui toutefois ne put lui révéler la condition de ce loquace personnage , il aperçut, à son bras gauche, une espèce d'écharpe blanche qui lui fit croire d'abord que cet homme , blessé comme lui , avait eu recours au même moyen pour épancher son sang ; mais en épiant ses mouvemenSf Ruccelaï se convainquit que ce n'était qu'un signe apparent pour le faire reconnaître sans qu'il eût besoin de se nommer.
— Par les mânes outragées de mon malheureux ami, articula sourdement Ruccelaï en portant la main à son poignard, misérable agent d'un ambitieux , tu vas mourir !
L'homme qu'il allait immoler s'arrêta
court , heurta avec le poing a la porte d'un cabaret, dont les ais mal joints laissaient apercevoir de la lumière, puis serra la main de Ruccelaï en lui disant :
— J'ai rofle'cLi , et je ne vous en veux pas... Vous et moi sommes des instrumens que les grands font agir ; faisons en sorte d''y trouver toujours notre compte , c'est la principale affiiire ; quant aux rivalités , on les oublie au cabaret, en trinquant à sa propre santé... Entrons!
Cette brusque proposition étonna Ruccelaï , mais elle ne lui déplut pas , car Tespoir de tirer une vengeance éclatante du duc de Luynes s'offrait a lui; il ne fallait, pour y parvenir , qu'exciter son agent à trahir des secrets dont il semblait ne pas comprendre toute l'importance.
— Entrons! avait répété Ruccelaï avec le ton
cFun homme qui se laisse entraîner dans un lieu qu'A ne connaît pas.
Ils pénétrèrent tous deux dans Tintéiieur du cabaret de la Croix du Trahoir.
Celte taverne, par sa proximité du château du Louvre et du jeu de paume royal , jouissait d''une certaine réputation parmi les seigneurs de la cour et les marchands les plus hupés du quartier des Halles et de TApport de Paris ; ceux-ci venaient y faire bombance et oublier les ennuis du ménage et les contrariétés qui en sont inséparables ; tandis que les premiers préludaient, par de nocturnes orgies , aux saturnales de la Fronde ; parmi cette noblesse, qui hantait ce cabaret, Félégant, le spirituel Bassompierre se faisait remarquer par ses assiduités ; le futur maréchal n''était pas encore Toracle des grandes dames de la cour , et ses bonnes fortunes
n''avaient point de retentissement au - delà des murailles du Louvre ; les deux frères du duc de Luynes, Branles et Cadenet, menaient joyeuse vie, jouaient gros jeu et dégainaient pour un mot, un regard de travers ; et en attendant que leur frère , Albert de Luynes , ait le loisir de songer a utiliser Tastuce de Brantes, et la folle intrépidit^de Cadenet, ces deux favoris de la fortune couraient les cabarets et les brelans , en compagnie de Bassompierre et du page Baradas , charmant mauvais sujet de dix-sept ans, qui s''efforçait de copier les belles manières et Texquise galanterie de Bassompierre dont il se proclamait fièrement Télève ; un neveu du duc d''Epernon, le marquis de Villiers , e'tait aussi le convive obligé de tous les soupers du cabaret de la Croix du Traboir, qui cortiptait encore parmi ses habitue's Pempirique Tabarin et le fils d'un tapissier , Jean-Bap-
36 LE CABARliT
tiste Poqiielln , valet de la chambre du roi ^ qui s'acquittait fort mal de ses fonctions , et qui en revanche se montrait très-assidu aux représentations des comédiens de Thôtel de Bourgogne , dont il se procurait des billets au cabaret de la Croix du Trahoir.
Au nïoment où Ruccelaï et l'agent de M. de Luynes entrèrent dans le cabaret , une dispute venait de s'élever entre deux bourgeois accoudés a la même table , quoiqu'ils fussent étrangers Fun a l'autre ; des oljservations faites avec aigreur avaient provoqué des injures, et aux paroles grossières les coups allaient inévitablement succéder , comme le meilleur moyen de terminer celte querelle , quand le cabaretier, en entendant frapper au-dehors, vint faire une heureuse diversion en priant sa clientelle du quartier des Halles de se réfugier au plus vite dans une petite salle
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pralicjuëe près du cellier ; et afin d'empêcher les voies de fait , dont il se souciait fort de n''étre pas témoin, en les quittant, le prudent cabaretier leur cria d'une voix menaçante :
— Si vous continuez à faire du vacarme, comme si vous étiez des écoliers de la docte Université, foi de Nicolas ! les gardes de la prévôté , car ce sont eux , me mettront a Tamonde cjue vous paierez de gré ou de force , dussé-je vous faire boire du Suréne pour du Bourgogne !
Les bourgeois se tinrent pour avertis , et pas un d"'entre eux n'*ouvrit la bouche , si ce n''est pour avaler silencieusement le vin qui était versé.
Ruccelaï et Tagent de M. de Luynes s''attablèrent.
C'est alors seulement que le marquis I. 3
italien put voir le visage cle son nouveau compagnon.
C'était un homme de quarante ans , dont le visage boursoufflé avait une expression de malice et de finesse qui frappait au premier abord ; l'ensemble de sa physionomie , quand on Texaminait attentivement , offrait un mélange de bassesse et d'impudente fierté que tempéraient mi sourire plein d''humilité et un clignotement d'yeux , qui mesuraient la terre avec une dévote componction ; ses manières étaient dégagées, sa démarche hardie , sa voix brève , impérative ; le costume noir qu'il portait faisait ressortir son embonpoint qui ne Fempéchait pas d"'avoir l'allure vive , empressée.
— Du vin ! s''était-il écrié en se laissant tomber sur le tabouret que le cabaretier s''empressa de lui approcher , quand il eut
reconnu Tépais personnage qu""!! comptait au nombre de ses meilleures pratiques.
— Du vin ! avait répète le cabaretier en élevant la voix pour prévenir ses garçons occupés à servir des seigneurs de la cour, qui soupaient dans une chambre du premier clage.
— Qu'on attende! cria une voix de fausset dont Taudition fit tressaillir Tagent de M. de Luynes.
— Nous ne sommes pas seuls chez toi ? maître Nicolas, dit-il au cabaretier.
Celui-ci répondit, en se redressant fièrement :
— J'ai un duc , un marquis et deux chevaliers qui me font Thonneur de souper chez moi. Ce sont mes cliens les plus généreux...
— En promesses, en paroles mielleuses, interrompit Tépais personnage en jetant sur la table un écu de six livres ; mais à ces mu-
guets de cour, à ceux-là seulement, tu fais volontiers cre'dit, au risque de payer plus tard tes fournisseurs avec de vaines promesses , monnaie fausse , dont tes nobles ciiens se servent sans scrupule... Pauvre sot!
— Chut ! fit le cabaretier en posant son doigt sur sa bouche , les frères de monseigneur le duc de Luynes, sont au nombre des convives.
— Je le savais, maître Nicolas, mais je suis attaché a Farbre , et non aux branches parasites ; que leurs seigneuries se grisent à tes dépens , ceci ne regarde que toi ; pour nous autres , qui payons en monnaie à l'effigie de notre gracieux souverain , nous voulons un pot de ton meilleur vin et quelque peu de liberté pour causer en paix... Tu as compris, n"* est-ce pas?
Le cabaretier fit un signe affirmatif et se
DE LA CROIX DU TRÂHOIR. Al
hàla de servir lui-même le vin qu''on lui den)andait; puis, il se tint coi dans son comptoir, attendant patiemment la fin d\ine soirée qui devait être productive pour lui.
— Ça, compagnon, dit l'agent de M. de Luynes en emplissant les verres, me direzvous votre nom?
— Vous ai-je demandé le vôtre ? répliqua Ruccelaï avec humeur , car depuis qu'il était entré au cabaret, sa blessure lui occasionnait des douleurs aiguës qu'il s'efforçait de dissimuler sous un air indifférent.
— Vous avez raison , camarade , reprit l'épais personnage , vous vous montrez prudent avec moi ; mais je veux vous rassurer et mettre votre conscience en repos... si toutefois vous avez une conscience , ajoutat-il en souriant ironiquement.
Ruccclaï fronça le sourcil et haussa les épaules.
— Vous en avez une, poursuivit Fagent de M. de Luynes, et pour lui épargner des remords inutiles, je vous dirai que nous serons absous par le pape et messieurs du parlement ; et que la profanation qui melli a demain en émoi tous les dévots de Paris, sera déclarée acte de justice royale ; on murmurera; peut-être même plaindra-t-on le défunt maréchal , mais plaintes et murmures n''empêcheront pas son Eléonore Galigaï , Timpérieuse Florentine , d'hêtre brûlée vive comme sorcière.
— C'est une imposture! s''écria involontairement Kuccelai.
— Cest une imposture que je me charge dé faire passer comme une bonne vérité , reprit Tagent en baissant la voix, et je vous
(lirai , en confidence , que les juges de la Grand 'Chambre se montreront très - crédules... toujours par ordre du roi.
— Auquel le sang du maréchal d^ Ancre ne suffit pas , dit Ruccelaï en riant convulsivement.
— Le roi est jeune, et mon maître est trop adroit pour ne pas profiter de son inexpérience en lui faisant sanctionner ses vengeances... légitimes après tout... Le Concini et sa femme nous sont venus d''ltalie; que n'y restaient-ils? Nous autres Français, nous ne voyons qu*'avec répugnance les étrangers usurper les premiers emplois , manier nos deniers et s''enrichir de nos dépouilles... Le maréchal a usé largement de ses privilèges de favori et de premier ministre ; aussi , il laisse après lui une fortune considérable.
— Qui dit cela? demanda vivement Ruccelaï.
— Vous êtes prodigue de questions, et foi't avare de réponses , mon prudent compagnon , repartit ironiquement Tagent de M. de Luynes ; buvons ! le vin provoque la confiance.
— Et les indiscrétions, murmura Ruccelaï dVine voix sourde.
— Depuis quand étes-vous au service de mon noble maître ?
— C"est la première fois qu'il m'emploie, répliqua Ruccelaï.
— Vous êtes donc Provençal?
— Je suis, en effet, compatriote de M. de Luynes.
— C'est un titre de recommandation, le plus puissant peut-être , pour être protégé
par lui Et vous êtes venu a Paris dans
l'espoir d'y faire fortune?
— On dit que cela est facile.
— Pas toujours , jeune homme , répliqua gravement le gros homme en hochant la tète; puis il promena autour de lui un regard investigateur , comme pour s^issurer que nul indiscret ne pouvait entendre ses paroles; ce n''est pas toujours facile de faire fortune , même quand on est protégé par un grand seigneur , continua-t-il en se penchant sur la table et en baissant la voix, car les occasions ne sont pas fréquentes , mais quand elles s''offrent, celui qui sait les saisir peut aisément faire un chemin rapide ou amasser beaucoup d'argent, selon ses goûts ou son humeur... Vous êtes gentilhomme ?
— Exige -t- on maintenant des preuves de noblesse pour remplir d'obscures fonctions? répliqua Uuccelaï avec dédain.
— Vous êtes roturier, j''aurais dû m''en
douter; il Ti''y a que les g^ens de notre espèce qui nous exposons dans la rue , au risque d'y perdre la vie, pour Tappàt de quelques misérables écus... Buvons! Je poursuis. Voulezvous servir de témoin dans le procès qu''on va faire à la maréchale d** Ancre?
— Pourquoi non?
— Touchez - là , mon compagnon, et...
buvons !
Ruccelaï rejetait sous la table les rasades multipliées qu'on lui versait, et comme il n'était pas d'humeur à passer la nuit au cabaret, il se leva, mais la douleur le fit trébucher , et il retomba sur son banc en poussant un profond soupir.
— Oh ! oh ! s'écria l'agent de M. de Luynes en riant, vous avez le vin sensible, et le souvenir de quelque frais minois vient
DE LA CROIX DU TllAHOIR. 47
de se présentera votre esprit troublé. A votre âge , camarade , on fait marcher les amours d''abord, Fintérct vient ensuite; et vraiment , c''est folie, Tintérèt avant lout! Soyez riche et l'amour vous sera facile.
— Voilà une maxime de libertin ! s''écria Bassompierre qui descendait Tescalier; maître Nicolas , qui prêche ainsi dans ton cabaret ?
Ruccelaï inclina sa tèle vers la table , et feignit de dormir, pour n'être pas reconnu de Bassompierre qui eût trahi son incognito.
if
— Je prêche un ivrogne, répliqua le gros
personnage qui était dupe du manège de Buccelai.
— Eh ! c'est Drageant , reprit Bassompierre en se retournant du côté du marquis de Yilliers qui, lui aussi, abandonnait \g)>>
convives avec lesquels il venait de souper;, c'est Drageant, marquis, le secrétaire particulier de M. de Luynes, a ce qu'il dit, et Fexëcuteur très-discret de toutes ses volontés, à ce que nous croyons , nous , gens bien informés.
— M. de Bassonipierre veut rire, dit Drageant en grimaçant ; les fonctions que je remplis auprès de M. de Luynes sont honorables...
— Et redoutées , ajouta le marquis de Villiers ; les clameurs proférées dans Saint- Germain- TAuxerrois sont venues jusqu''a nos oreilles...
— Elles ont troublé le plus délicieux souper! continua Bassonipierre.
— Et nous ont obligé de griser d'honnêtes gentilshommes ^ afin de savoir d'eux le
motif véritable d''une fureur populaire , chèrement soldée ; vous en savez quelque chose , Drageant ?
Et le marquis de Yilliers frappa avec son gant sur Fépaule du secrétaire de M. de Luynes.
— Monsieur le marquis! exclama Drageant, dont la figure devint pourpre de colère , je n''ai point mérité un semblable outrage, et vous n'ignorez pas cependant que mon épée ne peut se mesurer avec la vôtre !
— Laissez voire épée au fourreau , maître Drageant , car c"'est une parure qui vous rend ridicule, et nous divertit beaucoup, nous autres hommes de guerre.
— Monsieur le marquis de Villiers oublie sans doute que j\ippartiens à monseigneur le duc de Luynes qui , s''il en était instruit ,
pourrait trouver mauvais qu*"©!! se permît d'insulter les personnes de sa maison.
— Ce drôle prend des airs d'impertinence qui me déplaisent, murmura M. de Bassompierre.
— Le duc de Luynes n'a pas si fort à cœur les intérêts de ses gens, répliqua le marquis de Villiers avec le ton du mépris, aussi, maître Drageaiît, je ne vous conseille point d'^aller Timportuner de vos plaintes , et surtout d''y mêler mon nom, si vous tenez a votre liberté.
— Je ne crains pas qu'acné me soit ravie , monsieur de Villiers, répartit fièrement Drageant en se couvrant de son feutre que jusqu''alors il avait tenu respectueusement à sa main.
— lia, ma foi, raison! marquis, dit M.
de Bassompierre ; le secrétaire du duc de Luynes est , depuis quelques heures, dans les bonnes grâces de sa majesté. Cest a lui qu*'ou doit Tarrestation de cet enfant adoplif du maréchal d** Ancre , de ce Georges qu'on a envoyé provisoirement a la Bastille pour s''en servir contre sa bienfaitrice ; on espère lui arracher des aveux qui auraient un grand poids pour décider les irrésolus, et donner une apparence de justice a un acte...
— Tout politique, s'empressa d'' ajouter le marquis de Yilliers, afin d'épargner la peine, à M. de Bassompierre, de chercher un mot plus vrai et plus significatif; sortons! ajoutat-ii en se penchant a Foreille de son élégant compagnon.
Les deux gentilshommes firent signe au cabaretier de leur ouvrir la porte, mais celui-ci ne se pressait pas dVbéir ; il prétait Foreille
à un bruit étrange qui partait de la cLambre dans laquelle Bassompierre et de Villiers venaient de souper en compagnie des deux frères de M. de Luynes, Cadenet, le marquis, et Brantes , le chevalier.
— Miséricorde , articula piteusement Nicolas en joignant les mains, c''est ma vaisselle qu'on s''amuse a briser.
Il se précipita vers Tcscaiier et monta rapidement au premier étage.
— Nos deux ivrognes se sont réveillés , dit le marquis de Villiers.
— Ne les attendons pas , reprit Bassompierre en ouvrant la porte de la rue.
Ruccelaï releva doucement la tête et suivit du regard les deux gentilshommes qui s''éloignaient en ricanant. Drageant était venu se
DE lA CROIX DU TRAHOIR. o3
rasseoir a la table en disant entre ses dents :
— Riez de moi , messieurs les courtisans, riez à votre aise, jusqu'au moment oii il me sera possible de me venger de votre insolente gaieté... et ceci, j''espère ne saurait tarder... Buvons ! dit-il a Ruccelaï qui venait d''ouvrir les yeux en regardant d'un air surpris Tcndroil où il se trouvait.
— Buvons! répéta machinalement Kuccelai en tendant son gobelet d'étain.
Drageant versa ce qui restait de vin, et avant de faire disparaître cette dernière rasade, il s''écria :
— Compagnon, a notre future fortune!
— Au duc de Luynes ! noire excellent maître, ajouta Kuccelai en agitant convulsivement son gobelet dont il répandit le contenu avant d''avoir pu le porter à ses lèvres.
— Du vin! cabaretier, s''ëcria Drageant, vous me ferez raison de cette rasade , mon jeune compagnon, dit-il en vidant son gobelet d''un seul trait :
— Volontiers, mon gros compagnon, balbutia Ruccelaï en feignant toujours Pivresse ; et puisque ce malotru de cabaretier ne répond pas, je vais gourmander sa paresse.
II dit, et se leva , sans trébucher cette fois ; Drageant le regardait d^in air hébété, et en le voyant ouvrir la porte de la rue, il lui dit d''une voix étouffée :
— Vous êtes ivre , Panii , vous n''y voyez plus... la cave de notre hôte n''est pas dans la rue... et je vais...
Drageant voulut se lever, mais ses jambes fléchirent; il porta la main a son front, et retomba lourdement le visage sur la table, les bras raides et étendus , en poussant de sourds géaiissemens.
Quand Nicolas redescendit dans sa boutique, l'italien Ruccelaï était déjà loin; le ( abaretier essaya de rëveilicr Drajjcant, mais il ne put y parvenir.
— Dors, ivrogne ! grommela- t-il entre ses dents, les deux gentilshommes qui sont lahaut , et toi , vous paierez cher Thospitalilé que je suis contraint de vous donner cette nuit... Renvoyons ces poltrons de bourgeois qui sont dans ma salle basse; ceux-là sortiront par Pallée...
Nicolas n'eut pas la peine de les congédier ; ils étaient partis , mais un à un et sans bruit; il ne lui resta qu''à fermer la porte de Tallée que le dernier bourgeois avait laissée ouverte. Nicolas tout en faisant à haute voix des conjectures sur cette disparition qui ne Tinquiétait que médiocre<i:ient , Nicolas, suivant une habitude à laquelle il était resté
fidèle, se mit a ëgoutter , dans un grand pot d''ëtain, tous les gobelets qui se trouvaient encore sur les tables ; comme il allait renverser celui de Drageant, Nicolas le jeta en Pair en disant :
— Inutile pour celui-là, il est a sec!
Et dans ce mouvement, une bague tomba sur son comptoir.
— Qu'est-ce? se dit Nicolas en la ramassant soigneusement; une riche bague, si j''en crois le témoignage de mes yeux... La pierre luit comme un soleil... c''est du diamant... du diamant faux , peut-être ! ajouta-t-il en Tcxaminant curieusement , oui , ma foi ! il est creux !... quel dommage! il y avait dans ce joyau, de quoi faire la fortune d''un honnête homme comme moi... Je le rendrai à son propriétaire quand il voudra se réveiller.
Mais Drageant ne se réveillait pas, et aux premières lueurs du jour, quand Branles et Cadenet s''anerçurent qu''ils n''avaient point passé la nuit dans leur lit , mais sous une table de cabaret, ils rajustèrent leurs vétemens en jurant comme des hérétiques , et songèrent à quitter le théâtre de Torgie dont ils pouvaient se proclamer les héros. Le bruit qu''ils firent en descendant l'escalier, réveilla le cabarelier qui dormait dans son comptoir, et qui en les voyant, voulut profiter de cette occasion, pour se débarrasser de Drageant et de son diamant faux.
11 alla au-devant des deux gentilshommes , et leur montrant Drageant , Nicolas leur dit :
— Connaissez-vous un moyen de rendre la raison au secrélaire de monseigneur le duc de Luynes ?
— Ma foi, non! répondit Branles.
— J'en connais un! s''écria Cadenet, c'est de lui faire asséner vingt coups de bâton sur ses épaules, par le plus robuste de tes garçons.
Brantes s'était approché de la table sur laquelle Drageant était étendu ; après un moment d'examen, il dit a Nicolas :
— Cet homme-la ne dort pas , car il n'existe plus.
— Mort! s'écria le cabareticr en pâlissant,.
— Empoisonné! dirent les deux frères en faisant remarquer a Nicolas les taches bleuâtres dont le visage du secrétaire était sillonné ; il ne te reste plus qu'a faire ta confession , et a recommander ton âme a Dieu... Tu sens le fagot , mon drôle !
Et les deux gentilshommes appelèrent a leur aide, et bientôt tous les voisins du cabaretier furent instruits de Tovénement qui avait tout le caractère d''un crime dont Nicolas s'efforçait de se justifier, mais la maudite bague, dont il voulut expliquer la possession, servit a aggraver sa situation. Le commissaire fit appréhender au corps le malheureux cabaretier , et Tenvoya en prison sous la double accusation d'empoisonnement et de vol.
— Justice sera faite, avait dit le magistrat en se confondant en salutations devant les deux gentilshommes qui avaient décliné leurs noms; vous pouvez assurer M. le duc de Luynes que la mort de son secrétaire sera vengée... L'assassin sera pendu!
— Et je ne lui paierai pas les cent écus que je lui dois, ajouta mentalement Cadenet; vive la justice pour nous délivrer d'importuns créanticrsl
Brantes prit !e bras de son frère, et lui fit remarquer le cabaret de la Croix du Trahoir, dont les sergens fermaient les fenêtres et la porte.
— Cest dommage ! lui dit-il , j'ai passé quelques bonnes soire'es dans cette bicoque?
— Rast! fit Cadenet en haussant les épaules, Dolre bonne ville de Paris ne manque pas de cabarets.
Et ils s''acheminèrent, en trébuchant , vers rhôtel de Luynes.
LE CHATEAU DE SAIIVT-GERMAIIV.
Le soleil dardait ses rayons sur Timmense plaine situe'e au bas du coteau , au sommet duquel s'élèvent les gigantesques constructions du cliàleau de Saint-Germain , quand un carrosse , dont les chevaux haletans et couverts
de sueur ne gravissaient que péniblement le chemin montueux qui commence sur les bords de la Seine , pour venir finir au plateau d'oeil l'œil embrasse un paysage magnifique et imposant tout a la fois , s'arrêta brusquement , et fit entendre un craquement sourd auquel les chevaux répondirent indistinctement, car ils cessèrent de tirer les traits de la voiture, qui venait de se briser , en franchissant une ornière pierreuse.
Aux cris de désespoir du cocher , qui contemplait d'un œil hagard, le carrosse à demipenché sur le bord de la route, deux, personnes , qui étaient dans la voiture , où elles dormaient assez profondément pour n'avoir point senti la secousse dont les suites avaient été si funestes , se réveillèrent , et poussèrent à leur tour un cri d'effroi et de détresse en se trouvant dans une position horizontale dont elles ne purent sortir qu'en brisant les
DK SAIINT-GERMAIN. 63
glaces du carrosse et en se glissant par Tétroit espace qu'elles venaient de se ménager.
Ces deux hommes étaient jeunes, aussi leur mauvaise humeur se dissipa promptement, et ils furent les premiers à rire des contorsions et des imprécations malséantes du malheureux cocher qui parlait de s'aller noyer, la tète la première, ou de se pendre a un arbre, ce qu'il n'avait garde de faire , car il ne bougeait pas , et se lamentait et gesticulait a la même place.
— Allons î console-toi , mon pauvre Nicolas, lui dit un des voyageurs d'un ton affectueux, c'est un malheur qui peut se réparer. Nos nœuds de rubans auront à souffrir de ces nuages poudreux que le vent soulève par instans , mais qu'est - ce qu'une douzaine d'aunes de ces cohfichels auprès de la vie d'un homme , fùt-il roturier et maladroit cocher?
— Je vous en supplie , monsieur le marquis , laissez-moi la liberté d''aller me noyer; vous me rendrez service!
Et le cocher s''agenouilla devant son maître comme s'il implorait une grâce.
— Je t''accorde la permission de noyer ta raison dans deux ou trois pots de vin, et voici pour te dédommager de la dépense que je t'impose ! Surtout , Nicolas , n''oublie pas de boire a nos santés.
En disant ces mots, le marquis tira de la poche de sa veste une bourse en filet soie et argent, et la jeta à son cocher qui s''empressa de la ramasser et de crier d''une voix de stentor : Vive monsieur le ^nai^uis!'
Le compagnon du généreux gentilhomme regardait, en souriant ironiqiienaent , la scène
DE SAINT-GERMAIK. 65
que nous venons de décrire, et quand le marquis vint le rejoindre en lui disant :
— Ma foi! chevalier, nous arriverons pédestremenl au château de Saint-Germain.
— Le malheur n''est pas grand , en effet , reprit le chevalier cl\in ton aigre , rimmilité convient à des solliciteurs.
— Surtout à des solliciteurs comme nous, reprit le marquis en riant de la mauvaise humeur de son jeune compagnon; en vérité, chevalier , coutinua-t-il en donnant à sa voix une inflexion grave , le plus mince obstacle vous décourage, la plus petite difficulté vous effraie... Franchement, avez - vous à vous plaindre de votre destinée ? Je ne le pense pas, moi, qui n**ai point la mémoire oublieuse.
Le chevalier baissa tristement la tête , et
66 LE CHATFAU
murmura les noms d''E!éonore et de Concini.
Le marquis respecta le silence de son jeune ami, et détourna les yeux comme pour contempler la ve'ge'tation puissante , animée , de rimmense vallon baigné par les eaux de la Seine.
Mais ce n''était point le majestueux spectacle d'un sol fertile et soigneusement cultivé que le marquis examinait avec attention ; tout en gravissant la montueuse colline , il réfléchissait au passé, et les souvenirs que son esprit évoquait , rembrunissaient son front , et le plongeaient dans une rêverie profonde.
C'est que jeune encore , le marquis avait été le témoin d"'éYénemens désastreux , c''est que la France , depuis le meurtre du maréchal dWncre et Fexil de Marie de Médicis , était en proie à des déchiremens intéticui^s,
à une guerre civile , dont les huguenots n'étaient que le pre'texte, et qui en servant Tambilion du prince de Condé , mettait Louis Xlil dans la dépendance de son favori , le duc deLuynes, qui s''était fait donner le litre de connétable et le commandement général des armées du royaume.
Ce duc de Luynes, Tinstigateur du meurtre de Concini d** Ancre , était généralement détesté , quoiqu'on eût le grand art de ne méconlenler les uns que quand il s'était assuré le suffrage des autres par d'habiles libéralités ou des grâces qu''il accordait sans examen , qu''elies fussent méritées ou non , peu lui importait; Tessentiel était de grossir le nombre de ses créatures afin qu''elles chantassent ses louanges assez haut pour imposer silence aux murmures de ceux qu'ail opprimait.
Et c'était au duc de Luynes , au favori de Louis Xlïl, que le marquis conduisait son ami
le chevalier pour le remercier d'une faveur que le jeune homme espe'rait, et qui lui avait été accordé avant qu^il ne Teùt sollicitée.
Albert de Luynes ne faisait point languir les solliciteurs, quand ceux-ci étaient appuyés par des hommes sur lesquels il croyait pouvoir compter; et le marquis était un de ces hommes-la , en apparence du moins , car il n''avait pu oublier que son compatriote Concini avait été massacré par les ordres dVin ambitieux qui convoitait ses dignités et ses richesses ; Alfonse Ruccelaï, malgré sa frivolité, n''avait pu oublier le crime d** Albert de Luynes , et pourtant le connétable le comptait au nombre de ses courtisans ; et Fadroit évéque de Luçon , qui devait rendre fameux le nom de Richelieu, Tévéque de Luçon traitait le marquis italien avec la déférence que les hommes de génie savent rendre à un esprit supérieur.
DE SÀINT-GERMAm. 69
"Le conseiller de Marie de Médicis avait deviné dans Ruccelaï , le voluptueux et Tefféminé , un de ces caractères qui sont fidèles à la bonne et a la mauvaise fortune , et dont le désintéressement est la meilleure preuve d'une amitié qui n'a point de calculs à faire pour se dévouer ; aussi , Pévéque de Luçon estimait-il Ruccelaï, dont il songeait a faire un favori, quand il aurait supplanté son rival en puissance, Torgueilleux Luynes qui , disait-il, était arrivé au faîte des grandeurs humaines, au point , où Toeil ne peut plus mesurer la profondeur de Tabîme dans lequel , ennemis et rivaux, s'efforcent toujours de précipiter l'idole du moment.
Et Albert de Luynes était cette idole là.
Au moment où les tourelles grisâtres du château s'offrirent aux regards de Ruccelaï , il remarqua que son jeune compagnon était
en proie à une agitalion qu'ail s''efforçait de surmonter, sans pouvoir toutefois la dissimuler , car le marquis s^irréta , et prenant la main du jeune homme , il lui dit avec douceur :
— Georges , vous manquez à la promesse que vous m'avez faite quand nous avons quitté Paris. Je craignais les suites de Fentrevue que nous venons solliciter ; je voulais vous faire renoncer à vos projets, mais dédaignant les conseils d'un ami prudent, vous m''avezdit : « J'aurai du courage , j''oublierai le passé ! » Vous avez dit cela, Georges, et maintenant qu''il vous faut renoncer au nom que votre père d''adoption vous a donné, maintenant que vous allez connaître une autre vie , et vous trouver face à face avec des hommes que vous avez raison de haïr et de mépriser, le cœur voiis manque , et votre témérité vous épouvante.
— Le croyez - vous ? njarquis , repartît vivement Georges , je n'ai pu me clëFendre cPune émotion bien naturelle , quand je songe que ma destinée m'oblige à m'humilier devant cet Albert de Luynes qui fut Tauteur du désastre de ma famille... Mais il le faut, m'avez- vous dit, et cette fortune, qui vous donne de la considération, cette fortune que beaucoup paient de leur repos et de leur honneur, je doisTacquérir en imposant silence a ma liaine, en maîtrisant mes sentimens , en flattant l'homme que j'ai maudit tant de fois... Oui, marquis, je tiendrai ma promesse; je ne vous Tai point faite inconsidérément , car avant de m'engager , j'avais réfléchi... L'enfant d'adoption du maréchal d'Ancre, fait place au chevaher d'Artagnan , puisque d'Artagnan est le nom que vous m'avez choisi.
— Parce qu'il figurera très-bien au bas
d'un brevet de mousquetaire de sa majesté , répliqua Ruccelaï en souriant.
— La faveur est grande, et je crains un refus. . .
— Des craintes! allons, je vois qu'il est nécessaire de ne vous rien cacher; votre timidité pourrait donner de vous l'opinion la plus détestable, et cette timidité là, un refus vous l'inspirerait... Nous n'allons pas solliciter, mais remercier... La faveur que vous ambitionnez , vous a été accordée sur ma demande... Cette révélation doit vous donner de la confiance en vous-même , et vous engager à ne point manc|uer de prudence jusqu'au moment où il vous sera possible de demander au parlement la réhabilitation de la maréchale d'Ancre, dont l'inicjue procès a soulevé tant de récriminations... Mais avant d'obtenir celte satisfaction , il faut vous assurer de
DE SAIMT -GERMAIN. 73
puissantes protections... Obscur et perdu tlansla foule des gentilshommes qui encombre les antichambres royales, vous élèveriez vainement la voix , on saurait bien vous forcer au silence... C^est îi vous de sortir de cette obscurité ; vous êtes sur le chemin de la fortune, parcourez-le a grands pas, sans jamais jeter un regard en arrière, et vous arriverez au but que vous voulez atteindre.
— Marquis , je n''oublierai pas vos conseils , et chevalier d^lrtaornan ou Georges l'orphelin, heureux ou malheureux, ma reconnaissance sera toujours aussi vive; vos bienfaits sont a jamais gravés dans ma mémoire ; vienne une occasion de vous être utile , de m'acquitter envers vous , et vous verrez que je ne suis point un ingrat.
— Chevalier d^^rtagnan, Alfonse Ruccelaï vous rappellera peut-être un jour les paroles que vous venez de prononcer...
Et le marquis serra les mains du jeune homme avec une expression qui le fit tressaillir; mais son émotion se dissipa promptement, a la vue du spectacle qui s*'ofï'rit a ses regards.
I!s venaient d''entrer dans la cour du château de Saint-Germain au moment où le roi, de retour d'une partie de (chasse commencée a Taube du jour , descendait de cheval. Une suite nombreuse Taccompagnait toujours dans ses matinales excursions II travers la foret de Saint-Germain et les bois environnans; Téquipage des chasses de sa majesté , composé d'hommes expérimentés et d'habiles tireurs avaient eu plus d'une fois a se plaindre des muguets de cour , dont toute l'adresse consistait a manier un cheval avec dextérité, et cjui n'envisageaient, dans une chasse au cerf, qu'une course rapide où les obstacles se renouvelaient sans (esse.
DE SAINT- GERMAm. 75
Aussi rien de plus étrano^e que la disparité de costumes , de manières et de langage qui se faisait remarquer parmi les grands seigneurs et les officiers . des chasses , les premiers, orgueilleux et vains; les seconds, bien convaincus de leur importance et du crédit que leurs fonctions leur valaient auprès du roi, qui écoutait un officier de la vénerie avec une attention qu''il n''accordait pas toujours a SCS ministres , alors que ceux-ci IVntretenaient des affaires de Tétat et de la nécessité de réduire les huguenots à Tobéissance.
Les gentilshommes s'étaient réunis dans un groupe au milieu duquel Albert de Luynes se faisait remarquer par son attitude arrogante et fière , et le dédaigneux sourire avec lequel il accueillait les flatteries de ses courtisans ; le véritable roi de France n''était point celui auquel on prodiguait les honneurs et devant lequel la noblesse s''inclinait hum-
76 LE CHATEA.U
blement ; le maître du royaume , Albert de Luynes, laissait volontiers a Louis XIII les prérogatives d''un pouvoir, que lui savait exercer despotiquement , et de manière à amasser de grandes richesses, et à pourvoir quelquesuns des membres de sa famille des premiers emplois. Brantes avait vu s'arrondir son comté de Saint-Maurice, de bonnes terres dont les revenus IVidalent à vivre fastueusement, tandis que Cadenet, insoucieux du présent et de Tavenir , se contentait de son titre de chevalier et de quelques bribes d''une pension fort mal payée par Tintendanl de son frère de Luynes.
— Je ne serai jamais qu''un gentilhomme de province, disait Cadenet; inhabile au métier de courtisan , mais adroit chasseur et surtout buveur intrépide.
Cette abnégation de lui-même , cette mo-
destie, dont les amis du duc de Luynes se moquaient entre eux, fut une des causes qui retint Cadenet a la cour; le jeune roi admirait Tadresse du chasseur , et celui-ci "dut se résigner à Thonneur que son souverain lui faisait en l'invitant a toutes ses chasses ; mais cette intimité cessait au débotté , car Louis XIII n''estimait point le buveur intrépide, dont les prouesses en ce genre étaient passées en proverbe.
Ruccelaï et son jeune compagnon avaient traversé, non sans peine, cette foule d'officiers, de piqueurs, de valets de chiens, de grands seigneurs , de pages et de laquais , du sein de laquelle s'élevait un bruissement indéfinissable, un mélange confus de paroles qui semblaient expirer sur les lèvres qui les articulaient ; le marquis guidait son jeune compagnon a travers ce dédale d'êtres humains , et il allait recueillir le fruit de sa persévé-
rance en présentant le chevalier au duc de Luynes qui, en l''apercevant, lui avait souri, quand il se sentit tirer fortement par son manteau; il se reiourna, et vit un jeune page qui se haussa sur ses pointes, pour lui dire, d''un ton confidentiel, que monseigneur de Luynés recevrait le marquis Alfonse Piuccelaï et son jeune protégé dans son cabinet.
— Je suis chargé de vous y conduire , ajouta le jeune homme en examinant curieusement le chevalier d''Artagnan.
— Venez , chevalier , dit le marquis en prenant le bras de son compagnon, qui regardait, d'un oeil morne , Albert de Luynes sVloigner avec le roi; venez, Paudience qu*'on vous accorde est plus gracieuse que je n''osais Fespérer. Ici, mon jeune ami, continua-t-il en baissant la voix, afin de n''ètre pas entendu du page qui marchait a quelques pas devant
DE SAINT-GEUMVIN. 79
eux, au château de Saiiil-Gcrmain, comme a celui tîu Louvre, il faut toujours douter de son crédit , c''est le moyen de le conserver long-temps; on tend volontiers la main à celui cpi se dit sans appui , tandis qu'*on cherche a renverser Thomme puissant qui s''élèvc au-dessus de la foule...
Ruccelaï prêchait en vain, car son élève ne lui prêtait que fort peu d''allenlion , distrait qu''il était, par Fapparition de plusieurs dames au balcon d'une croisée du château , dont le page de M. de Luynes les faisait longer les bâtimens pour arriver a Papparlement de son maître , situé a Textrémité et dans le pavillon que le roi Henri IV avait fait construire pour y loger Gabrielle d''Estrécs ; le marquis aimait a discourir, et sans Texclamatjon : « C^est elle ! » qui s''échappa de la poitrine du chevalier, iî n''aurait pu soupçonner que ses conseils n''étaient qu''un bourdonne-
ment importun aux oreilles qui les entendaient sans que Tesprit les comprît.
L'exclamation inarticulée de son jeune compagnon Pëtonna, et après avoir cherché à en connaître la cause, il dit au chevalier avec Paccent de Pironie :
— Etes-vous donc connu ici , chevalier ? Et parmi les dames qui entourent la jolie duchesse de Luynes, votre cœur aurait-il trouvé un cœur qui put sympathiser avec celte humeur altière, inquiète et jalouse, que la solitude vous a inspirée... Mais il y a toute une intrigue d''amour dans ces deux mots : « C'est elle!» et pourtant, moi qui, dites - vous , connais tous vos secrets , j'ignore encore celui-là ?
— Plus tard , mon ami , vous saurez touty répondit le chevalier avec le ton de Tagitation. f
— Oui , et pour le moment , je dois me contenter de former des conjectures , de penser que vous m''avez trompe en me taisant vos imprudentes démarches... Soyez discret, chevalier , mais je vous préviens que je découvrirai, avant la fin de cette journée, cette intrigue amoureuse... Ce soir, je vous dirai le nom de la dame de vos pensées ; et plût a Dieu , chevalier , que de graves reproches ne se mêlent point à mes railleries.
Cette conversation les conduisit jusqu'à la porte du cabinet du duc de Luynes ; mais Ruccelaï ne voulut point y attendre le premier ministre , et laissant le chevalier s'installer commodément dans un vaste fauteuil , que le page venait de placer près de la croisée, le marquis se retira en disant qu''il allait présenter ses hommages a madame la duchesse de Luynes.
— Heureux Ruccelaï ! murmura le jeune
82 LE CHATËAU
homme en jetant un regard cfenvie sur le marquis; il va lavoir, lui parler! heureux Ruccelaï ! ses regards vont contempler son front si doux et si pur, ses yeux dont Texpression émeut le cœur, et vous agite délicieusement. Marie ! Marie ! était-ce donc à la cour que je devais vous retrouver... A la cour, où la flatterie est un poison, où la vérité fait place au mensonge !
Et le chevalier s''était approché de la croisée , d''où ses yeux pouvaient apercevoir le balcon de Tappartement de la duchesse de Luynes; mais la gracieuse apparition, dont la vue avait fait bondir son cœur, n''y était plus, et Tamoureux jeune homme retomba dans ses rêveries , jusqu\m moment où M. de Luynes parut sur le seuil de la porte de son cabinet, et s''y arrêta quelques instans , pour considérer, d'un regard scrutateur, le protégé d''Aifoiîse Ruccelaï.
Le chevalier avait dix-liuit ans, mais une puissante organisation physique, qu\m voyage en Italie , en Espagne et en Angleterre avait encore développe'e , lui aurait fait donner vingt-cinq ans; sa figure, brunie par le soleil, avait une expression de sévérité qui dénotait une âme réfléchie; son regard était vif, interrogateur; il s''énonçait lentement, et son langage accenlué, semblait vouloir convaincre ceux cjui Técoutaient; le chevalier d''Arlagnan n'avait pu oublier îa terrible catastrophe qui lui avait enlevé ses bienfaiteurs ; ces souvenirs , gravés profondément dans sa mémoire , avaient fait naître cette humeur chagrine, inquiète , qu*'une captivité de quelques mois à la Bastille, et deux années de retraite dans un couvent de Bénédictins ne firent qu''augmenter; ses voyages , la vie accidentée c[u''ils font connaître , la société du marquis Alfonse Ruccehu , rien ne put combattre sa misan-
tropie , qui se manifestait souvent par une timidité que rien ne justifiait , mais dont ses susceptibilités lui faisaient une loi ; Torphelin des environs d"'Amiens maudissait souvent l'obscurité de sa naissance , et en dépit du titre de chevalier, dontRuccelaï avait cru devoir l'affubler, le faux d'Artagnan éprouvait un sentiment de honte a se cacher sous un nom qui ne lui appartenait pas, et qui devait le protéger contre Taveugle ressentiment des ennemis de son malheureux père d'adoption.
— Ce jeune homme est mieux que je ne Fespérais , avait articulé sourdement le duc de Luynes en s'avançant doucement près du fauteuil dans lequel le chevalier rêvait profondément.
Le frôlement du manteau de velours , qui se jouait négligemment sur les épaules du duc, fit tressaillir le protégé d"'Alfonse Ruccelaï,
et il se leva précipitamment en balbutiant quelques mots d''excuse, qu** Albert de Luynes reçut dédaigneusement; quand le chevalier eut fini de parler , le duc lui dit cFun ton bref :
— Vous vous nommez d\\.rlagnan ?
Le chevalier s''inclina humblement pour dissimuler son embarras. M. de Luj'nes poursuivit.
— Vous désirez entrer dans la compagnie des mousquetaires de sa majesté, que je suis chargé de former ?
— Cest le plus cher de mes vœux , répondit le chevalier.
-r- Vous êtes le cadet d'une famille nombreuse et peu fortunée? si j''en crois ce que yotre protecteur, le marquis Alfonse Rucccr
laï , ni^i tlil cil sollicitant radinission c|ue vous ambitionnez.
— Il est vrai , monseigneur , balbutia le jeune homme; et ma reconnaissance pour les bontés cjue vous avez pour moi...
— Ne vous pressez p;is de me remercier, dit amèrement le duc de Luynes, mes bonte's pour vous ont rencontré des obstacles , peutêtre insurmontables... Vous allez en juger.
Le duc de Luynes se jeta sur un fauleuil, et se recueillit comme pour rappeler ses souvenirs ; pendant ce temps , le chevalier dirigeait un regard inquiet et impatient tout à la fois vers la porte du cabinet, et appelait de tous ses vœux, Alfonse Ruccelaï qui ne revenait point, et dont Tabsence le jetait dans le plus étrange embarras ; la voix brève et incisive du duc de Luynes , vint lui rappeler qu'il ne devait compter que sur lui-même
DE SAINT-GERMAKV. tl7
pour se tirer heureusemenl de son rôle de solliciteur; debout, à quelques pas du duc, le jeune homme prit une attitude attentive , et écoula silencieusement les explications cjue M. de Luynes daignait lui donner.
-^ M. le chevalier d''Artagnan, sa majesté' a voulu, en augmentant sa maison mihtaire , afin de lui donner Péclat et la splendeur qui commandent le respect et en imposent au vulgaire , sa majesté a voulu , non seidement s''entourer de serviteurs fidèles et dévoués à sa royale personne , mais encore les choisir parmi Télite de sa noblesse; la compagnie des mousquetaires , dont le roi lui-même daigne prendre le commandement en qualité de capitaine, cette compagnie ne doit point servir de refuge à des illustrations de fraîche date, et dont les parchemins n*'ont pas eu le temps de jaunir; nous n''admettrons pas moins
de six quartiers de noblesse... Je sais, monsieur le chevalier, que votre père ne saurait fournir cette preuve... aussi, votre admission est-elle iinpossible.
— Monsieur le duc! s''écria involontairement le chevalier en faisant un pas en arrière, cette insulte...
Le duc de Luynes était préoccupé, il n'entendit ou ne comprit pas les paroles imprudentes qui venaient de bourdonner à son oreille , car il ajouta , en adoucissant le son grave et sévère de sa voix :
— Mais si votre admission dans les mousquetaires de sa majesté est impossible maintenant, je sais un moyen d*'aplanir, plus tard, les difficultés que vous rencontrez aujourd'hui... Ceci dépend de vous... \otre cœur est libre, et vous épouseriez, sans répugnance, une jeune héritière dont la fortune et la nais-
sance surpassent toul ce qu'un ambitieux peut espérer... La jeune fille est noble , belle et riche... Elle vous apportera, en dot, un comté, dont vous prendrez le nom,.. Ces avantages sont grands, sans doute...
— Si grands qu''ils soient , monseigneur, ils ne pourront me décider à unir ma destinée à celle d'une femme qu'une volonté autre que la sienne , jeterait dans mes bras; un hymen contracté sous les auspices de la violence, du désespoir, peut-être ! ne saurait être heureux; ma franchise, dùt-elle vous déplaire, j'aurai le courage de vous dire que je n'empoisonnerai point ma vie par le souvenir d'une mauvaise action commise avec réflexion , et froidement calculée.
— C'est un refus? dit le duc d'une voix sombre.
— Le chevalier d'Artagnan ne peut ac-
cepter des bienfaits qui le déshonoreraient.
— Sortez! cria le duc en pâlissant de colère.
— J'obéis, monseigneur, j''obéis a l'ordre que vous me donnez, en regrettant d\ivoir pu vous offenser par la sincérité de mes paroles; je n'ai pas encore appris à dissimuler mes véritables sentimens.
En disant ceci, le chevalier se dirigea vers la porte du cabinet , et sortit sans saluer le duc de Luynes , qui suivait ses mouvemens d'un œil courroucé; aussi cette impolitesse le fit bondir sur son fauteuil , et il s'écria d'une voix saccadée :
— Beau chevalier ! si je ne méprisais vos airs d'impertinence , je vous les ferais expier pendant quelques années dans une forteresse de sa majesté. Pauvre sot! il sollicite et s'avise d'avoir des scrupules 1
Et le duc rentra dans ses apparlemens en ricanant ironiquement.
Le malencontreux solliciteur était sorti brusquement de l'antichambre , encombrée par une foule brillante qui médisait en attendant que le duc de Luynes vînt recevoir le tribut de ses hommages; dans la précipitation qu'il mettait a échapper aux regards curieux, aux chuchotemens que sa présence provoquait , le jeune chevalier traversa une salle 011 se tenaient les huissiers de M. de Luynes , et fermement convaincu qu''il allait se trouver dans la cour du château, d'Artagnan ouvrit la porte qui s''offrait a sa vue , descendit les vingt marches de pierre d'un escalier en spirale, qui venait finir dans une petite orangerie dont les hautes croisées laissaient apercevoir les jardins particuliers de sa majesté, qui existaient alors a la place du boulingrin qu'*on voit encore aujourd'hui.
— Je me suis trompé , dit d'Artagnan avec humeur , nHmporte ! je trouverai peut-élre une issue.
Il fit quelques pas en regardant autour de lui, afin de se reconnaître, car les nombreux bosquets qu'ail trouvait ça et là , auraient pu Tégarer par leur uniformité, qui les faisait confondre les uns avec les autres; mais à mesure qu''il avançait dans cette espèce de labyrinthe, le terrain semblait se rétrécir, puis, il s''élargissait pour n''offrir plus loin qu''une étroite allée bordée d''épais massifs à travers lesquels les yeux s'arrêtaient fatigués par ce rempart de verdure ; le chevalier s''apprétait a franchir une haie, espérant trouver de Pautre côté Tissue qu'il cherchait, quand un nom , qui lui était bien cher, vint frapper son oreille.
« Marie ! cruelle Marie ! serez-vous donc
DJE SAlNT-GERMAiiy. ï^^
toujours inexorable? )i disait une voix suppliante, mais dont Tautlition trahissait le sexe de celui qui parlait ainsi.
Au nom de Marie, le chevalier demeura immobile et comme frappé de la foudre.
— O mon Dieu! murmura-t-il sourdement, donne-moi la force de fuir !
Le bruit qu''il fit , en s''appuyant sur la charmille, éveilla Tattention des personnes dont il allait, bien involontairement, surprendre les secrets; un léger cri s** échappa de la bouche d'aune femme qui s''éloigna précipitamment en disant d''une voix étouffée :
— Marquis , vous m^avez perdue !
— C'est un marquis ! répéta le chevalier en serrant les dents , et sans doute que sa noblesse , à lui , compte plus de six quartiers ! Je le connaîtrai du moins.
D'Artagnan s'avança et pénëlra dans le bosquet où il avait entendu parler; un homme s'y trouvait encore.
— Qui êtes-vous et que cherchez-vous icip lui demanda Tétranger d''une voix impérative.
— Qui je suis ! répliqua le chevalier, vous voulez le savoir? Je me nomme dWrtagnan , et suis assez noble , croyez-le , pour mesurer ' mon épée avec celui qui m''outragerait ; quant à ce que je cherche ici, ce n'^est pas vous!
— Je le crois, parbleu! re'pliqua fièrement le gentilhomme; le marquis de Comballet n''a pas Tavantage de vous connaître.
Et il allait s''éIoigner , quand le chevalier lui barra le passage.
— Je vous ai dit, monsieur, que j''ëtais
assez noble pour me battre avec le premier des gentilshommes de sa majesté.
— Je vous crois, répliqua fièrement le marquis, et je vous répondrai que le roi a défendu, par un édit , de se battre en duel. Je respecte Pédit !
Et il passa fièrement devant d'Artagnaii qui, cette fois, ne le retint pas.
— Le lâcbe! murmura-t-il en regardant M. de Comballet s''éloigner en sautillant ; mais je sais son nom , et je le retrouverai !
D''Artagnan prononça ces derniers mots d'un air menaçant, et s''enfonça dans les allées sinueuses des jardins de sa majesté Louis XIIL
La cour avait quitté le Louvre pour venir habiter le château de Saint-Germain, pendant r^té de Tannée 1622.
Le jeune roi, qui aimait la chasse comme on aime sa première maîtresse , avec extrava-
gance , trouvait, dans le séjour de Saint-Germain , mille distractions qui lui permettaient de se soustraire aux témoignages guindés et empreints d'une réserve cérémonieuse , dont Anne d'Autriche croyait devoir reconnaître Pamour raisonnable de son royal époux. Cette tendresse d''apparat — car dans le tète à-lète, Anne d''Autriche afiFectait une indifférence qui eût blessé une âme véritablement éprise — cette tendresse, qui se manifestait devant témoins, déplaisait au jeune roi, auquel on devait donner le nom de Juste, et qui méritait mieux celui de Chaste^ aussi, évitait-il avec soin toutes les occasions de se trouver aux cercles de la reine oîi se réunissaient les femmes les plus jolies, les plus ispi rituel les, mais non les plus vertueuses de la cour; toutefois, et pour ne point déplaire a leur jeune souveraine, elles Savaient dissimuler leurs intrigues, et lâïf-ë dé rameur une distraction qui ne les
empêchait pas de se livrer aux jouissances d'une vanité toujours en éveil.
Ainsi, on les voyait assidues aux exercices pieux, aux pratiques minutieuses d''une piété impie et crédule, dont Anne d** Autriche faisait sa principale occupation a la cour d''Espagne et qu''eile avait voulu introduire en France, en dépit des obstacles qui s'opposaient à un pareil projet; tous ses efforts pour régénérer la cour de son époux n'avaient pu rallier autour d'elle qu'une douzaine de jeunes femmes , qui abandonnèrent, sans nul regret, des amans dont les fades hommages les ennuyaient , des théâtres où elles ne produisaient plus de sensations, ainsi que des cercles oii la médisance exerçait sans ménagement son contrôle importun.
Toutes ces dames se sentirent au cœur le même désir, la même ferveur; elles se firent
•100 LA CHRONIQUE SCA>TjALEUSE
dévotes , afin d''occuper cette renommée qui avait indiscrètement proclamé leurs amour reuses défaites; et puis, c'était le seul mojen de plaire a Anne d'Autriche, qui n'exigeait d'autres preuves d^une foi aussi vive , que Tassiduité aux sermons qu''elle se faisait prêcher par le père Arnould , le confesseur du roi, dont le talent oratoire était aussi mince t]ue sa confiance en lui-même était grande ; ce jésuite déguisé était courtisan , malgré la sainteté de son caractère, et il se servait adroitement de sa chaire pour obtenir des libéralités qu''il ne sollicitait, disait- il, cpie pour augmenter le nombre de ses bonnes œuvres.
Les dames pieuses, dont Anne d^Vutriche aimait a se voir entourée, appartenaient aux premières familles du royaume ; la jolie marquise de F.euquières , la comtesse de la Valette , madarpe d''Hautefort, la ducliesse de
Ciioiseul se faisaient surtout remarquer par le rigorisme de leurs principes et la sévérité de leurs mœurs , toutes choses fort nouvelles mêmes pour les maris et les amans de ces grandes dames.
Et sans avoir besoin de consulter le père Amould, qui de confesseur du roi était devenu celui de la reine, puis des jolies pénitentes que ses saintes exhortations avaient su convertir et ramener dans la bonne voie , sans interroger ce confident des charmantes peccadilles de ces dames, on savait, d'aune manière à peu près précise, que la jolie marquise de Feuquières mettait a profit la grande liberté que lui laissait son époux, vaillant capitaine, qui ne songeait qu'a combattre les huguenots et a acquérir Je la gloire, tandis que la marquise faisait plus sûrement, et avec moins de dangers que lui , des conquêtes aussi retentissantes que les siennes.
La comtesse de la Valette, pelile-fille de la marquise de Ycrncuil et du roi Henri lY , la comtesse ne laissait pas à son époux le temps de se plaindre de ses liaisons intimes, que le marquis re'sumait toujours par cette phrase foudroyante : « Comtesse, on assure qu'il est votre amant. »
La comtesse niait, et souvent de très-bonne foi , car le nom que son époux lui citait , comme devant lui être cher, ce nom la n'était souvent qu^in souvenir que d'autres soupirans s'efforçaient d''effacer de sa mémoire, et presque toujours Pun d*'eux y parvenait, jusqu''au moment oii d''autres plus heureux ou plus habiles réusssissent a le supplanter à son tour; aussi, les récriminations de M. de la Valette étaient aussi fréquentes qu''empreintes d''amerlume, et comme il prenait volontiers des confidens de ses infortunes conjugales,
le cortège des adorateurs de la marquise, loin de diminuer, ne faisait que grossira chacune de ses défaites.
Et la marquise n''ëtait pas femme a disputer long- temps la vicloire ; de galans gentilshommes rassuraient sur leur honneur, aussi , personne n''en doutait.
Madame dTlautefort , dont on citait mille réparties spirituelles et méchantes, et quelques lx)nnes actions qui la disculpaient de son penchant vers la médisance, madame d*'Hautefort n*'avait pas dix-huit ans, et déjà elle était veuve , sans avoir cessé un instant de conserver cette pureté virginale , cette précieuse ignorance des sentimens passionnés qu''un regard fait naître , que d'audacieux discours attisent jusqu'au moment oii Tincendie se déclare et dessèche le cœur qui s'est livré, sans réserve, aux élans d'une tendresse
extravagante et dont le retour a la raison , est souvent Tabandon de la maîtresse adorée ; madame d''Hautefort était jeune, mais elle avait cette expe'rience qu''une femme d''esprit acquiert si vite dans le monde oii elle se trouve sans cesse exposée aux séductions de ces galans qui se font de Tamour une occupation, quand ce n'est pas un état lucratif , un marche-pied pour parvenir; ces trafiquans de tendres sentimens étaient rares alors ou n'*avouaient pas leurs ignobles calculs ; Tamour-propre , la vanité les aiguillonnaient a augmenter le nombre de leurs bonnes fortunes , mais ils ne trouvèrent pas une conquête aussi facile qu'ils Tespéraient dans cette petite veuve , dont on vantait les beaux yeux, la taille gracieuse et pleine de noblesse , avec autant d''exagéralion qu''on en mettait à se moquer de sa naïveté et de sa candeur , au point que les beaux esprits de la cour ne la désignaient
jamais autrement que sous le nom de la petite jjensionnaire , et ils ajoutaient malicieusement que le couvent d''oLi elle sortait , méritait d"'étre connu , tant par Texcellence des principes que les jeunes filles y recevaient , que par Textrême réserve qu''on leur apprenait comme la meilleure sauve-garde de leur honneur.
« Madame d''Hautefort n'est iqu'une fausse prude! ■» disaient ceux qui échouaient auprès d'elle, et pas une seule preuve venait s'offrir pour justifier cette impertinente appellation.
Cest que madame d''Hautefort avait de Tambition, et que dédaignant de vulgaires hommages , des plaisirs passagers , elle travaillait secrètement a asseoir les bases d'une fortune, dont Anne d** Autriche était le premier, le plus ferme appui.
La duchesse de Choiseul, la plus noble par son époux , de toutes les dames que la reine admettait dans son intimité, était aussi la plus fière et la plus impérieuse parmi les favorites créées par le caprice; la duchesse avait été jolie , et les restes d'une beauté , c]u''on admirait naguère, loin de l'avertir qu'il était temps de renoncer a de frivoles triomphes , ne lui inspiraient cjue des désirs mondains ^ et pour les faire partager , la duchesse appelait à son aide toutes les ressources de la coquetterie et de l'intrigue ; elle s'efforçait de paraître encore belle pour désespérer les galans, qu'elle savait enchaîner par le prestige de la fortune , de la naissance et de l'esprit , et madame la duchesse de Choiseul pensait fort judicieusement que ces avantages la effacent bien quelques rides naissantes ; toutefois , elle ne s'avouait cette infériorité sur ses rivales que seule avec elle-même, tant elle
craignait que son amie la moins sincère ne fût pas de son avis.
Autour de ces quatre dames, venaient se grouper les duchesses de Mercœur et de Vendôme , la comtesse de Soissons , madame de Motteville, la marquise de la Force, et à voir l'empressement qu'elles mettaient à se conformer aux dévotes fantaisies d^Anne d'Autriche , on pouvait penser que l'emploi de favorite était secrètement brigué , et que les intimes de la reine ne tarderaient pas à être remplacées si elles s'avisaient de secouer le joug mystique qui pesait sur toutes les personnes composant la maison de sa majesté.
Si la dévotion et les pieuses habitudes qu'elle fait contracter occupaient tous les instans des dames qui se réunissaient , chaque soir, dans les petits appartemens de la reine, le plaisir et ses jouissances mondaines, ne lais-
saient pas un instant de repos aux amies de la duchesse de Luynes, qui semblait avoir pris a tâche de se mettre en contradiction, dans ses discours et sa conduite, avec Anne d** Autriche, dont les orgueilleux dédains avaient froissé son âme ; aussi la duchesse se vengeait en censurant gaîment la ferveur hypocrite qui transformait les petits appartemens du château de Saint-Germain, en une pieuse retraite oïl on priait et se repentait sous la direction du père Arnould, qui était devenu tout-à-coup un personnage important.
La duchesse de Luynes ne manquait jamais d''opposer un bal a un sermon, une brillante cavalcade a travers la forêt à une pénitence ordonnée parle père Arnould; on priait chez la reine, on dansait chez la duchesse; Anne d** Autriche se plaignait au roi de la conduite de madame de Luynes, tandis que celle-ci
obligeait son époux de bouder Louis XIII pour lui témoigner son mécontentement des mépris que la reine lui faisait essuyer chaque fois qu''elle en pouvait trouver Foccasion.
Mais ce n''était pas assez pour la duchesse, de lutter personnellement avec sa souveraine, il fallait encore que les personnes qui composaient sa société intime , entrassent dans cette ligue oîi chacune d''elles avait un ennemi h combattre ; ainsi la duchesse d'Epernon était opposée à la duchesse de Choiseul ; mademoiselle Vignerod, la nièce adorée de Tévéque de Luçon, détestait et jalousait madame d'Hautefort ; quant à la marquise de Feuquières et a la comtesse de la Valette , madame de Luynes n'avait rien imaginé de mieux que de commander à Nicolas Poussin , jeune peintre français , que M. des Noyers ^
surintendant des bàtimens , protégeait et produisait chez tous ses amis , une suite de tableaux , dans lesquels mesdames de Feuquières et de la Valette étaient représentées en habits monastiques, et toujours en compagnie d*'un galant gentilhomme, complice d*'une amoureuse défaite.
Ces tableaux , peints avec une grande délicatesse, étaient placés dans un des salons de la duchesse de Luynes , qui ne manquait jamais de les faire remarquer aux personnes qu''on lui présentait pour la première fois , et les explications ne se faisaient jamais attendre quand on désirait connaître les détails de cette satire en action.
Les intrigues , les calomnies , les réflexions désobligeantes, les luttes d'amour-propre et les cabales ourdies dans le secret de Talcôve ou du confessionnal , les rivalités entre les
DU CH/VTEAU. 111
créatures du premier ministre, les amies de la reine et les courtisans du roi, imprimaient une grande activité aux hôtes du royal château, et malgré cette curiosité inquisitorialequi s''exerçait sur les personnes et sur les choses , et a laquelle chacun prenait sa part , une secrète intrigue , connue seulement de M. de Luynes, était parvenue a se dérober aux traits de la médisance et de la calomnie.
Armand Du Plessis, en dépit du caractère sacré dont il était revêtu , entretenait un commerce de galanterie avec mademoiselle de Vignerod , sa nièce , qu''il avait attachée à sa fortune, et qui après avoir été dame d'atours de Marie de Médicis, pendant que celle-ci était reléguée a Blois, s''était , par les conseils de son oncle, ralliée a la duchesse de Luynes; mademoiselle de Vignerod était bien la personne la plus bizarre et la plus fantasque, par ses nombreux caprices qui influaient sur son
caractère au point de la rendre tour-à-tour impérieuse, résignée, coquette et simple dans son langage et ses ajustemens ; tantôt parlant de Dieu, avec Texaltalion qu'inspire un fanatisme aveugle , ou critiquant amèrement les ridicules de ses amies , le talent des poètes et des acteurs qui jouissaient des faveurs passagères d'une vogue aussi inconstante que peu méritée ; mademoiselle de Vignerod plaisait à son oncle avec tous ses défauts, et peut-être même à cause de ces défauts qui faisaient qu''onne trouvait jamais auprès d'elle cette douce quiétude de Pâme , cette tranquillité de Tesprit si nécessaires a des époux, si funestes à des amans , dont la passion ne subsiste que par les obstacles qu''elle rencontre , et qui ne cherchent dans un tendre sentiment qu''ils font éprouver , que des jouissances toujours nouvelles , jamais prévues.
Mademoiselle de Yignerod était Lien la plus détestable maîtresse qui pût s'offrir à uu prélat jaloux de sa réputation de sainteté , et de cette apparence de chasteté qui doit frapper €t convaincre le vulgaire; ses emportemens et les inégalités de son humeur, pouvaient compromettre le crédit dont Tévéque de Luçon jouissait auprès du roi , qui n''entendait point raillerie sur le chapitre de la galanterie; aussi, l'adroit prélat avait-il songé à mettre l'honneur de sa nièce et le sien à couvert derrière un bon mari, mais comme il n'était pas homme à sacrifier l'avenir au présent, et a faire, pour sortir d''embarras, des concessions dont il pourrait se repentir; avant de confier ses projets à mademoiselle de Vignerod , il avait cherché autour de lui le parti convenable, honorable surtout, qu''il voulait rencontrer; et comme un ambitieux a pour habitude de regarder au - dessus ,
jamais au-dessous de lui , ce fut un neveu du duc de Luynes, Antoine de Beauvais, marcjuis de Comballet , qu'A choisit pour devenir l'époux de mademoiselle de Vignerod ; et à «et effet , des ouvertures furent faites au duc de Luynes qui accueillit avec faveur les propositions de TeVêque de Luçon ; mais au moment de signer le contrat , une re'vélation terrible vint changer les résolutions du premier ministre , et lui inspirer le désir de rompre un hymen dont le marquis de Comballet hâtait la conclusion avec tout Tetri pressement d\in amant véritablement épris.
Un vicaire du diocèse de Luçon était arrivé à Paris, et il avait, mais en vain, sollicité une audience du duc de Luynes ; toutes ses instances étaient venues échouer devant le mauvais vouloir d''un secrétaire auquel il avait déplu ; mais le prêtre ne s''était point
découragé ; ne pouvant arriver jusqu''au duc de Luynes » il lui avait écrit le billet suivant :
« Monseigneur,
» L'ignominie d''une faute irréparable va » retomber sur un membre de votre famille , » et cette tache sera ineffaçable , car un lien » sacré unira la coupable au marquis de » Comballet.
» Donnez des ordres pour que je sois » admis auprès de vous ; je vous remettrai n des preuves de Tintrigue criminelle qu''un » mariage honorable ne romprait pas^ mais » dont elle assurerait Timpunité. »
Le prêtre dénonciateur d''un secret confié, sans doute , au tribunal de la pénitence et dans Tépanchement d'aune confession sincère, le prêtre, que ses débauches avaient fait
116 LA CHRONIQUE SCAXDALRUSE
chasser de révêché de Luçon , s'était rendu chez le duc de Luynes le lendemain matin , et il avait été introduit dans le cabinet du premier ministre , aussitôt qu'il s'était nommé à Thuissier de service.
La révélation promise avait été si précise , que les preuves qui raccompagnaient ne firent que corroborer les détails d'une intrigue que le duc de Luynes ne soupçonnait pas, mais dont la perversité lui inspira le plus profond mépris pour Févéque de Luçon qu'elle compromettait gravement. Le premier ministre consulta ses intérêts avant que de rompre ouvertement avec l'adroit prélat , qui avait su se faire admettre dans le conseil des ministres, et dont l'influence balançait son crédit et ébranlait l'autorité despotique qu'il exer- * çait sur l'esprit du roi, depuis le meurtre du maréchal d'Ancre.
DU CHATEAU. 1 l7
Le résultat des réflexions que fit M. de Luynes, le détermina a rompre Thymen projeté entre matl,emoiselle de Yignerod et son neveu, M. de Comballet, a taire soigneusement le véritable motif de cette rupture , et à trouver un époux complaisant , mais d''assez bonne noblesse , auquel il ferait les plus grands avantages pour le décider à jouer, auprès de mademoiselle de Vignerod, le rôle d^m amant qui n''avait point osé déclarer son amoureuse flamme à celle qui en était Tobjet; et afin d''assurer le succès de cette comédie , conçue dans Tintérét de la morale et de la dignité de sa famille , M. de Luynes se réservait, pour en assurer le dénouement, de faire intervenir le prêtre dénonciateur, ce vicaire dont la haine poursuivait secrètement Tauteur de sa ruine , cet évêque deLuçon qui voulait que ses subordonnés fussent irréprochables, et auquel on pouvait citer vingt faiblesses
dont la morale avait eu a gémir et les honnêtes gens a s*'indigner.
La comédie était faite, il ne restait plus qu'a trouver Facteur principal , le mari complaisant, discret, mais ambitieux, surtout, dont le duc de Luynes avait besoin pour détruire Textravagantc passion du marquis de Comballet; la création cfune compagnie des mousc|uetaires parut au premier ministre une excellente occasion pour faire un choix; depuis long-temps , il voulait donner au roi une garde d'*honneur , composée de personnes fidèles, et qu''en sa qualité de connétable , il se réservait de commander ; mais Louis XTII, tout en approuvant Pidée de son ministre , dont le principal défaut était de grever le trésor de cent mille écus par année, prit le titre de capitaine des mousquetaires dans redit qu''il rendit pour en ordonner la
formation ; cette petite défaite cramourpropre n'affligea cjiie médiocrement le duc de Luynes , et il s'en consola en songeant qu**]! restait le maître de choisir les candidats.
Sur ces entrefaites , le marquis 4Ifonse Ruccelaï, qui reparaissait a la cour après une absence de cjuelques années, s'était adressé au duc de Luynes pour placer d''une manière convenable un jeune gentilhomme de ses amis; la compagnie des mouscjuetaires n'existait encore qu''en forme d^édit et sur le parchemin revêtu du sceau royal ; aussi le premier ministre accorda - t - il facilement un brevet de mousquetaire au protégé du marquis italien.
On a vu que M. de Luynes avait songé à tirer un bon parti du hasard qui lui livrait un jeune gentilhomme d'aune noblesse de
fraîche date , el rjuc sa pauvreté et son ambition devaient rendre souple et docile à tout ce qu^ exigerait de lui.
Les prévisions du duc de Luynes avaient été déçues , et ce chevalier dWrtagnan , qu''il voulait substituer à son neveu , M. de Comballet , ne fut point ébloui par les brillans avantages qui lui étaient promis, car cette fortune qu'oQ lui offrait devait être le fi'uit d''une honteuse complaisance.
Le refus du chevalier avait irrité le duc de Luynes, et en entrant dans l'appartement de la duchesse, qui était encore a sa toilette, il sMcria d'une voix saccadée :
— Ne m''accorderez-vous pas , madame , quelques instans d'entretien? Il s'agit d^inc affaire importante...
— Et ennuyeuse , reprit la duchesse. Et du geste elle congédia ses femmes.
— L'honneur de notre famille y est intéressé , madame , reprit le duc de Luynes avec le ton de l'emportement , et ceci doit suffire , je pense , pour mériter toute votre attention.
— Sa majesté n'était pas d''liumeur joyeuse pendant le conseil , dit ironiquement la duchesse, aussi son premier ministre croit devoir Fimiter...
— Cessez de railler, madame la duchesse, car ce n'est pas le premier ministre qui vous parle ici, mais le chef d^me famille que sa fortune a placé assez haut pour craindre de déchoir... « Les Luynes, comme disent nos ennemis, sont d'habiles gens ; ils savent faire un honnête trafic de leur honneur et de leur conscience! » Et ils ont menti!... Afin de leur prouver qu*'ils nous calomnient, j''ai voulu épargner au marquis de Comballet le regret
122 LA CHRO:?ÎIQUE SCANDALEUSE
d'avoir formé un hymen dont il lui faudrait rougir plus tard.
— Vous avez rompu avec mademoiselle de Vignerod? dit la duchesse en pâlissant; mais c''est impossible! ce mariage a été annoncé , il doit se faire , et sans retard.
— Il ne se fera pas î
— M. de Comballet ne souscrira point a vos caprices ; il aime mademoiselle de Vignerod...
— Libre à lui de Taimer comme une maîtresse , mais jamais comme marquise de Comballet... Ah ! vous me regardez d''un air étonné , madame la duchesse , poursuivit M. de Luynes en s''animant, c''est qu''en efiFet j''exprime ma volonté sans vous faire connaître le motif qui la guide et la détermine... Mademoiselle de Vignerod , que je ne veux
point accuser trodieux calculs , est docile aux caprices de son oncle ; aussi est-ce à lui , à lui seul, que je fais honneui des ruses ourdies pour me décider à consentir à cet hymen ; Févéque de Luçon est un grand scélérat ! ajouta le duc en parcourant de long en large le cabinet de toilette de sa femme.
Madame de Luyncs était stupéfaite ; ce qu'elle venait d'entendre la plongeait dans un étonnement inexprimable ; Tépithète de grand scélérat, accolée au nom d''un prélat qu'elle craignait plutôt qu''elle ne Taimait, obéissant en cela aux secrets penclians de son époux, cette épithète, ainsi formulée, lui parut une déclaration de guerre , un malheur qui allait fondre sur sa famille ; et involontairement, ses souvenirs lui retracèrent la tragique catastrophe a laquelle la maison de Luynes devait son élévation et le comaien-
cernent de cette fortune qui lui avait suscité tant cFennemis et d'envieux.
Mais la duchesse n''était pas d'un caractère à se laisser abattre par d''amères réflexions ; le mariage du marcpis de Comballet était pour elle une impérieuse nécessité ., un devoir dont son époux ignorait les secrets motifs ; mademoiselle de Vignerod, ou une autre femme , peu importait a la duchesse ; Tessentiel , c''est que le marquis de Comballet cessât d''étre garçon; aussi, sans s'effrayer des obstacles devant lesquels le duc de Luynes s'arrêtait en les maudissant , elle le rassura en lui disant qu'elle allait trouver le moyen de tout concilier.
— Vous ! madame , dit le duc d'un ton incrédule , je suis , parbleu ! curieux de le connaître.
— Rien de plus facile , reprit la duchesse;
c'est de supposer un amant a mademoiselle de Vignerod.
— J'avais imaginé quelque chose de mieux , répliqua le duc, au lieu d"'un amant, c'est un époux que je voulais donner a la nièce de ce damné prélat; mais celui que j'avais choisi a refusé.
— Les ambitieux ne sont pas rares; nous en trouverons un autre.
— Mais le temps vous manquera; c'est demain, au petit-lever , que sa majesté doit signer le contrat de mariage du marquis de Comballet avec mademoiselle de Vignerod ; et c'est ce soir , dans quelques heures , que l'évéque de Luçon et moi devons en discuter les principaux articles... Je suis attendu à Paris.
— Eh bien , vous ne quitterez pas Saint- Germain ; voici un obstacle de créé.
126 LA CHRONIQUE SCAJXDALEUSE
— Le prélat est rusé ; il est capable de monter en voiture et d'arriver ici ce soir. Je sais qu'il est pressé d''en finir.
— Qu''il vienne ! la porle de votre appartement lui sera fermée ; vous êtes , dès a présent, dangereusement malade.
— Mais, madame la duchesse, cette plaisanterie...
— Nous fera gagner vingt-quatre heures ; c'est plus qu'il n'en faut pour trouver un mari.
— Et pour renverser un premier minisire ; sa majesté , par intérêt pour ma santé , pourrait songer a me remplacer.
— S'il en était ainsi, votre guérison serait prompte ; mais notre jeune roi n'aura pas le loisir d'y penser.
— Comment ferez-vous , madame la duchesse, pour lui créer des distractions? il est revenu de la chasse accablé de lassitude.
— J''occuperai son âme , et madame d'Hautefort m''y aidera , en dépit d'elle-même.
— Mais Tévéque dcLuçon...
— Est-il donc si difficile de le retenir à Paris ?
— Il soupçonnera le véritable motif d''un retard qui ne remédiera à rien.
— S'il empêche le mariage que vous redoutez comme la plus grande des calamités , ce retard sauvera tout.
— Enfin , madame la duchesse , vous ne doutez pas du succès,?
— Je suis certaine de réussir... mais quand je saurai , d''une manière plus précise , quels.
sont les torts de mademoiselle de Vignerod envers M. de Comballet , et comment un grave prélat , comme TeVéque de Luçon , se trouve mêlé à une intrigue d'*amouc.
— Dites , madame , que ce grave prélat en est le héros , et sa nièce la victime.
— Ceci n''est point une calomnie ?
— J'ai des preuves ; plusieurs lettres d''abord, et le témoignage d'un homme qu''on ne saurait récuser, car cet homme était le confesseur de mademoiselle de Vignerod...
— Et le vicaire de Tévéque de Luçon... Je sais sur ce prêtre quelques particularités...
— Vous feraient-elles douter de la vérité de ses accusations?
— Non, monsieur le duc , mais elles m''enipècheront de leur accorder une entière
confiance ; Thomnie qui se venge ne dédaigne aucun moyen pour abattre son ennemi , et la calomnie , vous le savez , est une arme meurtrière dans un combat de ce genre ; toutefois, c*'est un auxiliaire dont je ne me servirai qu''à la dernière extrémité.
— Ainsi , madame , le duc de Luynes ne sera pas en état de recevoir aujourd''hui...
— Ni de présider , demain , le conseil des ministres ; vous resterez prisonnier dans votre appartement pendant vingt-quatre heures.
— Vingt -quatre heures, soit! puissiezvous trouver un mari à cette mijaurée !
— Je le trouverai , monsieur le duc , et je vais sortir pour le rencontrer.
— Et moi, je vais me mettre au lit, dit M. de Luynes avec humeur.
130 LA CHROiMQUK SCANDALEUSE
— Faites des vœux pour moi , monseigneur, articula la duchesse avec une expression indéfinissable , je vais combattre pour sauver notre honneur.
— O Pambition! Tambilion! s''e'cria amèrement le duc en suivant du regard la duchesse qui s''ëloignait ; si je ne craignais ce maudit Du Plcssis , et sa faconde inépuisable , je ne prendrais pas autant de ménagemens pour rompre Talliance qu''il ambitionne — Mais les hommes d'*e'glise exercent tant d'influence sur Tesprit faible el pusillanime du roi , qu''il y aurait de la folie a mépriser un rival comme Tévéque de Luçon... Si je pouvais réussir à le faire exiler de la cour... ce serait un coup terrible porté à sa faveur naissante, car elle ne sVn relèverait pas... Cherchons un moyen.
Et M. de Luynes se fit déshabiller en se
plaignant de grandes douleurs de tête , et s''étendit sur sa couche pour rêver au projet que son esprit venait de concevoir.