GOS8LIN) L'INSTRUCTION PUBLIQUE
Les voyages d'Europe étaient à cette époque relativement rares. On en était encore aux bâtiments voiliers pour la traversée de l’Atlantique, et cette traversée ne se faisait guère en moins de trois à quatre semaines. Les bateaux à Vapeur ne se risquaient généralement pas en dehors des fleuves et de leur estuaire ; et, comme l'écrit un auteur, si quelques paquebots océaniques utilisaient déjà la vapeur, “elle n’intervenait que pour suppléer à l'insuffisance du vent.” 1
Et sur le Continent, on était encore dans la période de l'enfance des chemins de fer: On voyageait généralement en diligence, ou bien en bateau sur les fleuves et les rivières. Les voyages étaient probable. ment plus intéressants qu'aujourd'hui, mais aussi plus longs et plus coûteux.
On était donc heureux, au Canada, de profiter du voyage de M. Holmes; et ce qui engageait ses amis à lui confier leurs commissions, c'était non seulement la bonne grâce avec laquelle il se prêtait à leurs désirs, mais surtout sa compétense reconnue pour toutes les choses de l'éducation. Ses connaissances et ges aptitudes étaient vraiment universelles : lettres, sciences, arts libéraux, rien de ce qui regarde la culture intellectuelle de l’homme ne lui était étranger. La musique ellemême ne Jui était pas inconnue, non plus que la plupart des instruments. Le curé de Nicolet lui écrit qu’il a “à disposer d’une somme de deux mille dollars pour l’achat d’un orgue,” et lui demande s’il veut s’en charger: M. Tolmes accepte TT Commission, et s’en acquitte à la grande satisfaction des intéressés,
Nous avons écrit quelque part, à propos de l’éducation dans notre Pays : | “Ah! le beau réveil de l’éducation parmi les Canadiens-français, dans le premier quart du dix-neuvième siècle! Y eut-il jamais rien de comparable dans aucun pays du monde? Quand on songe que, dans la période de 1804 à 1827, il n'y eut pas moins de cinq collèges classiques qui virent le jour parmi nous, des collèges parfaitement constitués, dont au moins quatre sont encore pleins de vie: le séminair. Nicolet, le séminaire de Saint-Hyacinthe, le séminaire de Sa; Thérèse, le collège de Sainte-Anne! Et remarquons que tout cela se fondait, s'élevait par la seule initiative privée, celle du clergé, surtout : les secours de l’Etat ne vinrent que plus tard... .” *
Ces secours, nos hommes d'Etat canadiens, malgré leur bonne volonté, n’avaient pu tout d'abord les accorder, faute d'influence suffi-
? Le Correspondant du 25 août 1907, p. 659.
? En 1837, il n’y en avait encore que 1590 milles en exploitation en Angleterre, (1bid., 10 mai 1887, p. 420).
* Le Docteur Labrie, Québec, 1903, p. 90,
sante; mais cette influence a grandi, et déjà elle se fait sentir avec efficacité. Les écoles normales viennent d’être établies et vont s'organiser aux frais de l’Etat. Nos différents collèges, pleins d’ardeur pour la cause de l’éducation, font instance auprès de la législature pour obtenir des secours; et déjà le collège de Saint-Hyacinthe vient de recevoir pour sa part une somme de deux mille dollars. M. Prince, directeur de cette belle institution,! s’empresse d’en informer M. Holmes, et lui confie cette somme, le priant d’ache livres pour la bibliothèque du collège, et des instruments pour monter un cabinet de physite ete Tabaire de chimie. 11 lui écrit encore quelques semaines plus tard, et lui donne une nouvelle commande de livres; puis il hui demande de vouloir bien abonner le collège à l’Université ( atholiqur de Paris, 69, rue des Saints-Pères.*
Au collège de Nicolet, c’est surtout sur l’évêque de Québec que l’on compte pour les subsides: il a toujours témoigné à ce collège un intérêt si paternel! M. Raimbault et M. Leprohon écrivent à plusieurs reprises à M. Holmes pour le prier de leur acheter des livres pour la bibliothèque et pour l’enseignement. M. Leprohon veut su:cout quantité d'ouvrages religieux en anglais pour les répandre à profusion dans les townships de l'Est, et demande à M. Holmes de les lui acheter à Londres.
Tous les collèges de la province rivalisent de zèle pour se procurer, par l'entremise de M. Holmes, ce qui peut être utile à leur œuvre. A Sainte-Anne, les ressources sont encore bien modiques; mais on compte que le grand éducateur de la jeune:se saura intéresser à l’œuvre de M. Painchaud beaucoup d’âmes généreuses, en France, Et en effet M. Holmes le fera volontiers et réussira au delà de ses espérances. Ecrivant un jour au secrétaire du diocèse, M. Cazeau, il lui annonce» qu’il lui envoie une caisse de livres pour le collège de Sainte-Anne:
“Ce sont dés livres, dit-il. dont M. Toulouse, libraire, et MM. Gaume, l'hraires à Paris, ont fait cadeau à M. Painchaud, à ma prière, à condition qu’on fera des memento pour eux au collège pendant longemps....”
Les couvents ne sont pas moins empressés que les collèges à profiter du voyage de M. Holmes. C’est l'Hôpital Général de Québec.‘
c’est l’'Hôtel-Dieu. ce sont les Ursulines de Québec et des Trois Rivières om ee Ro re ren
‘Plus tard, en 1844, évêque de Martyropolis et condjuteur de Montréal, puis en 1852 premier évêque titulaire de Saint-Hyacinthe.
? Lettres de M. J.-C. Prince à M. Holmes, 4 mars et 11 avril 1836.
* Lettre de M. Holmes à M. Cazeau, secrétaire du diocèse, Paris, Missions- Etrangères, 24 mai 1837.
“I1 y avait à cette époque un pensionnat et des classes à l'Hôpital Général.
aime ttes dan, iitiiblagtsé élues à cou cs
[QossELIN] L'INSTRUCTION PUBLIQUE 139
qui lui écrivent tour à tour pour lui confier leurs commissions. || en est inondé. Pour n’en citer qu'un exemple, la Stpéricure des UrsiTines €8 Lrois-Rivières Ini envoie une commande de livres, avec la somme de deux cents dollars. Elle veut que M. Tohnes lui apporte des * patrons e dessin.” lle veut aussi qu’il lui achète beaucoup de “ livres anglais.” pour l’enseignement de la langue anglaise, Evidemment, dés cette époque, on n'ignorait bas, dans nos maisons d'éducation, ce que c'est qu’une instruction pratique,
Hector Huot, secrétaire de la Société d'éducation de Québec, écrit à M. Holmes pour le prier d’acheter “ les livres en usage dans les écoles du système Lancastrien.” Il regrette de n’avoir à disposer que de Ja somme de cent dollars: mais il la lui envoie de grand cœur, avec ses souhaits de bon voyage.!
Enfin, l’Orateur de la chambre, M. Pa >ineau, confie au greffier, M. Lindsay, un chèque de « uatre cents dollars, et le charge d’aller Je porter à M. Holmes, avec prière d'acheter des livres our la chambre d’assemblée pour ce montat x ne doute pas que M. Holmes saura Î on choix de Tivres touchant l’enseignement primaire, secondaire et universitaire.”
Pour les écoles normales, Je comité de régie de Québec, seul, confie à l’abhé Holmes la somme de seize cents dollars pour achats de livres, cartes, etc.
Va sans dire que le séminaire de Québec ne laisse pas partir son préfet des études sans lui recommander de profiter de son voyage pour enrichir autant que possible la bibliothèque et les Cabinets de sciences de l'institution. Malheureusement, les temps sont mauvais, Le séminaire à fait des Pertes considérables, et ses revenus ne sont pas proportionnés à ses besoins. Il avait en France quelques propriétés qui lui venaient de Mgr de Laval et dépendaient autrefois de l’abbaye de Maubec. Ces biens ont été Confisqués durant la Révolution. Or l’Angleterre a obtenu du gouvernement français, en 1815, une indemnité Pour ceux de ses sujets dont les propriétés, en France, ont été confisquées par les révolutionnaires. Les directeurs du séminaire, en leur qualité de sujets anglais, réclament leur part d’indemnité: mais jusqu’à présent, grâce à de regrettables malentendus et à certaines erreurs commises par leurs agents, ils n’ont pas réussi à l’obtenir. M. Holmes est chargé de réparer, si possible, ces erreurs et de presser la solution de cette affaire déjà passablement compromise, En attendant, le séminaire ne peut disposer de sommes sur lesquelles il a droit de compter, et qu’il Pourrait utiliser si avantageusement pour l’œuvre de l'éducation.
Lettre de M. Hector Huot à l'abbé Holmes. 11 mai 1836, © Lettre de L..J. Papineau au greffier de l'assemblée, 16 avril 1836.
Malgré cela, il alloue généreusement la somme de huit cents
pour permettre à M. Holmes d’acheter en Europe les livres et les instruments qu'il jugera à propos de se procurer. Plus tard, le séminaire ajoutera à ce montant une somme de quatre cents dollars. Mais M. Holmes verra sur son chemin tant d’objets admirables, merveilleux, 'nécessaires ou du moins très utiles à l’œuvre du séminaire, qu’il se désolera d’avoir si peu de ressources à sa disposition:
“Mon Dieu! que c’est pénible, écrira-t-il, de voir tant de choses dont nous avons besoin pour que nos études soient au niveau des bons établissements d'Europe et d’Amnérique, et d’avoir si peu de moyens d'y pourvoir! ” 1
On lui a donné une longue liste de livres à acheter, les plus nécessaires, sans doute, les plus urgents; mais il n’y en a pas”assez, au gré de M. Holmes:
“Je suis embarrassé, écrira-t-il, pour l’achat de quelques livres æclésiastiques.... Je ne trouve presque pas de Saints-Pères sur la liste qu’on m’a donnée, ni saint Irénée, ni saint Basile, ni saint Ambroise, ni saint Grégoire de Nazianze, ni saint Epiphane, ni saint Cyrille d'Alexandrie, ni tant d’autres belles étoiles du firmament de l'Eglise. Oh! qui me donnerait des cent louis pour les avoir? Du moins je veux dépenser jusqu’au dernier sol qui me reste, à faire de pareilles emplettes. ...” 2?
Il est au comble de la joie, lorsqu'il peut faire quelque envoi important au Canada. Ecrivant un jour à M. Cazeau :
“Je viens d’expédier d'ici (Paris) pour peut-être la valeur de vingt-cinq mille francs de livres, jui doivent passer par Londres... .”
t quelques jours plus tard, écrivant à M. Demers:
“J’envoie à Nicolet la plus belle machine électrique que j’aie jamais vue, et qui soit jamais allée au Canada. Le prix en est de mille francs.” *
Il espère sans doute par là engager le supérieur du séminaire à lui donner carte blanche pour acheter de magnifiques instruments d’astronomie qui l’ont tenté. Maïs M. Demers se voit obligé de jeter de l’eau froide sur son zèle:
“Il y a toute apparence qu’il vous faudra renoncer aux superbes instruments d’astronomie dont vous parlez dans votre lettre.... Je séminaire ne veut rien risquer avant la liquidation des prieurés et des
fermes que nous avions en France avant la Révolution.” * *k * *
Lettre de M. Holmes à M. Demers, 15 sept. 1836.
? Lettre du même au même, 6 mars 1837.
* Lettre du même au même, 14 août 1836.
“Lettre de M. Demers à M. Holmes, ler octobre 1836.