Sainte-Beuve, Port-RoyuU t. III, p
LOKATOIRE H
Renaudot, dont les amitiés allaient à des jansénistes notoires, comme le médecin Dodart\ Arnaiild et d'autres. N'était-ce pas assez pour détourner de la Compagnie le jeune Eusèbe ?
A cette époque, une autre congrégation, toute jeune encore, complètement française par ses membres et par son esprit, célèbre déjà par ses travaux, attirait à elle les sympathies du clergé de France : nous avons nommé rOratoire. Cette libre association de prêtres avait été établie en France par Pierre de Bérulle, en 1611, à l'imitation de celle qu'avait fondée à Rome, sous le même titre, en 1548, saint Philippe de Néri. La congrégation de Paris avait eu successivement à sa tête trois hommes de grand mérite : les Pères de Bérulle, de Condren, et Bourgoing^. En ce moment même, le P. Le Boux était, depuis plusieurs années l'orateur en vogue, goûté de la Cour et de la ville, et illustrait sa famille religieuse. On ne sait exactement quels motifs particuliers inclinèrent vers l'Oratoire notre jeune étudiant. Peut-être le grand nom du P. .lean Morin ^, mort depuis peu d'années, en laissant une œuvre de théologie positive suffisante pour immortaliser sa mémoire. Peut-être la réputation scientifique de la Société, qui possédait dans sa maison de la rue Saint-Honoré une des bibliothèques les plus riches et les plus précieuses de Paris.
1. Denis Dodart (1630-1707), dès 16ti6 professeur de pharmacie, puis bientôt après, conseiller et médecin de Louis XIV.
•?. Ce dernier avait eu la gloire d'être loué par le jeune et déjà illustre abbé Bossuet, qui avait prononcé son oraison funèbre le 4 décembre 1H6'2.
;^. Jean Morin, l'un des premiers membres de l'Oratoire, né en 1591, de parents protestants, mort en 1()59, ayant donné au public plusieurs ouvrages, dont les princii)aux sont le Commeniariua historiens de disci/dinain admlnistriilione sacramenti f'œniteniix, 1(')51, in-fol., et le CommeiUarius de sacris Ecclesix ordinationibus, 16.05, in-fol.
12 VIE DE KEiNAL'DOT
Peul-ètre aussi serait-il permis de supposer que la défiance qu'un groupe notable de membres de TOratoire nourrissait à Tégard de la Compagnie de Jésus ne fut pas étrangère à sa détermination.
Le jeune Renaudot, se croyant donc appelé à servir Dieu dans l'Oratoire, obtint de son père la permission d'y entrer. Ce fut une dure et pénible épreuve pour Eusèbe Renaudot; son fils arrivait à l'âge où il pouvait devenir déjà un ami et un confident, et ses succès faisaient le plus grand honneur à sa famille. On sent, à la lecture du Journal^ la souffrance que le père éprouva à son départ. Voici en quels termes il notait, le soir même, ce douloureux événement: « Le 17 juin 1665, à quatre heures après midi, mon fils aîné, Eusèbe, me dit le dernier adieu, entrant dans la Compagnie de l'Oratoire, avec une gaieté qui me fit assez juger de sa bonne vocation; sa mère, qui l'aime chèrement, ne manquera point de répandre des larmes quand elle le saura. Il est entré ce soir dans la maison de l'Institut du faubourg Saint-Michel \ à 450 livres de pension pour la nourriture et l'entretien. Dieu veuille donner sa bénédiction à ses suites aussi bien qu'aux commencements-. »
Ce même jour, le jeune Eusèbe commençait son année d'épreuve ou de noviciat, après laquelle les supérieurs delà congrégation devaient décider de son admission définitive^ .
1. Aujourd'hui, hospice des Enfants-Assistés, près de roi)servatoire, dans le XIV" arrondissement (Cf. le D"" Ghéreau, dans les Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, t. IV, p. 250, noie 2).
2. Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris {iiid.)\ — et Bulletin de la même Société, t. XV, p. 90-91.
3. Pe«idant plusieurs années encore, le père devait continuer à i)ayer la pension de son fils, et l'on reconnaît, au soin minutieux avec lequel il ins-
L ORAÏOIUE \ 3
Pondant cette première année de séjour à TOratoire, Eusèbe Renaudot fut peut-être tonsuré avec son frère cadet, François, dansTOratoire Saint-Honoré, le 14 septembre 1G65 '. Il reçut le 12 juin 1666, veille de la Pentecôte, les quatre ordres mineurs, à rarcheveclié de Paris, des mains de M^"" de Ligny, évêque de Meaux^. Enfin, le mercredi suivant, 17 juin, jour anniversaire de son entrée, il était admis dans la Congrégation^.
Quatre mois plus tard, le jeune minoré dut se rendre à Saumur, où était la maison d'études tliéologiques la plus célèbre de TOratoire. Là il devait achever de développer ses goûts scientifiques, s'assurer de sa vocation, parfaire sa formation intellectuelle et poser les assises définitives de toute sa vie. Il partit le 21 octobre, voyageant sans doute à petites journées, et n'arriva que le l^"" novembre, jour de la Toussaint ''.
Il convient d'exposer en peu de mots ce que le « confrère Eusèbe », comme l'appelait son père, allait trouver
crivait dans son Journal, uu fur et à mesure, les sommes qu'il versait, l'homme dordre et le financier avisé, le dij^ne fils de Théophrasto Renaudot. « Le 20 juin, écrivait-il, j'ai donné à l'Institut deux cent septante livres, savoir, cent cinquante livres pour la demi-année de pension, par avance, de mon lils Eusèbe, et cent vingt livres pour ses habits et entretien, à la réserve du linge que sa bonne mère lui a fait faire, et pour lequel la maison de roi atoire diminue trente livres sur les cinquante écus de l'entretien par an. » (Bulletin, il)., p. 91.)
1. François fut certainement tonsuré ce jour-là des « mains de Ms>- l'évèque de Périgueux», Cyrus de Villers (1()54-1G()7) {Journal d'Eusèbe, i6ù/.) ; mais aucune mention n'est faite d'Eusèbe en la circonstance.
2. Me-- de Ligny, coadjuteur, puis évêque de Meaux, IGGO-KiSl, prédécesseur de Bossnet.
'6. L'événement est mentionné en ces termes dans le Journal paternel : « Le \1 juin, lendemain des fêtes de la Pentecôte, mon fils Eusèbe Renaudot entra dans l'Oratoire de Paris. Je payai au P. du Saussay (P. du Sau- ?ey, murt à Paris le 10 mai 1G77. Note du D'" Chéreau) la somme de vingtcinq écus, faisant septante-cinq livres, pour le premier quartier de sa pension par avance. » {llnd.. p. (Jl.)