‹ L'abbé OlivierChapitre 11 sur 32 · LES PRÉDICATEURS · texte numérisé non relu

LES PRÉDICATEURS

disparus, les astres morts, dont la destruction n'a rien changé à l'ordre de Tunivers; et pour nous , tous les êtres seraient annéantis ; et pour notre monde tous les mondes périraient!,.. Qu'importent les hommes au Dieu des anges? qu^importe la terre au Dieu des soleils!... »

Et les temples qui ont conservé d'antiques splendeurs , semblent les plus vides de l'esprit divin. Que de pauvretés on vient nous dire au milieu de ces marbres encore debout , dans ces chaires d'or et de marbre blanc , sacrés par la religion , par le temps , par le malheur , par la poésie ! Que vous êtes mal représentés , sain^ teté, piété , grandeur du lieu , voûtes immortelles , vitraux séculaires , qui projetez sur le pavé les mille couleui^s de vos brillantes rosaces , myriades de vierges et de saints , créés par la foi et par le génie , flambeaux sacrés qui deviez jeter tant de lumières , vous tous qui rayonnez la doctrine céleste, autant votre silence est éloquent , autant la voix de vos orateurs est muette!

Un soir , on rentrant de l'une de ces longues excursions, nous trouvâmes au salon le journaliste lUnnure dont je lai parlé dernièrement. Monsieur de Bellefond et lui se mirent à i'umer leurs feuilles d'Espagne au coin du feu et la fenêtre ouverte à l;3urs cotés, comme il arrive lorsque les premiers rayons de mars viennent faire pâlir les étincelles du foyer , qui se cachent sous la cendre.

Tandis que Marie-llosc s'occupait h remplacer le long schall du dehors parle petit tablier de soie brune , encadrée d'nne guirlande verte, et à pré[)arer le thé et les pains à l'anglaise , monsieur de BeilefonJ, résumant ses souvenirs, devisait ainsi :

— De tous les hommes qui marchent à notre tête, le prêtre est celui qui doit , le plus nécessairement , posséder cetle mystérieuse prcr science, qui fait comprendre , outre l'étrit des choses, celui vers lequel elles s'avancent, et ce que l'avenir a de plus [)ret à éclore, ce tact surhumain , qu'on pourrait déiinir le juge-

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ment , sur lequel a passé un souffle de Dieu au contraire , le clergé d'aujourd'hui , loin d'être en avant du peuple , pour le guider , n'est pas même à sa hauteur pour le comprendre. Il reste à ses dogmes , à son latin, à ses phrases fossiles ; ses discours sont faits dans la méthode du chapelet de Henri III , tout composé de têtes de morts. Que deviendra ce corpsdétruit, ceclergé fruste, qui n'est plus rien qu'une robe noire? que deviendra ce peuple, qui n'est plus, en religion, qu'une bande de partisans volontaires , sans chef et sans loi?

— Une des principales causes de l'impuissance des jeunes ecclésiastique, répondit Ramure, est la longévité du haut clergé , qui ne peut pas achever de mourir , et laisser la place à de nouveaux chefs , plus éclairés. Vieux archevêques qui enchaînaient les jeunes prêtres à leurs orîhodoxies surannées , qui excommunient la moindre innovation. Puis, la nullité du prêtre catholique vient encore de sa nais-

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sancc , (]e\sa position dans le uionde : généralement recrute dans les rangs inférieurs, il trouve peu de ressort en lui-même pour s'élever, et, séparé dès son enfance des autres membres de la société . il ne reçoit d'eux aucun secours.

— N'importe, dit monsieur de Bellefond, quand des sujets supérieurs se montrent dans tous les rangs, on doit s'étonner de n'en pas voir davantage dans ceux du clergé. Je ne voudrais qu'un simple prêtre, mais d'une vertu d'application; et voici comment il se présente à ma pensée. Il est tantôt pourvu d'une douce puissance moralisante, tantôt armé de dogmatisme, qui réunit les hommes par la croyance. D'abord , dans quelque chapelle retirée au bord de la ville , pleine du silence favorable aux épanchemens , il est assis paternellement au milieu des femmes enveloppées de longs châles et de capotes baissées. Il fait pour elle toute une confession générale, car elles ont toutes goûté au même calice; puis

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après avoir exposé les douleurs les plus vraies, les mibères les plus secrètes, toutes ces trames dont la vie est tissue, et qu'il connaît mieux qu'elle , car chacune n'a que son cœur pour y lire, et il a le cœur de toutes, il appelle le génie chrétien, non plus comme un maître sévère, exclusif, mais comme le guide immédiat et le consolateur de la vie. Il parle le langage de ses disciples; il se fait simple pour être vrai ; laisse toutes les choses qui brillent pour les choses qui restent; rien pour lui, tout pour elles; rien pour sa réputation , tout pour leur bonheur : il est l'homme de Dieu. Ensuite, je le vois au milieu d'un auditoire raisonneur : il déploie l'ordre d'idée qu'implique son apostolat. Mais pour que sa parole soit féconde, il rattache les doctrines chrétiennes aux lois, aux institutions, aux arts, à la vie intérieure; prêtre chrétien, il infiltre le sang de Jésus- Christ dans les veines de l'homme nouveau ; il anime de la pensée religieuse le corps matériel et sans flamme qui se meut sur la terre aujour-

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d'hui ; il ravive les arts dégénérés; il verse des âmes dans leur sein de marbre , des âmes de patriotisme, d'amour, de dévouement ; il s'instale enfin dans la cité moderne , comme une de ses plus belles colonnes. Il a fait montrer la prédication apostolique jusqu'à sa beauté idéale; sa parole toute élevée, toute céleste, saisit cependant l'humanité; un souflle de la muse sacrée a passé sur son front.

— Eh bien, répondit Ramnre, persuadé que vous êtes d'avoir tracé un portrait d'imagination, vous seriez bien étonné si je vous disais que votre idéal existe, que vous, qui appelez comme un rêve tant de perfection sur la tête du prêtre chrétien, si vous aviez entendu Je jeune abbé Victorien, vous n'auriez plus rien

a désirer.

A cela nous fîmes beaucoup de questions sur cette perle évangélique , cachée fparmi tant de médiocrités célèbres.

— L'abbé Victorien , nous répondit Ramure est renfermé jusqu'à présent au milieu d'un

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petit noaibre de paroissien dans l'église Saint- Germain -des -Près; il ne veut pas encore essayer son action sur le monde extérieur , car il est bien jeune et il croit à cette vérité ; que ta vie est le noviciat du prêtre. Maintenant il est le germe le plus parfait du pasteur futur. Bientôt vous le verrez sortir de son cercle étroit, et briller, ou plutôt régner, sur un grand nombre d'hommes incrédules aujourd'hui, et alors consolés et ressuscites à sa parole.

Ce qu'il y a de bien remarquable pour moi, Julien, c'est que, le portrait que Ramure nous fit de cet abbé Victorien, de ce prêtre de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés , avait absolument tes traits. C'est ta taille élevée, ta forte carrure, tes beaux yeux bleus si expressifs, ton front haut, terminé par de larges tempes, ta bouche grande et mince, ton teint brun, et jusqu'à cette expression indéfinissable de bonté et de grandeur. Il te ressemble tant ce jeune vicaire de l'église Saint-Germain-des-Prés , îi loi qui vogues sur la grande mer, qui doubles

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en ce moment la côte de CoromaïKÎel , qui commande slon quart sur le navire, ofïirier de la marine royale, avec Ion uniforme bleu à l'ancre d'or , et ton sabre à ton côté.

Toute cette conversation, et particulièrement les dernières paroles de Ramure, me donnèrent beaucoup à réllëcliir. Mes incertitudes me revinrent. Je pensai avec trouble, que dans cette carrière où je ne savais trouver qu'humiliation et désespoir, un autre pouvait peut-être se rendre utile à soi et à ses semblables, être heureux et grand...

0 Julien! Julien! si tu étais près de moi, si je pouvais consulter ton admirable sagesse, et lui demander le secret de ma vie.

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