‹ L'Abbé Eusèbe RenaudotChapitre 12 sur 138 · Journal d'Eusèbe, ibid., p · texte numérisé non relu

Journal d'Eusèbe, ibid., p

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dans celte maison. Le P. Morin avait rendu célèbre la maison de TOratoire de Paris, où il avait résidé la plus grande partie de sa vie. Celle de Saumur avait possédé le fameux P. Louis ïhomassin^ Ce dernier, marchant sur les traces du P. Morin, et du P. Petau ^ de la Compagnie de Jésus, inspiré comme eux par les nécessités de la polémique contre les protestants particulièrement nombreux à Saumur, avait inauguré dans sa chaire de théologie une nouvelle méthode d^enseignement, qui devint'po^i' ainsi dire la caractéristique de TOratoire. La Sorbonne, livrée tout entière à une scolastique en décadence, se perdait au milieu de questions souvent aussi subtiles qu inutiles.

Les Jésuites apportaient dans les discussions de théologie dogmatique, prétendait-on, le même esprit que la Sorbonne 3, et on les accusait, d'autre part, d'incliner, en théologie morale, vers le probabilisme pur et simple, au point de tomber dans le laxisme ; plusieurs parmi eux semblaient ne concevoir Texégèse que comme une compilation, plus ou moins méthodique, de tout ce que les Pères de TÉglise ou les divers commentateurs avaient dit sur chaque verset de la Bible.

A côté de la Sorbonne et des Jésuites, l'Oratoire voulait avoir sa méthode.

Il comprit la nécessité d'étudier directement le texte

1 Louis Thomassin, né à Aix en Provence, en 1619 entré à romtoire en 1032, professeur de théologie à Saumur, de 1649 a 1(.d4, mort en 109o.

2. Denis Petau, jésuite (1083-1652), surtout connu par son ouvrage con^ sidérable de tl.éologie positive, les Dofjmata theologica, publies de 104^ a IboO

^Vce'n'esttu'avec les plus grandes difficultés que les Dorpnata theolof/ica du P. Petau purent paraître. M. Turmel en a esquisse le récit dans la Bévue du Clergé français (15 janvier 1902, p. 372 et suiv.)-

sacré lui-même, comme faisaient les Protestants, et de l'étudier dans sa propre langue, dans l'hébreu ou le grec, avec le secours des versions les plus anciennes et des paraphrases des premiers siècles. C'est la méthode que personnifia, dans ce môme xvii*" siècle, Toratorien Richard Simon.

L'Oratoire ne nous a pas laissé d'œuvre didactique de théologie morale bien caractérisée. Mais les sermons de Massillon inclinent vers le rigorisme, qui était la tendance de l'esprit français à cette époque, et les sympathies jansénistes communes au plus grand nombre des Oratoriens permettent de croire qu'ils combattaient vivement ce que l'on appelait « la morale relâchée des probabilistes et des casuistes ».

En philosophie, le cartésianisme trouva chez les Oratoriens de nombreux adeptes. 11 suffit de nommer le P. Bernard Lamy \ l'un des adversaires marquants de la pliilosophie aristotélicienne; et surtout Malebranche 2, le Platon chrétien, qui lut à l'Oratoire pour la première fois le Traite de Vhonime^ de Descartes, et y puisa les premiers principes de son système sur V occasionnalïsme et Vontologisme.

Mais c'est surtout dans le domaine de la théologie dogmatique que l'Oratoire a marqué le plus profondément son action. Abandonnant les théologiens scolastiques à leurs spéculations, basées trop souvent sur des fondements arbitraires et mal assurés, on se tourna vers la théologie positive. On crut préférable de s'appuyer

1. Bernard Lamy (1640-1715) professa la philosophie à Angers.

2. iNicolas Malebranche (1638-1715). Son principal ouvrage est la Recherche de la vérité (1674 et 1675).

sur les attestations des Pères et les témoins de la vivante et perpétuelle tradition de l'Église, plutôt que sur des syllogismes indéfiniment continués. Cette méthode, inaugurée par le jésuite Petau, fut introduite à l'Oratoire par Jean Morin. L'influence de ce grand théologien la fit imposer dans les principaux séminaires de sa congrégation. La même année 1649 vit le séminaire de Notre-Dame-des-Ardilliers, à Saumur, et celui de Saint- Magloire, à Paris, commencer des conférences de théologie positive. A Saumur, l'académie théologique des Protestants avait conquis, sous la direction de Louis Cappel ^ , de Moyse Amyraut 2,de Josuéde la Place •"', une situation considérable dans le monde théoîogique, surtout depuis la publication du recueil des Thèses Salmurienses. Son voisinage donnait aux Conférences de l'Oratoire une importance de premier ordre.

Il était de toute nécessité que la théologie catholique pût tenir tête aux objections soulevées par d'aussi rudes jouteurs. Thomassin dirigea tous ses efforts vers

1. Louis Cappel. calviniste, né à Sedan en 1585, étudia à Oxford et revint en France comme professeur d'hébreu et de théologie à Saumur, où il mourut en 1G58. Il est surtout célèbre par sa Critica sacra, Paris, 1U50, in-fol., et par son système sur l'origine des points-voyelles, qu'il attribuait aux Massorètes, eu les accusant d'avoir ponctué ainsi les Livres saints sans être guidés par des traditions authentiques. Le système était alors tout nouveau et paraissait d'une extrême témérité.

2. Moyse Amyraut, né en 159G, remplaça Daillé, en 1G2G, à l'Académie de Saumur, où il fut le collègue de Cai)pel. Un de ses principaux ouvrages est intitulé De sécessions ab /'Jcclcsia liomana, deque pnce inler evant/elicos ia negotio religionis instituenda; il y prônait la concentration des Protestants contre l'Eglise romaine. Il mourut en 1G()4.

3. Josué de la Place, théologien calviniste des plus renommés, occupa longtemps à Saumur une chaire de théologie. La particularité la plus notable de son système théoîogique consiste en ce que, d'après lui, le péché origiiiel n'est imputable à l'homme et punissable que lorsqu'il s'y est ajouté un péché personnel. Il eut la part principale dans le recueil intitulé llieses salmurienses. Il mourut en 1GG5.

ce but; les Pères, les Conciles, n'eurent bientôt plus de secrets pour lui. Pour atteindre un plus nombreux cercle d'auditeurs, et obtenir peut-être même la conversion des âmes bien disposées et incertaines dans leur foi que le calvinisme retenait encore, il donna des conférences publiques de théologie positive qui obtinrent un grand et légitime succès. Amyraut disait lui-même « que la maison de Notre-Dame-des-Ardilliers des prêtres de rOratoire était un fort que l'Eglise romaine opposait à la place d'armes que les Protestants avaient établie dans cette ville' ». De ces conférences sortit l'ébauche du grand travail publié en 1684 sous le titre de Dogmata theologîca, et aujourd'hui encore si estimé.

Pendant les deux années qu'il passa à Saumur, lejeune Kenaudots'inilia à cette science de la théologie positive. Le P.Thomassin, il est vrai, avait quitté cette ville depuis plusieurs années, ayant été rappelé à Saint-Magloire dès i6o4; mais il y avait laissé des disciples. Leur nom n'est pas passé à la postérité, mais leur mérite est attesté par celui de leurs élèves, les Oratoriens éminents comme en connut beaucoup le xvii^ siècle.

EusèbeRcnaudot se sentit à Saumur dans son élément. On lui mit entre les mains les œuvres des Pères grecs et latins, on lui donna surtout le Commentarhis de sacris Ecclesix ordinationibus du P. Morin, l'un des ouvrages les mieux informés et les plus solides de théologie positive. On lui fit lire les textes anciens des Conciles, toute cette littérature chrétienne incomparable des premiers siècles. Sa jeune érudition y goûtait un plaisir infini; il

1. Cité dans la \ie du P. Thomassin, placée en tète de l'Ancienne et Nouvelle discipline de r Eglise, édit. Guérin, t. I, p. ix.

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trouvait plus de satisfaction intellectuelle à écouter la voix même de Tl^^glise, la voix du peuple, des grands génies et des humbles et austères savants, qu'à entendre les subtilités de la scolastique. Il y apprit à ne rien affirmer sans l'appui d'une preuve claire et apodictique. Surtout, il sentit s'affiner de plus en plus le sens historique si délicat que possédait sa riche nature. Dans cette étude des sources, remontant jusqu'aux origines, il apprit à distinguer d'une manière plus précise ce qui constitue l'essence de la foi, quelles sont les vérités enseignées dès les premiers siècles, quelle est la valeur réelle de tant de thèses introduites sur le tard et sans preuves suffisantes dans la théologie catholique; il aimait à saisir les points de contact perpétuel entre les Églises d'Orient et d'Occident, et à rechercher l'accord de la foi entre les formules modernes et celles qu'avaient employées les Pères et les anciens.

Il joignit à l'étude déjà si ample du dogme catholique une connaissance plus approfondie des langues orientales. Il possédait déjà les éléments de plusieurs de ces langues avant d'entrer à l'Oratoire. Où les avait-il apprises ? Le journal de son père ne le dit pas. Peut-être avait-il commencé seul, comme faisait vers le même temps le jeune abbé de Longuerue^ Dès le premier mois de son séjour à Saumur, il envoyait à son père, comme témoignage de son ardeur au travail, une longue lettre où les langues les plus diverses étaient appelées à exprimer les sentiments de son cœur. Le 16 novembre,

1. Louis Diifour, abbô de Longuerue, un des plus savants hommes de celle époque; il se mil, à quatorze ans, à éludier les langues orientales. Né en 1652, il mourut en 1733.

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dit Eusèbe Renaiidot, « je reçus une lettre de notre cher confrère écrite en huit langues, savoir française, latine, grecque, hébraïque, syriaque, chaldaïque, sanscritique et égyptienne [c'est-à-dire copte) ^ remplie de beaucoup de piété et d'édification^ ». Six semaines plus tard, ce n'est plus une simple lettre, mais tout un poème, oii la facilité de la versification l'emportait sans doute sur l'inspiration poétique : « Ce même jour (20 décembre 1666), notre cher confrère de l'Oratoire m'envoya un poème en huit langues sur la Nativité de Jésus, où il fait voir beaucoup de piété et de savoir'-. » Et les notes du Journal continuent ainsi, pleines d'un monotone bonheur, et régulièrement coupées par le chiffre de la pension payée à chaque trimestre.

Avec de si rares facultés, l'abbé Renaudot dut occuper un rang de choix parmi les jeunes scolastiques de l'Oratoire. 11 prit en tous cas dans cette maison la pleine possession de la méthode qu'il devait appliquer avec un si grand bonheur dans sa collaboration au livre de la Per- 2)éticiléde la Foi. Au bout de deux ans, ses supérieurs le trouvèrent suffisamment préparé à son futur ministère. Il quitta Saumur et revint à Paris.

Ces deux années de séparation avaient paru très longues à sa famille. Aussi fut-il accueilli avec grande joie à son retour. Le jeune théologien n'avait pas perdu ses privilèges d'aînesse ; on le choyait pour sa rare intelligence et sa précoce maturité; sa longue absence l'avait rendu encore plus cher. Dès que l'époque du départ de Saumur fut fixée, toute la famille Renaudot, sauf le père,

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