‹ L'abbé et les mousquetairesChapitre 7 sur 10 · CELV DEVAIT FINIR AINSI · texte numérisé non relu

CELV DEVAIT FINIR AINSI

pas dans la poche de mon habit une .lettre signée Marie de Montbazon ; je réchangerai contre un brevet de mousquetaire... qu'il soit signé Luynes ou Armand Du Plessis de Richelieu, ceci m''importe peu, Tessentiel, c''est que Georges fasse partie de la maison du roi , et qu'il devienne Fami , le compagnon de M. de Comballet... A mon protégé les honneurs de l'attaque... Les Luynes viendront ensuite... Ils sont trop haut placés , dit Ruccelaï d^une voix sombre , le moment est arrivé de les précipiter dans l'abîme !

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Pendant que le marquis Alfonse Kuccelaï se promenait dans le petit vergerde riiôtelleric , en attendant l'arrivée de madame de Luyncs , Georges sV'tait retiré dans sa chambre emportant avec lui les pistolets que son protec-

leur venait de lui donner et qui devaient lui servir a mettre k exécution le sinistre projet qu''il avait conçu en quittant la jolie mais trop perfide cre'ature, qu''il ne connaissait que sous le nom de Marie, et qui , au château de Saint- Germain , s'était révélée a lui sous celui de mademoiselle de Vignerod.

La mort ! et une mort obscure, sans gloire, une mort inutile, que les gens sensés blâmeraient comme un acte de folie, et que les oisifs commenteraientenraccomnagnant de conjectures absurdes , la mort par le suicide , voilà quelle était la résolution d''un homme de vingt ans, qui voulait abandonner la vie, parce qu'une femme s''était jouée de son premier amour, et qu'il se persuadait que ce sentiment froissé le laisserait dans un découragement qui déjà lui faisait prendre tout en dégoût.

Et Georges, Tenfunt adoptif de Concini

d*" Ancre , le protégé d'Alfoiise Ruccelaï , qui Favait élevé pour la vengeance, Georges, qui s''élait promis de porter le déshonneur, le trouble et le désespoir dans le sein de celte famille des Luynes, dont le chef avait encore les mains souillées du sang de son père d''adoption, Georges, élevé par un jésuite, et conseillé dans toutes les actions de sa vie par un Italien, Georges avait tout oublié , sormens , promesses, désirs de vengeance, il avait désappris les patientes leçons de ses maîtres pour se livrer entièrement à son désespoir.

Georges , après avoir barricadé la porle de sa chambre, afin de s''ôter jusqu''à la possibilité d''être secouru , au cas où son homicide projet rencontrerait des obstacles qu*'il ne pouvait prévoir, Georges s''assit à une table , chargea les armes que Huccelaï venait de lui donner, ( t p épara une espèce de potion empoisonnée , au moyen d'une poudre qui lui

avait été donnée, à Rome, par un pauvre diable d''alchymiste ; ces préparatifs terminés, Georges écrivit au marquis une longue lettre dans laquelle il lui expliquait les motifs qui le déterminaient à abréger des jours voués au malheur et a la perfidie.

ce Je meurs , disait-il en terminant, je meurs

D avec le regret de n'avoir pu faire réhabiliter

» la mémoire de mon premier bienfaiteur.

» A vous cette noble tâche , généreux Alfonse

î) Ruccelaï , a vous Thonneur de sauver la

w mémoire de Concinid** Ancre de Tignominie

» dont ses ennemis ont couvert son nom ; je

» me sens impuissant pour accomplir ce de-

» voir sacré ; je vous lègue ma vengeance :

» refuserez- vous l'héritage du malheureux

» Georges ? »

La seconde lettre qu'il écrivit , était adressée à mademoiselle de Yignerod.

Un désespoir inutile. 227

« Marie,

)i> Au moment de paraître devant Dieu ,

» notre souverain juge , j''eprouve le besoin

» de vous dire un dernier adieu. Ce n'est pas

)i à la femme brillante de parure , étincelante

» de diamans , à la femme de cour , dont le

•» sourire est une étude , la parole un men-

« songe perpétuel , et Tamour un poison qui

» enivre et qui tue , ce n''est pas à la nièce

» d'un prélat trop fameux par ses trahisons

» politiques que j'^adresse ces lignes , c^est à

» la sœur Marie du couvent des Dames du

» Sacré-Cœur, c''est a Tange consolateur dont

)) Tapparition a été pour moi un bonheur

» ineffable et le plus grand des malheurs;

» c''est à vous , Marie , à vous , ma compagne

» chérie, que j''appelais ma sœur, qui me » donnais le doux nom de frère , que je fais

)> mes adieux , comme vous me fîtes les vôtres

» la dernière fois que je vous "vis en Bretagne.

M Je ne rappelerai point a votre mémoire » un passé, dont je ne puis évoquer un seul )) souvenir sans qu'il me donne le droit de » vous adresser des reproches. Je ne veux » point troubler Pheure suprême qui va com- » mencer pour moi ; oui , Marie , vos torts » s''effacent de ma mémoire , et je ne songe » maintenant qu'eaux délicieux instans que » j''ai passés près de vous, à ces entretiens, » nocturnes, pendant lesquelsnous redoutions » d'être surpris ; aux ruses bien innocentes » qu'il nous fallait employer pour nous voir » sans éveiller les soupçons de la rigide ab- » besse , dont je n'avais pu tromper la vigi- » lance alors qu'elle daignait m'admetlre a » son parloir.

M J'ai rêvé le bonheur ; Dieu n'a pas voulu » que sa faible créature pût s'en glorifier ; il

» a ddtournë ses regards, et Thomme est » tombe' , quand ses illusions ont été dé- )) truites.

» Marie , quelques minutes encore et la » mort circulera dans mes veines ; pas un mot » amer, une malédiction ne s''échapperont de » ma bouche quand mon cœur cessera de » battre dans ma poitrine. Soyez heureuse si » \'ous le pouvez , et pensez quelquefois au » pauvre Georges, car , lui ! vous aimait sin- » cèrement.

» Adieu , Marie , adieu ! w

Cette lettre était adressée a mademoiselle de Vignerod , fille d''honneur de la duchesse de Luyncs.

Quand Georges eut fini d''écrire , il avala

stoïquement le breuvage empoisonné qu'il

avait préparé , et afin d''abréger des souflFran- I. 16

230 UN DÉSESPOIR llfUTILE.

ces dont it ignorait la durée , il arma ses pistolets , et les appuya sur son front, mais au moment de lâcher la détente meurtrière , Georges entendit parler sous sa fenêtre ; c'était la voix de Ruccelaï , à laquelle venait se mêler une voix harmonieuse , sonore et dont les accens allaient a l'àme; Georges remit ses pistolets sur sa table , et entr'ouvrit doucement la croisée , non pour satisfaire une indiscrète curiosité , mais pour s''assurer qu''il ne s'était point trompé.

La duchesse de Luynes ^ qui était venue trouver Alfonse Ruccelaï , lui disait en ce moment : « Que Pamitié de la duchesse de Luynes lui était acquise , car il est des services qu'on ne peut payer autrement. » Ce nom de Luynes, que Georges exécrait , ce nom vint bouleverser son àme , et lui arracha Texclamation qui avait fait tressaillir la duchesse ; il retomba sur sa chaise en proférant quelques impréca-

lions inarticulées , car déjà une torpeur invincible s'emparait de lui ; il fit un mouvement pour saisir ses pistolets , et s''élancer a la fenêtre, afin d''immoler cette femme qui portait le nom de Luynes ; mais ses forces trahirent son espoir, et il retomba lourdement sur sa chaise en disant d'une voix éteinte :

— Dieu ne le veut pas !

Il joignit pieusement les mains , et murmura une fervente prière qu''il ne put achever.

Cest dans cette même nuit , et quelques heures après , qu'Alfonse Ruccelaï se faisait réveiller pour se rendre a Paris , chez Tévêque de Luçon ; en passant devant la chambre de Georges , il s'arrêta indécis s''il ne Tinslruirait pas de la démarche qu''il allait faire , mais comme il se consultait, un ronflement sourd , inégai , lui arriva aux oreilles.

— Laissons-le dormir, se dit Ruccelaï , et occupons-nous de son bonheur.

A son retour, la journée était déjà bien avancée , et comme il s'étonnait de ne point voir Georges venir au-devant de lui , Thôtellier Simon lui apprit que le chevalier n'^avait pas encore quitté sa chambre.

— Comment ! s'écria Ruccelaï , il dort encore? Servez-nous a déjeuner, monsieur Thôte, et apportez-nous votre meilleur vin du Rhin, ' une bouteille de Champagne et votre plus vieux flacon de cette liqueur des îles auquel vous donnez le nom de rhum... hàtez-vous !

Pendant qu'on préparait le déjeuner, Ruccelaï pénétrait par la fenêtre dans la chambre de Georges; la porte était si soigneusement fermée qu'acné avait pu résister aux violentes secousses que lui imprimèrent deux vigoureux garçons d'écurie.

UN DÉSESPQIR INUTILE. 23»

Ruccelaï trouva son jeune ami e'tendu sur une chaise , la lélc penchée sur la poitrine , le visage pourpre , la respiration haletante , difficile.

— Qu'a-t-il fait ? le malheureux ! s''écria-til en apercevant les pistolets armés, et le verre dans lequel il restait encore quelques gouttes d'une liqueur verdàtre.

Un examen plus calme , plus attentif vint dissiper les craintes de Ruccelaï ; il renversa la liqueur dans le creux de sa main , en aspira Todeur, et se mit a rire aux éclats.

— Le pauvre garçon a bu là une détestable drogue, dit-il... Cest un poison, en effet, mais un poison qui n'est dangereux que pour ses sens...

11 prit les lettres qui étaient sur la table auprès des pistolets , ouvrit celle qui lui était

destinée , la lut avec attention , et s'empara de la missive adresse'e à mademoiselle de Vignerod en se disant :

— Yoila un auxiliaire puissant pour déterminer le duc de Luynes a nous accorder le brevet que nous sollicitons et qui , cette fois, nous sera délivré sans aucune condition... C'est assez nous occuper de l'avenir, ajoutat-il, songeons au présent, à ce pauvre Georges, dont la léthargie ne finirait que la nuit prochaine , si je n'avais les moyens de la faire cesser à l'instant.

AlfonseRuccelaï alla chercher dans sa chambre un flacon renfermant une essence, dont quelques gouttes suffirent pour provoquer une réaction rapide et bienfaisante, qui fit cesser l'état de torpeur dans lequel Georges était anéanti depuis quinze heures au moins ; en recouvrant l'usage de ses sens , il poussa un

UN DÉSESPOIR IMITILE. 235

cri de surprise , car Ruccelaï était devant lui , et l'examinait d''un œil sévère.

— J'existe ! s''était écrié Georges avec Taccent du désespoir.

— » Grâce à mes soins , pauvre fou ! répliqua Ruccelaï ; ainsi , Georges , les hypocrites protestations d'aune coquette, ses agaceries , son langage menteur, tout cela vous a fait oublier ce que vous devez à la mémoire de votre Lienfaiteur... Se tuer parce qu'une femme vous a trahi... Insensé ! c''était lui procurer un nouveau triomphe et de nouvelles joies... Vous en jugerez, car votre sourire incrédule est encore un hommage que vous rendez à la nièce de Tévèque de Luçon , à la marquise de Comballet; oui, après que vous lui eûtes fait vos derniers adieux, elle signait son contrat de mariage , le sourire sur les lèvres, la joie au cœur, et radieuse de bonheur; cette

belle fiancée n^i pas eu un regret , un souvenir pour ce Georges qu''elle avait trompé , et qui s'immolait généreusement plutôt que de se venger... Il est des femmes qui ne méritent que nos hommages et nos mépris, et mademoiselle de Vignerod est une de ces créatures là ; on les encense, on les adule... mais elles n'*inspirent ni Testime, ni Tamitié... Quant a Famour, c''est un sentiment brutal s'il naît seul dans le cœur d'un homme...

— Ah ! marquis , vous n'avez jamais aimé î

— Mon pauvre Georges , la faible humanité nie ce qu'elle ne comprend pas : c'est un travers; l'expérience vous en corrigera ; le maudit alchymiste , qui vous a vendu cette drogue malfaisante , avec laquelle vous espériez vous endormir d'un sommeil éternel , cet empoisonneur de nouvelle espèce vous a mis dans

le sang un feu lent qui éveillera dans votre sein des désirs auxquels vous donnerez tantôt le nom de passion , une autre fois celui de caprice ; mais celles qui en seront Tobjet l'appelleront du doux nom d\imour... Et ditesmoi, chevalier, si ces amours là dureront plus d'un mois ? C'est un siècle pour de semblables attachemens... Dans un an, vous serez entièrement de mon avis... En attendant , allons, déjeuner ! quelques verres d''un vin généreux disiperont vos noires idées.

— Marquis, tous vos efforts sont impuissans pour me rendre heureux ; par une fatalité inconcevable , je détruis ce que vous édifiez ; yous sollicitez , et je refuse ce que vous avez obtenu... J''ai honte de vivre encore.

— Vivez, chevalier, vivez pour vous venger et pour jouir d''une existence que vos passions , quand elles prendront Tessor, sau-

ront vous rendre fortunée..- Pai dans la poche de mon habit, un puissant argument pour déterminer le duc de Luynes a vous faire admettre dans les mousquetaires de sa majesté ; et tenez , Georges , je vais achever de détruire vos illusions en vous apprenant quelle était cette femme que M. de Luynes vous oflFrait en vous accordant le brevet que j'avais sollicité... Cette femme, parée des dons de la nature et riche à combler tous les désirs d''un ambitieux» cette femme, sur laquelle planait d'ignominieux soupçons, c'était Marie de Vignerod, c'était la fiancée du marquis de Comballet, auquel le duc de Luynes voulait épargner d'amers regrets... L'ambition a fait ce mariage qu'un sentiment d'honneur rompra peut-être... Ceci dépend du mari secrètement outragé.

— Il ne se plaindra pas , dit Georges avec

un sourire indéfinissable ; ce marquis de Gomballet a Pâme d''un courtisan... il est lâche et rampant.

— C'est un membre de cette famille des Luynes , reprit Ruccelaï , et ce titre vous dit assez qu'ail ne doit point échapper à votre ressentiment.

— Nous nous retrouverons , articula sourdement Georges.

— A table ! s** écria Ruccelaï.

Georges se leva en chancelant, mais cette faiblesse se dissipa promptement, et il put suivre Ruccelaï dans la chambre voisine où le couvert avait été mis.

Ils déjeunèrent gaîment.

Au dernier verre de Champagne , Georges s'endormit.

— Il se réveillera de lui-même , dit Rucce-

lai, profitons de ce moment pour expédier ma correspondance.

11 écrivit a la duchesse de Luynes une lettre pressante dans laquelle il sollicitait ses bontés et un brevet de mousquetaire pour un petit gentilliomme de ses amis ; cette épître , doucereuse et menaçante eut une prompte réponse : le valet, qui en était chargé, revint porteur d'un brevet dont les noms restaient à remplir.

— Je les mettrai, moi! ditKuccelaï.

Et il renvoya le valet, au château de Saint- Germain , avec la lettre que Georges avait écrite à Marie de Vignerod. Celle-ci devait rester sans réponse.

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