‹ L'Abbé Eusèbe RenaudotChapitre 66 sur 138 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

1. Voyage en Italie. — 11. Clément XI. —III. La cour de Toscane.

Le pape Innocent XII était mort le 27 septembre 1700. Aussitôt la nouvelle parvenue à Versailles, les cardinaux français reçurent ordre de partir pour le conclave. Le cardinal de Noailles, averti le premier, ne partit que le 15 octobre ; le cardinal d'Estrées s'était mis en route dès le 11, avec Tabbé d'Estrées, son neveu, Fabbé Renaudot et trois chanoines*. Il fut rejoint par le cardinal de Noailles, que l'abbé Renaudot avait mission d'assister, avec l'abbé de Louvois^.

Noailles et ses compagnons entrèrent solennellement à Rome le 4 novembre. Le conclave s'ouvrit le dimanche 14 novembre. Renaudot y accompagna le cardinal en qualité de conclaviste^. Selon l'usage, le prélat s'y rendit

1. Mémoires de Saint-Simon, édit. de Boislisle, t. VII, p. 245, et note 5.

2. Camille Le Tellier, né en 1775, fils du marquis de Louvois, le célèbre ministre de Louis XIV; il était alors bibliothécaiie du roi.

3. L'abbé d'Estrées, neveu du cardinal de ce nom, espérait entrer au conclave ; mais il en était exclu par le degré même de sa parenté.

en grande pompe, avec une garde « de plus de soixante ,

armes ». Après une prière au pied du tombeau d'Inno- ; cent XII, il pénétra dans l'enceinte du conclave, où il trouvales autres cardinaux français : Le Camus, d'Estrées,

Coislin, Janson, Asquier. \

La situation de Renaudot fut rendue particulièrement ] délicate par la rencontre du cardinal de Bouillon, auquel

il avait jadis offert les premiers hommages de sa science. \

Depuis lors, ce prélat était tombé dans la disgrâce de ,,

Louis XIV, tant à cause de sa hauteur et de ses impru- \

dences que de sa conduite trop favorable à Fénelon dans ;

la querelle du quiétisme, et de son opposition au roi, qui \

voulait nommer l'abbé de Soubise coadjuteur de Stras- ;

bourg. Le cardinal voulut se servir de l'abbé comme |

d'intermédiaire. Renaudot usa d'une extrême prudence : j

il ne consentit à entrer en pourparlers avec lui que sur |

l'avis des autres cardinaux français ; il sut concilier son )

devoir présent et les souvenirs de son passé avec tant de j

sagesse que Bouillon lui faisait toujours « grands com- j

pliments» lorsqu'il le rencontrait. Mais tout le monde '

ne partageait pas le même sentiment, et la situation du j^

conclaviste lui attira des désagréments. « On écrivit, !j

dit-il, des billets contre moi, que je faisais le fendant. » \

L'élection se fît sans graves difficultés. Le cardinal Albani paraissait désigné. Quelqu'un, il est vrai, avait

dit de lui : Ama troppo i Gesidti! mais d'autres personnes qui se prétendaient mieux informées donnaient des affirmations plus rassurantes. Dans cet état de choses, écrit Renaudot, u je dis à nos cardinaux que c'était le doigt de Dieu, et que je regardais l'affaire faite. J'en eus compliment le lendemain, Albano l'ayant sû^ ». Mais Albani, retiré dans sa chambre, agité par la fièvre, ne voulait voir personne, et refusait d'entrer en pourparlers avec qui que ce fût. Enfin, « le 23, jour de saint Clément, nos cardinaux allèrent en corps de nation visiter le cardinal Albano à sa cellule; ils en sortirent en pleurant... On résolut de consommer l'élection le matin-. » Il en fut ainsi. Albani fut élu, et prit le nom de Clément XI.

Le conclaviste du cardinal de Noailles avait attiré sur lui-même l'attention. Le nouveau pape, en particulier, l'avait distingué, et il le lui prouva le jour même. <( Quand j'allai, dit Renaudot, lui baiser les pieds avec les autres conclavistes, il me jeta un regard qui fut remarqué » ; mieux encore, il témoigna le vif désir de le voir. Le cardinal de Noailles partit pour la France le 7 janvier 1701. 11 laissait Renaudot à Rome. « Je devais m'en aller avec lui, écrit celui-ci, et je lui offris: il me conseilla de demeurer, parce que la saison était fâcheuse, ma santé médiocrement bonne et que je n'avais rien vu ni presque connu aucune personne, outre que le pape le souhaitait. Je voyais aussi d'autres raisons que l'événement vérifia. Je n'avais vu le pape que deux

1. Journal de Borne, f. 2. Renaudot écrit toujours Albano; l'orthographe commune est Albani.

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