‹ L'abbé et les mousquetairesChapitre 4 sur 10 · LE PRESENT ET LE PASSE · texte numérisé non relu

LE PRESENT ET LE PASSE

Nous avons laissé le chevalier d'Artagnaii cherchant une issue pour sortir des jardins du château de Saint-Germain ; il marcha d''abord pendant quelques instans dans les allées sinueuses qui le ramenaient à la même

place sans qu'il s''en aperçût, tant il était troublé par sa rencontre avec le marquis de Comballet, amant aimé, amant heureux peutêtre ! de cette Marie qu''il adorait, et qu'il retrouvait à la cour , elle , modeste pensionnaire d^me communauté religieuse de la Bretagne; sa jalousie était éveillée, aussi le pauvre chevalier changea-t-il brusquement de résolution ; indécis, jusqu'oïl ce moment, sur ce qu''il devait faire , il s"'arréta , et de Tendroit cil il se trouvait , ses regards découvrant le château, il s''écria d''une voix sourde :

— Marie! je ne quitterai point ces lieux sans t''avoir parlé ; si tu as pu oublier tes sermens, je te les rappellerai, moi; je te répéterai ce que tu me disais quand j^osais douter de la sincérité dé ton amour... « Nulle puissance humaine ne pourra séparer nos deux coeurs ! » Elle a dit cela ; quelques jours se sont écoulés , et je la retix)uvc écoutant les

paroles cFamour d^m de ces muguets qui se font un jeu de tromper et de séduire les femmes... Elle écoutait les paroles menteuses, les hypocrites protestations qu''il lui débitait à ses genoux... Malheur sur ce gentilhomme s''ii a pu la rendre infidèle!... Il respecte Tédit qui défend de se battre en duel. . . Vain subterfuge! car jene le respecterai pas, moi; et dusséje Toutrager publiquement pour le décider a mettre Tépéé a la main , il se battra... Ainsi , j''ai un rival!... Il est noble, il est jeune, il est riche , sans doute, et une famille orgueilleuse a voulu assurer Favenir de son unique enfant en la donnant a ce marquis de Gom ballet... Une famille! Mais Marie est orpheline... Comme moi, elle a été privée, jeune encore, des caresses de ses parens, et cette fraternité de malheur, cet isolement, que je déplore amèrement , et quVlle bénissait comme le premier hen qui nous unissait

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l'un à Tautre , cet isolement a donc cessé tout-a-coup , et la pensionnaire des dames du. Sacré-Cœur a quitté la sainte retraite où je Tai connue pour venir vivre dans un monde brillant qui n'était pas fait pour elle... J''éclaircirai mes soupçons. Puissent -ils n*'élre pas fondés !

En disant ces mots , te chevalier appuya son front brûlant sur le piédestal d''une Vénus ^ mais la fraîcheur du marbre n'apporta aucun soulagement à cette agitation des sens à laquelle il était en proie et que la solitude ne faisait qu'augmenter ; seul avec lui-même , Georges ne se contraignit point, et des pleurs sillonnèrent ses joues; cen'*était plus cet homme au langage hardi, a la parole brève , impérative, Cjui avait provoqué le marquis de Comballet, c''élait un enfant pleurant ses illusions perdues , et implorant cette Marie dont la

perfidie le désespérait; son chagrin s'exhalait si bruyamment qu'il attira près de lui une dame qui se promenait a pas lenls et en lisant attentivement une épître fort joliment écrite , qu*'un jeune poète , du nom de Corneille, venait d'adresser h Pévéque de Luçon en l'accompagnant d'un placet dans lequel il sollicitait sa protection.

Cette lecture finie, la jeune dame leva les yeux et aperçut, a l'entrée dVn bosquet, un homme dont Tattitude semblait indiquer qu'il implorait , humblement incliné, la Vénus de marbre qiii en défendait l'entrée ; ce culte idolâtre d'un nouveau genre fit naître un malin sourire que glacèrent les sanglots qui s'échappaient de la poitrine du chevaJier.

— Voilà une douleur poignante, murmura la jeune femme en examinant curieusement celui dont le désespoir venait de troubler sa

promenade ; il est donc bien malheureux ! ajouta-t- elle en soupirant.

'Obe'issant au sentiment de curiosité' qui la maîtrisait , elle avança , en marchant avec précaution et le visage baissé vers la terre , afin de donner à cette rencontre quelque chose d'inattendu qui lui permît de paraître étonnée; cette petite ruse féminine réussit complètement, et le chevalier, en entendant du bruit à ses côtés , se retourna, vit la jeune dame qui s''avançait au-devant de lui, et poussa un cri de joie en la reconnaissant :

— Marie ! dit-il avec explosion , Marie ! c'est Dieu qui a guidé vos pas de ce côté ; oh merci! merci! ajouta-t-il enjoignant pieusement les mains, mes soupçons vont donc s'éclaircir.

La jeune dame n'était que médiocrement

charmée de cette rencontre; et elle répondit avec le ton de Tembarras :

— Vous, ici, monsieur, vous qui fuyiez les hommes, c'est dans les jardins du château de Saint-Germain que je vous retrouve?

— Vous, Marie ^ que j'ai laisse'e dans un cloître , a cent lieues d"'ici , vous dont la destinée était de vivre ignorée, mais heureuse, peut-être! c'est a la cour que je vous retrouve, c^est sous les habits de ces femmes mondaines et frivoles que je revois la pensionnaire modeste et candide des dames du Sacré-Cœur; la soie et le velours ont remplacé la bure grossière qui vous couvrait sans pour cela vous rendre plus jolie... Des diamans brillent à vos doigts, Marie ; des diamans peuvent-ils appartenir, sans crime, à une pauvre orpheline?... Vous souriez dédaigneusement, Marie, u ce nom d''orpheline qui ne saurait vous

convenir... Ainsi, vous m'avez trompe! vous vous êtes joue'e de ma crédulité , de mon malheur î... C'est infâme!

— Avant de m''adresser d''amers reproches, monsieur Georges , savez - vous si je les mérite ?

— Marie, plùt à Dieu qu'ail me soit encore permis de douter de votre trahison , mais le hasard qui m'a conduit ici n''a pas voulu que je fusse plus long-temps dupe de vos manèges de coquette... A peine étes-vous à la cour, Marie , que déjà vous avez un amant !

— Qui dit cela? demanda fièrement la jeune fille en attachant sur Georges un regard qui étincelait de colère.

— Moi , Marie , moi , qui n''aurais point voulu le croire , si un autre me l'eût dit.

— En vérité , Georges , vous m''accus^z^

avec tant de conviction, que je ne crois pas de ma dignité de me justifier.

Et Fimpérieuse jeune fille releva fièrement la tête , et soutint sans embarras , ni trouble apparent , la colère muette , mais singulièrement expressive de Georges. Sa tranquillité parut au chevalier la meilleure preuve de son innocence, et il allait implorer un généreux pardon pour les injustes soupçons qu''il venait d'émettre avec une brusque franchise, quand le souvenir de sa rencontre avec le marquis de Comballet vint se présenter a son esprit.

— Marie, dit-il avec vivacité, loin de moi la pensée de vous calomnier ; mais si les apparences étaient contre vous, si cetamant,àrexistenceduquel je ne voudrais pas croire, si cet amant s'était présenté devant moi , et si je vous disais son nom et son rang , refuseriez-

VOUS encore de m'expliquer ce mystère cjui a bouleversé ma faible raison.

— Toujours injuste , toujours exagéré î s''écria Marie en adoucissant le son de sa voix et la sévérité de son regard; en vérité, Georges, vous mériteriez que je ne répondisse que par le silence a la prière que vous venez de m''adresser... Si j*'ai manqué de confiance en vous, c'est qu''il m''a fallu vous taire que j'avais une famille, des parens que je ne pouvais nommer... Esclave des circonstances, ma discrétion a été ce qu'on la désirait : sans réserve aucune , et afin de tenir religieusement mon serment, je me suis efforcée d''oublier mes souvenirs du passé... Vous Pavouerai-je , Georges ? Quelques mois après mon entrée au couvent, je m'étais habituée à cette vie paisible, uniforme qu'on y mène; jamais un regret, un désir impuissant ne sont venus troubler , pendant ce temps , la douce quié-

tilde de mon âme... Il me semblait que je n''avais point connu d'autre existence; vous parûtes, Georges, et votre pre'sence, que j''e'vitais avec soin, votre présence, au milieu des saintes filles que je nommais mes sœurs, fut pour moi un de ces événemens , heureux alors , et dont on remercie le hasard qui lui a donne' lieu... Sans expe'rience , sans défiance de moi-même , je m''abandonnai au nouveau sentiment qui occupait tous mes instans , qui me rendait préoccupée , distraite... même à Téglise... Je vous aimais, Georges, et la brusque détermination , prise par notre abbesse , de vous interdire Tcntrée de notre parloir, cette détermination, qui lui était suggérée par une prudence tardive , nous livra Tun à l'autre... Ne pouvant pénétrer dans Fintérieur du couvent, vous eûtes la hardiesse d'escalader les hautes murailles de ma prison, et chaque nuit,^ je quittais ma cellule pour aller vous retrouver

derrière la charmille dont Fombrage épais nous dérobait aux regards curieux...

— Marie , ces souvenirs sont gravés dans mon cœur , et je n''oublierai jamais nos délicieux entretiens.

— Georges , ces souvenirs appartiennent

au passé, ils peuvent compromettre le présent, aussi, quoi qu''il m'en coûte, j'ai dû les bnnnir de ma mémoire... Nous élions deux enfans alors; aujoard''hui, nous nous devons à nos devoirs...

— N'achevez pas, Marie, un mot de plus, et vous m'obligeriez à vous dire ce que je pense de votre étrange résolution.

"! — J'irai au-devant de cette menace, reprit la jeune fille , en souriant , et ce n'est plus rimmble pensionnaire des dames du Sacré-

Cœur qui vous répondra, mais la fiancée du noble marquis de Comballet.

— Vous ! fiancée a cet homme ! s'écria Georges d''une voix sourde ; ah ! Marie , c*'est infâme !

— Monsieur Georges , mademoiselle de Vignerod espère en votre loyauté ; un mot indiscret sorti de votre bouche lui ferait détester votre souvenir ; votre silence , en lui prouvant et voire respect et votre docilité , vous méritera sa protection... Et plus tard, quand vous serez raisonnable et guéri d'aune folle passion, je vous compterai avec joie au nombre de mes amis.

— Quel langage ! murmura Georges d'un Ion surpris ; tant de hauteur et d''orgueil ! Pauvre fou que j''étais! le démon avait pris le vis'age d'un ange.

Mademoiselle de Vignerod sourit en en-

tendant cette réflexion fort peu respectueuse, et avant de quitter le pauvre jeune homme auquel ses ruses féminines avaient mis au cœur une passion , d''autant plus violente , qu'il la ressentait pour la première fois, la nièce de Tévéque de Luçon voulut lui laisser quelques paroles d''espoir, qui eussent flatté un ambitieux , et qui ne provoquèrent quVin amer sourire et un remerciment peu courtois.

— Ma conscience ne se prête pas aussi facilement que la vôtre aux exigences capricieuses de mon imagination , lui répondit Georges ; je ne veux rien accepter de la fiancée du noble marquis de Comballet ! entendez-vous , madame !

Et Georges , que le dépit et la colère maîtrisaient , s''éloigna rapidement sans jeter un regard sur cette Marie qu'il ne reconnaissait pas , car son langage hautain , ses manières

pleines d'^afféterie lui faisaient douter du témoignage de ses yeux ; il ne pouvait croire que ce fût la même jeune fille , dont Tamour naïf et candide avait éveillé dans son àme de généreux sentimens , qu'il retrouvait sous les habits d\me femme de la cour de Louis XIII ; ce changement , opéré en moins d''un mois, lui semblait un prodige, et en sortant du château de Saint-Germain, Georges ne put s''empécher de s''arrèter un instant, non pour en contempler la gothique architecture , mais afin d''exhaler son dernier cri de désespoir et de haine.

En se rendant à l'hôtellerie, oii Alfonse Kuccel.'iï descendait habituellement, Georges méditait un projet de suicide qu''il voulait mettre a exécution la nuit suivante.

Mademoiselle de Vignerod était rentrée dans son appartement en se disant :

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