P. MO
(3) Ibicl.
et nécessairement acheteurs (I). Ici encore tout dépend du hasard de la récolte, qui manque dans un pays tandis qu'elle est surabondante dans un autre. « Or, la base de tout commerce est le non omnis fert omnia tel lus. » Pour les produits qui répondent à cette condition, un commerce régulier, toujours le môme, s'établit entre le pays producteur et le pays non producteur : c'est ainsi que la Provence enverra toujours des huiles en Normandie, et que la France enverra toujours des vins en Suède. « Ainsi le commerce creuse son canal, cesse d'être une spéculation et devient routine » (2). Mais comment un négociant en blés français saura-t-il s* il doit établir un correspondant à Stockholm? Il ne pourra jamais à l'avance compter suides commandes ; tout dépendra, chaque année, du résultat de la récolte. Les demandes de blés seront toujours brusques ; leur exécution amènera une hausse dans les prix d'achat et de transport. « Ce n'est pas un commerce, c'est un pillage où il ne faut que savoir être des premiers, se presser et risquer » (3). Voilà pourquoi le commerce extérieur des grains reste inaccessible aux petits capitalistes, et se concentre nécessairement aux mains de grands banquiers, qui ont des relations et des correspondants sur toutes les places importantes. « Voilà pourquoi toutes les fois qu'il s'agit de blé on parle de monopole, et qu'on n'en a jamais entendu parler sur les toiles, les cuirs, les sucres, les vins, etc.. C'est la nature des choses qui crée le monopole, ce n'est pas la malice des hommes, mais les hommes veulent se croire plus de malice
(1) Ici Galiani exagère, et contredit ses précédents développements sur la Hollande et Genève. Son affirmation ne doit s'entendre que des grands Etats.
(2) P. Ml.
I8i CHAPITRE III
qu'ils n'en ont; ils sacrifient volontiers l'opinion de leur probité à la vanité d'une astuce qu'ils n'ont pas ». — La même cause qui livre le commerce extérieur aux grands spéculateurs, fait que le commerce intérieur est abandonné aux rouliers, aux meuniers et aux boulangers ; en effet, il n'a lieu à l'intérieur que de proche en proche ; car aucun grand courant commercial ne peut s'établit entre les provinces. Il n'est pas de région en France qui ne produise du blé de qualité sensiblement égale (1): de sorte qu'on n'a pas l'habitude des achats lointains. Ainsi, le commerce intérieur se fait trop en petit. « Administré par des mains avides, par des hommes indigents et rusés, il doit engendrer les friponneries. »
Avec toutes ses difficultés et ses vices naturels d'orga nisation, le commerce extérieur des blés n'est pas sans danger. En admettant même qu'il existe un superflu de blé dans le royaume, le problème consiste à exporter ce superflu sans toucher au nécessaire. Or « l'idée seule de la délicatesse de cette opération effraie. 11 s agit pour ainsi dire d'enlever l'épidémie de toute la France sans toucher à la peau qui est sensible et qui fait crier » (2). Le danger est accru par les règlements maladroits qui entravent le commerce intérieur, prohibent les achats en dehors des marchés, et n'arrivent qu'à rendre plus faciles les calculs des spéculateurs, et plus fréquentes les paniques injustiliées. Galiani l'explique en termes plus frappants et plus
(4) « Voyez en cela la différence immense qui se trouve entre le 1>1<: et le vin. Deux ou trois provinces donnent le plus célèbre, quelques autres le moins bon, le reste se consomme dans le pays qui le produit. Dans ces vins il y a des degrés de qualité : Pontac, le clos de Vougeau, la Uomanée : voilà les vins cardinaux de ce sacré collège. » (p. 113.)
vifs que ne l'ont jamais fait les partisans de la liberté absolue. Sur le marché, les agriculteurs n'envoient que la quantité exacte de blé qu'ils doivent débiter, et que l'habitude leur permet d'évaluer. D'autre part, les particuliers ne gardent pas chez eux de grandes provisions : ils font leurs achats par petites quantités, suivant leurs besoins immédiats. Supposons qu'un spéculateur, moyennant un léger supplément de prix, enlève sur le marché un tiers des grains apportés. Le marché manque; les habitants, qui n'ont pas de provisions, ne peuvent faire les achats sur lesquels ils comptaient. Ils se portent brusquement sur les marchés voisins, où l'on n'a pas prévu ce surcroit de commandes, et qui manquent à leur tour. De là une hausse dans toute la région, sans qu'il y ait cependant aucun déficit réel. L'inquiétude naît et se répand. Au marché suivant, les fermiers comptant sur un surcroît d'achats, ap portent plus de blé qu'à l'ordinaire: mais, comme le spéculateur ne reparaît pas, la marchandise est en excès. Le prix, après une hausse brusque, tombe au dessous du cours normal. « Que des cas pareils arrivent dans trois ou quatre marchés, vous venez la cherté, l'alarme, la désolation se répandre sur une province entière. Ainsi que vous voyez quatre à cinq gouttes de pluie qui tombent sur un bassin d'eau dormante, y engendrer des cercles dont les petites vagues allant jusqu'aux bords, revenant et se croisant, mettent en mouvement et agitent la surface entière de l'eau, de même un achat de cinq ou six cents sacs de blé extraordinaire, s'il tombe inopinément sur différents marchés, suffit pour troubler toute une province pendant un temps considérable » (4).
Après les difficultés de l'achat, (laliani expose les diffi-
cultes du débit. Le pain ne se vend guère qu'au détail, « Il faut la rencontre d'un terrible repas de noces ou quelqu 'autre calamité pareille pour qu'un maître d'hôtel se voie obligé d'acheter pour cent francs de pain dans un seul jour » (i). Or. la vente au détail accroît les frais. De plus les boulangers vendent toujours à crédit: et l'auteur indique très bien tous les inconvénients de ce crédit à lu consommation, souvent analysés par les économistes modernes (2). Enfin, l'un des défauts les plus graves du blé considéré comme objet de commerce, c'est la multiplicité des intermédiaires, négociants, courtiers, meuniers, boulangers, qui s'interposent nécessairement entre le producteur et le consommateur, et dont la rémunération augmente le prix du pain, sans aucun profit pour le cultivateur. Telle est, d'après Galiani, la cause du développement dans les pays méridionaux, de la culture du maïs, qui présente sur le blé l'avantage de pouvoir être employé sans mouture et sans boulangerie; il prétend même expliquée ainsi la riebesse des agriculteurs de Lombardie (3).
Après avoir ainsi fait le procès du commerce des grains et justifié son allégation, que le blé appartient à la police et non pas au commerce, Galiani se déclare pourtant l'adversaire de toute mesure prohibitive. Ainsi il resle fidèle au Ne quid nimis qui est sa devise, et à la prudente maxime d'Horace dont il a fait l'épigraphe de son livre :