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Ce €l)emiii saiib (iio'dc^.
Sur la plus haute branche Le rossignol chantait.
Chante, rossignol, chante, Toi qui a le cœur gai ; Le mien n'est pas de même; Il est hieu affligé...
CiiANSow villageoise
Voici quelques jours de repos pour mon amc: nous sommes à Saint-Maur, dans une jolie maison garnie, au bord de la Marne. La santé
lis LK CHEMIN SANS ÈTOILESé
de monsieur de Bellefoud exigeait qu'il prît l'air dv3la campagne, et il a voulu nous ame* ner ici, sa filie et moi.
Quand je regarde monsieur de Bellefond , et quand je pense que c'est lui qui ma mis Marie- Rose au monde , il me prend pour lui des accès de reconnaissance infinis; mais je crois que je l'aimerais bien encore , ne fut-ce que pour lui-même.
Hier soir , il était assis sur le gazon pourpu qui tapisse le bord delà rivière; un dernier rayon de soleil couronnait sa belle tête blanche; son corps était plongé dans l'ombre du soir ; il me semblait que c'était la nuit du tombeau qui montait peu a peu, et gagnait du chemin; et je le considérais avec ce regard si aimant et si favorable que nous attachons à ce qui va nous quitter. J'oubliais la belle prairie qui nous entourait, et Marie-Rose elle-même, pour contempler ce vieillard.
Monsieur de Bellefond a eu une noble vie.
Parmi les grandes ligures du siècle dernier ,
LE CHEML'f SANS ÉTOILES. 1 #9
do ce siècle qui, brisant les masques moulés depuis long-temps , a fait surgir tant d'in :lividualilés je ne connais rien d'aussi remarquable que le genlilhomme républicain, celui qui, en dépit des préjugés dont on Ta allaité , comprend le mouvement démocrate , et malgré la blanche délicatesse de ses mains , s'associe à son rude travail. Rien d'aussi grand que ce noble qui salue la république, dépouille à ses pieds ses insignes de seigneurie, et ne garde que son épée pour la servir. Il est beau de se séparer ainsi de soi-naéme pour juger les choses , d'anéantir si bien l'intérêt personnel qu'il ne puisse nous jeter un voile sur les yeux , de comprendre ce que va féconder le flot immense , quand même il ravage en passant noire champ pour atteindre à son but. C'est de l'abnégation gravée au burin au fond de rame; et, si le Christ rencontrait cet homme dans son jardin des Oliviers , il lui donnerait le nom de frère.
On n'a vraiment plus peur de vieillir quand
150 lE CHEMIN SANS âTOILES.
on le voit, quand on l'entend. Son heureuse sérénité illumine ce temps de déclin dont on s'était fait une si triste idée , Tidée du néant.
Au contraire , on dirait que Tâme , à mesure qu'il avance , apparaît davantage sur son visage , comme pour venir attester son immortalité. On a comparé la vieillesse au soir : c'est qu'en effet , l'ombre enveloppe la terre , et les inondes du ciel se découvrent mieux.
Dans le moment dont je te parle , comme s'il eût deviné ma pensée , il nous dit , à sa fdle et à moi :
— La vieillesse n'est pas aussi misérable qu'on le pense. Dieu ne serait pas juste s'il avait déshérité un tiers de notre vie de toute jouissance. Quand on est arrivé à sa dernière pierre milliaire , quand on rejette la poussière de ses pieds , c'est alors seulement qu'on peut connaître la paix de l'âme. Il faut être retiré du mouvement du monde, avoir fait de ce qui était action spectacle , pour en jouir sans trouble et sans malheur.
LE CIIUMIN S.VNS ÊTOH.ES. 151
On soiiiïre moins des agitations, dos maux de nerfs; les vivacités douloureuses s'apaisent; les chaleurs dévorantes cessent de se faire sentir : on semble se guérir de la vie.
Les impressions de la nature sont un trésor immense qui est mjs en réserve pour cette phase paisible. Si cet enfant est si enchanté h la vue d'une marguerite des prés, c'est qu'il n'a encore vu que très-peu de marguerites ; le jeune homme qui court à un rendez- vous de cœur , ou à une thèse nouvelle, passerait sur un tapis de ces fleurs printannières sans les voir , fussent-elles entourées d'un prisme de soleil et de rosée; le vieillard seul, en rencontrant cette marguerite , peut en jouir ; outre ses grâces , il voit ses perfections , le secret de sa vie , et la grandeur de la loi qui l'a formée; et il trouve cette étoile de gazon aussi admirable que celle qui brille à la voûte des cieux.
Les jouissances de la nature sont les seules qui viennent sans qu'on les achète.
Le laboureur est obligé d'ensemencer dès le
printemps , et de sillonner son champ tous les jours pour recueillir le blé à Tarrière-saison. Le pécheur est plus heureux , le produit est toujours sous sa main : c'est Dieu qui a tout ensemencé, tout fécondé pour lui dans les champs qu'il explore. Il parcourt la vaste mer, et partout où passe sa nacelle, il n'a qu'à se baisser et prendre. Il en est ainsi des difFérens âges. Vous , jeunes hommes, il vous faut beaucoup de labeur pour recueillir, dans le monde, vos plaisirs incertains; mais , pour celui qui va chercher sa joie au sein de la nature , il n'a qu'à ouvrir son cœur et ses yeux , il trouve partout sous sa mail , son bien , sa nourriture , le soutien de sa vie , et , quelquefois , la perle fme , dans son écaille ignorée. Chaque soleil a plus de prix, lorsque les soleils s'en vont.
Aussi , voyez combien les vieillards s'occupent du changement de l'atmosphère, suivent le cours des vents et des nuages, et savent mieux que tout autre se faire une fête d'un beau jour.
LK CURMm SA?f» ÉTOILES. 153
Mais dans la plus grande source de vie et de jouissance, dans l'amour même , le vieillard n'est pas déshérité; vous le voyez généralement aimer plus qu'il n'est aimé , par une précaution de la Providence qui prévoit son départ. Il est doué d'une tendresse non exigeante, non inquiète , mais calme et résignée, qui se complaît dans elle-même et demande peu de retour. Et l'amour qui le détache de lui-même , fait perdre à la mort son efl'roi.
0 mes amis! ne doutez pas des douceurs delà vieillesse : car 'c'est le seul moment où l'on puisse se dire avec certitude : J'ai bien vécu.
C'est ainsi que monsieur de Bellefond nous parle souvent; et chaque jour sa conversation est douée de plus de charmes : il semble que sa paroles'élève et se module plus mélodieusement, pour arriver à la touchante gravité des adieux.
Hier comme je revenais de me promener seul , je passais sur l'ancien emplacement du
i54 LE CHEMIN SANS ÉTOILES.
couvent des Chartreux. Le terrain est nu sur ce bord de la Marne. Je m'appuyai co n tre le seul arbre qu'il y eût , et je considérai , sur la place occupée par Tancien monastère , une maisonnette adossée à un vieux pan de muradle , avec son petit champ de blé devant sa porte, et son habitant qui coupait les épis dans l'enclos.
Bien des sacrifices ont été accomplis ici , me disai-je , des hommes Tout labouré ce sol. Le sillon qu'ils y creusaient était leur fosse ; la semence qu'ils y jetaient leur chair et leurs os. Et qu'ont obtenu toutes ces offrandes expiatoires ? cette terre n'est pas plus rachetée ; le laboureur qui s'y trouve attaché n'obtient rien du sol qu'en le mouillant de sa sueur, l'hirondelle ne reste pas plus long-temps sous son toit, le nuage orageux ne se détourne pas pour aller fondre ailleurs; l'homme toujours achète cher sa vie , tandis qu'auprès de lui , ce beau pigeon sans soucis becquette son grain tout venu. Elles n'ont donc servi h rien ces austères pénitences
rr ciii:mi?( sans étoilks. 15?)
c'est inutilement que tant d'hoinmes ont été usés à cette tache. Ils étaient donc sur une fausse route , et moi , j*y suis encore jeté deux cents ans après eux. 0 mon Dieu ! qui me dira le secret de tout ceci !
Triste et méditant sur ces choses , je fixai long-temps , pour lui en demander le mystère, •e ciel jeté sur les branches de mon saule. Le feuillage qui me le cachait à moitié , rendait plus lumineux et plus splendide les espaces qu'il laissait dévoilés.
En ramenant mes -regards vers la terre, je vis Marie-Rose et monsieur de Bellefoud qui me regardaient depuis quelques instans.
— Nous ne voulions pas troubler votre contemplation, mon ami, médit le père en me tendant la main.
Les yeux de Marie-Rose demeuraient fixés sur moi avec une tendresse charmante. Je sentis qu'elle m'aimait comme vous sentez au printemps une douce vapeur du midi pénétrer par votre féuèlrc enlr'ouverte.
156 LE CHËMIIf SANS ÉTOILES.
Nous rentrâmes ensemble et presque silen^ cieusement à la maison.
Le lendemain , je me retrouvai en cet endroit, attiré par un charme douloureux et puissant.
Comme j'approchai sans bruit , je vis Marie- Rose qui, assise sur un tertre, tenait sur ses genoux un album que je lui ai donné, et dessinait l'arbre sur lequel j'étais appuyé la veille, l'habitation rustique , le pan de mur , le cultivateur, et jusqu'au pigeon qui becquetait sur la terre son grain tout venu.
Elle tourna vers moi sa tête doucement épanouie de pl.iisir , et ne parut ni étonnée ni mécontente d'être surprise dans son occupation.
Je m'assis près d'elle.
— Pourrie-zvous , mon amie , lui dis-je , m'expliquer la fantaisie qui vous a fait choisir cet endroit si pauvre , si nu , pour exercer vos crayons ?
Elle ine répondit :
• — Si vous saviez, Olivier , combien votre
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aspect était saisissant hier , sous cet arbre au milieu de cette rêverie pleine de solennité et de grandeur , avec vos yeux hardiment attachés sur le ciel , et vos bras fortement croisés sur votre poitrine , combien il y avait d'ardeur, d'intellii^ence et d'activité dame dans cette immobilité , comme votre tête pâle et régulière ressortait bien avec cette couronne naturelle de branches de saule sur vos cheveux bruns. Au milieu de cet entourage rustique, c'était un tableau ravissant , et j'ai voulu le conserver devant mes yeux.
— Cependant, Marie-Rose , lui dis-je bien ému , vous ne dessinez ici que l'arbre , le mur et le sol ; que le fond du tableau.
— C'est qu'il n'y avait que cela , réponditelle , que je pusse oublier...
Ah ! pour ce mot si cher mon àme débord.i de reconnaissance ! je joignis les mains dans une tendre ferveur qui lui disait : merci! merci ! Je m'assis sur la motte de gazon où reposait ses pieds , j'appuyai mon front sur
ses genoux, je lins long-lernps sa main , je la mouillai de mes larmes et je l'essuvai de mes baisers.
Je venais de recevoir la parole sublime d'un involontaire aveu.
Cet endroit âpre et sévère où nous nous trouvions était le plus délicieux de tous pour un semblable moment. L'horizon , morne et stérile, ne nous accablait pas au moins de sa splendeur , et , [.ar sa nudité , nous livrait tout entier à nos pensées; l'humble végétation de la terre , retirée dans sa modeste mission d'utilité, n'attirait pas les regards , et laissait toute beauté et toute gloire à la créature humaine; le sable fin et attiédi était aussi doux que la mousse ; le ciel d'un fond bleu , et semé de globes d'opale, paraissait plus riche sur cette terre dépouillée; le soleil avait mis son or sur la gerbe du laboureur , d'où pendaient au hasard de vifs coquelicots à leur tige effilée ; le jour était chaud et léger comme celle gerbe; le veut du sud apportait un parfum de maturité dans sa
chaler qui fait vivre; sur ce sol plane, était un cahet divin : Vunité, Il n'y avait là qu'un seul lyon , qu'un seul parfum , qu'un seul araou
Ceaoment devait évoquer les plus douces appaitions de la volupté ; et j'étais triste ! triste jusqiù mourir! Oh! c'est que cette même lumièrrégnait, ce même vent de sud passait, le jour >ii je me suis fait prêtre !
Je uis sorti ce matin à la première heure du jour our me promener sur la lisière du bois de Vincnnes. L'été dans tout son éclat rayonnait, bruisait partout , partout éradiait ses gerbes e lumiéie. Je voyais les habitans de la caa:agne se répandre de toutes parts dans les cheiins. Il se lèvent dans cet air pur, chaud, viviant , et se coucheront dans cet air aussi chad, aussi pur. Plus heureux que nous, pauvre Parisiens , qui, lorsque nous allons , par bone fortune, nous promener un instant dans leshamps, disons tristement : <r Allons une hère pour respirer, pour voir la lumière,
pour sentir la vie. » Eux, ils ne comptent pas les heures, et respirent tout le jour.
Des paysannes de la Varenne suivaient la lisière du bois , en allant au marché. L'une d'elle portait sur sa tête un panier de fraises ; son amoureux en volait quelques-unes par derrière, et elle se fâchait bien fort en riant.... Heureux symbole du vol projeté, et de la feinte colère qui doit l'accueillir.
Depuis le ciel jusqu'au brinde mousse, toute chose s'épanouissait au soleil pour narguer ma tristesse jalouse, àmoi , pauvre prêtre. Je cherchai vainement un arbre mort pour reposer ma vue, la peau dépouiilé d'un serpent qui restât froide et sèche sous cet ardent soleil ; je cherchai un signe de deuil, un signe de douleur , pour demeurer avec moi, moi qui n'ai rien à prétendre aux biens que la jiature laisse tomber de sa main, moi qui n'ai qu'une tête morte à poser sur son sein d'amour.
— Tu as été jaloux quelquefois, n'est ce-pas Julien? jaloux a te croire le plus malheureux
LE CHEMIN SANS iholLES. 101
de tous? Cependant tu n'as connu que les chagrins de riiomme qui n'est pas aimé de telle part qu'il le désirerait , mais qui, dans des chances meilleures, était adoré hier, le sera demain; et qui, même en ce moment , tout en pleurant aux genoux de la femme dont il est vainement épris , jette un regard de fierté et de mélancolie sur celle qui, à son tour, le chérit en vain... Va! tu ne sais pas alors ce qu'est la jalousie.... tu ne comprend pas !e tourment d'un homme hideux ou d'un prêtre, de celui qui ne sera jamais aim,é. La jalousie de celuici s'adresse à tout bonheur : à la seule nouvelle de l'union de deux êtres , seulement en entendant direcemot : //.9sV//mc/i^,toutsoncœur bonditd'envie. Les moindres parcelles d'amour répandues dans la nature sont du poison : les rameaux qui se caressent, les flots qui s'enlacent, le bruit du baiser de la nature, est pour lui l'horrible grincement de l'enfer. Et cela revient à toute heure; h toute heure il faut penser au misérable isolement que le sort vous a fait,
tandis qu'il y a partout , dans le monde, des êtrer. sourians deux à deux, enivrés à la fois de bonheur et d'espérance, du baiser qui brûle à présent et de celui qui brûlera demain, sous ce même ciel bleu, sous ces mêmes rosiers, qui auront mis d'autres fleurs à la place de leurs fleurs d'aujourd'hui.
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ï(n^ nuit à Hotrr-Bnme.
Troqnnnto ! sei tu fra vîvi ? — mi tocco la testa. Essa è pur qui!
Qui ho puo gli occhi. — Fra tanto ho visioiie d'altro mondo.
Le Tasse. (Veillée de prison.)
Nous comptions, la semaine passée, rester encore quelques jours à Saint-Maur; lorsque monsieur de Bellefond reçut une lettre qui le força h revenir subitement. Il partit de suite, mais Marie-Rose, maîtresse de maison , fut obligée
de rester quelques heures de plus, pour régler les comptes dans Thotel où nous étions logés. Je demeurai avec elle, chargé de la ramener vers la fin de la journée.
Le soir, nous avions quitté la voiture à la barrière du Trône , et nous revenions à pas pressés à travers la Cité, car un orage violent se préparait ; un de ces premiers orages de la saison, qui viennent nous montrer les déplaisirs attachés à ces jours chauds , que nous avions eu hâte de recevoir du ciel.
Il était plus de huit heures, la nuit commençait à tomber, un vent des plus impétueux de nos climats , venait par larges lames, balayait la pierre du quai , qu'il laissait nette et blanche, et déposait toute la poussière, comme un ample manteau, sur les épaules des passans. De temps en temps des éclairs, partis de dessus nos têtes , allaient fendre le plus profond lointain , et nous montraient , par ce jet prolongé, que le nuage orageux était immense,
et que le riel avait crinlcrminaMrs lorrins de pluie à répandre sur nous*
Deux enfans, éloignés de leur demeure, Hirent en passant près de nous renversés par le vent; ils se relevèrent et se mirent à courir, en blollissant leur tète dans leur poitrine, pour donner moins de prise h Toragc.
Il n'y avait aucune voilure dans tous les environs et il fallait continuer notre route. Comme nous passions dans la rui^ du Cloître- Notre-Dame, des gouttes de pluie commençaient à tomber lourdes et pressées. Tremblant pour ma faible compagne, je lui proposai d'entrer dans la cathédrale pour sauver le premier instant de Faverse.
Nous trouvâmes la, un abri. Des masses de graviers frappaient les vitraux , le tonnerre, qui roulait sur le grand comble, semblait avoir juré de l'enfoncer; un souille aigu , en tournoyant dans l'airain des cloches, en rirait dos vibrations, comme si le vent eût voulu sonner
lui-même le tocsin do l'ora^^e.
Marie-Rose était bien mal dans celte enceinte. Je voyais qu'elle y souffrait d'une vague terreur. Cependant on ne pouvait songer à en sortir. J'aurais voulu l'emporter dans mes bras, enveloppé dans mon manteau, comme un enfant en danger, et, penchant ma tête sur elle, lui épargner toute goutte de pluie, lui dérober toute lueur livide. Elle aurait pu traverser ainsi sans crainte l'ouragan, et moi , le pied ferme sous mon précieux fardeau , je l'eusse bravé avec joie. Je voulut du moins l'emmener loin des portes, où l'air devenait trop perçant, et suivant la ceinture de chapelles , nous arrivâmes derrière le chœur où de vieux saints de pierre^m utiles, droits et plaqués contre la muraille, habitent la solitude.
Nous étions perdus dans ce désert de pierre, où l'homme s'aperçoit comme un point noir. La nuit était close; mais je ne pouvais songer à exposer mademoiselle de Bellefond au dehors , la raffale courait toujours. Le peu de personnes que nous avions vues en entrant , âge-
UNK îïriT A NOUlt-DAMK. 167
nouillées à leurs piiôros , s'élaiont relirécs avec le jour, et robscurité seule nous entourait.
Au milieu de ce silence, qui n'était interrompu que par les craquemens de l'orage , retentirent au loin quelques pas isolés ; puis un long grincement de fer se fit entendre du côté par lequel nous étions entrés. Mario-Rose me regarda , et je sentis son bras trembler sous le mien.
— Je crains , me dit-elle , qu'on ne ferme l'église.
—Oh! pas encore, répôndis-jc,eten disant cela je paraissais bien rassuré; mais en même temps, je quittai son bias , et je marchai rapidement vers la porte latérale où avait résonné le bruit : elle était déjà fermée. Je courus vers le grand portail pour être assuré d'une retraite ; comme je me trouvai a moitié chemin, le même grincement , cruel à entendre , fut répété. En vain , je me précipitai de ce côté, il fallait parcourir le reste de la longue nef, et , lorsque j'arrivai à ses portes de fer, je frappai iniUilement à
16S liKE îflTîT A NGTEÏ-DAIIE.
déchirer mes poings obstinés, nul ne pouvait plus m entendre.
Alors ^ je revins près de Marie-Rose , et nous eberchâmes dans notre esprit , tous les moyens d'appeler à notre secours.
Ma première idée fut d'ébranler les cloches, et j'aurai agité le gros bourdon Emmanuel luimême, qui a le pouvoir de mettre toute la ville en émoi, si j'avais pu trouver la corde qui j'épond au clocher. Puis je voulus faire vibrer l'orgue saint , je voulus que, réveillé à cette heure insolite, par une main profane, il alla porter notre angoisse au dehors sur ses notes gémissantes. Mais la voie qui conduit à cet instrument sacré m'était défendue. Je n'eus pas honte dans ma recherche inquiète de songer à enlever aux autels leurs vases, leurs flambeaux , pour les lancer contre les rosaces des vitraux , afin d'éveiller l'attention des passans. Mais à cette heure , par ce temps , les rues étaient désertes et le sacrilège eût été inutile. Il fallut bien commencer h arrêter sa pensée
LIE XtlT A ?<()rHE-»AMK. 169
sur une uuitù passer daus celle [)risoii solennelle.
— Mou Dieu! mon Dieu! disait Marie-Uosc désolée, que va penser mon père, quelles inquiétudes vont le dévorer jusqu'à demain ?
Je la rassurai à cet égard , en lui faisant observer que son {)ère, à la vue de l'orage qui venait (Téclaler, avait dû penser ([ue cet obstacle nous retenait un jour de plus à Saint- Maur.
Nous nous assîmes tristement , fatigués et sans courage :1a mélancolie du silence nous entourait. Seuls, petits et perdus que nous étions dans cette vaste enceinte, La voûte régnait si haut dans les ténèbres , que nul toit ne semblait nous protéger; les murs étaient si loin , qu'ils semblaient ne plus nous servir d'asile. C'était l'étendue, mais l'étendue sans l'aspect du ciel et de l'horison, plaine d'ombre uniforme et de néant. Inquiet de Marie-Rose, que rhumiJité froide pénétrait, j'aurais voulu la réchauffer dans mes bras, lui faire une retraite sur mon sein.
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Quelle image de ma vie, me disai-je en considérant l'enceinte où je me trouvais. Dès ma jeunesse l'église m'a saisi , m'a scellé sous sa lourde pierre ; et maintenant , quand j'étais un un instant vivant au dehors , dans l'air d'amour et de liberté , c'est une église qui m'arrtt3, qui m'enferme, pour me rappeler que je lui appartiens, que je suis son esclave. Et le pauvre esclave dit, en voyant ces autels, ces murs , ces pavés : voilà le socle où ma chaîne est rivée , voilà l'enceinte où j'ai usé cruellement mes jours , le sol que j'ai labouré de mes membres meurtris , sans en recueillir jamais aucune gei be , aucun fruit.
Ma pauvre compagne était triste aussi , elle tournait sans cesse la tête , et de légers frissons parcouraient son corps ; elle m'avoua qu'elle avait peur , que cette immense nuit au-dessus de laquelle elle ne voyait point d'étoile l'affligeait, surtout en songeant que les cavités prolongées sous ces dalles étaient pleines de morts.
— Je vous avouerai ma faiblesse, dit- elle, il
UÎSC NLir A NOIBE-DAMC. 171
me semble parfois que la croyance à ra[>j)arition (lésâmes, n'est pas une superstition folle. Pourquoi tant (le peuples enfans, tant d'habitans (l(^s campagnes , n'imaginant rien au-delà de ce qui les touche, auraient-ils eu foi au retour des morts en ce monde? Peut-être cette substance céleste que Dieu envoie dans l'être humain , lorsqu'elle est encore assez imprégnée de matière pour paraître quelque peu aux regards, vient-elle avec son voile morbide, promener ses adieux sur la terre qu'elle a habitée , et l'idée d'apercevoir cet être de l'autre monde m'mspire des terreurs inexprimables.
Je lui donnai le conseil de me regarder afin de voir un être bien vivant, car, lui dis-je, plus on aime plus on existe, et que, si pendant ce temps un abbé de cinq siècles, à la forme blanche et noire, passait dans la profondeur du sanctuaire en faisant sa génuflexion devant l'autel qu'il avait desservi, elle ne l'apercevrait pas.
Elle tourna son visage vers moi en riant :
172 tIfB JJLiT A NOTRE-DAMK.
ses yeux biens et Témail de ses dents au fond de ses lèvres eiitr'ouvertes brillaient seuls dans l'onibre. J'eus envie de prendre celte tête charmante qui s'approchait ainsi, et de la couvrir <îe baisers et de pleurs. ElTravé de moi-même k ce mouvement, je songeai h conduire Marie- Rose dans la chapelle de la Vierge pour mettre la chaste créature à l'abri de l'audace mentale de la passion. Admire cette inconséquence, Julien, vois une fois de plus combien nous sommes insensés quoique tu n'en doute pas. Il m'arrive souvent de nier la Vierge mère de Dieu, lorsqu'en roulant mon bréviaire entre mes doigts, du haut de ma cellule, je regarde la ville impure et pervertie , et cependant, à cette heure, je compris que ce serait une sauvegarde infaillible de placer Marie-Rose dans le sanctuaire de sa douce patrone.
Nous passâmes devant la porte de^ la sacristie, oùse conservent, dans de magnifiques reliquaires, des morceaux de la couronne d'épines et du bois de la vraie croix; nous entrâmes
l.tE ÎICIT A îlOTilE-DAME. 173
dans h grande chapelle de la Vierge, sur laquelle est écrit Aille/ privilégié. Six flambeaux alternés de six vases de fleurs accompagnent la statue de Marie. Il y avait eu un service dans la journée, la balustrade de Faulel était resté ouverte; je descendit la lampe qui veillait un [)eu plus loin et je rallumai les cierges. En se retrouvant dans une atmosphère éclairée, ma jeune fille reprit peu a peu son humeur accoutumée. L*orage avait cessé; elle s'agenouilla, lit une courte prière, et, fatiguée, revint s'asseoir sur les marches de l'autel. Je cherchai vainement des paillassons pour lui faire un lit moins dur, c'est un luxe inconnu dans la cathédrale. Oh! qu'alors je regrettai les herbes odoriférantes dont on jonchait jadis les dalles des églises! Je brisai quelques chaises je dispersai leurs pailles et la recouvris de mon manteau. Marie-Rose vint s'étendre sur cette couche ainsi amollie, ses cheveux bruns se reposèrent sur le collet de velours noir de mon vêlement, elle enveloppa nio<lcstcment ses deux
174 ITKB NUIT l NOTRE-CAME.
petits pieds d'un pan de drap , et, fatiguée, s'endormit doucement.
Je veillai près d'elle.
Déjà la nuit s'avançait, et je pensai à tousles êtres qui avaient ainsi passé deux à deux devant ce tabernacle pour s'unir à jamais. Peu à peu, il me sembla en voyant aussi en ce moment un jeune homme et une douce Vierge au pied de l'autel, qu'une cérémonie de mariage allait s'accomplir.... Eh bien oui! n'y avait-il pas là, un prêtre, un amant , une jeune fdle? Je sentais en moi dans ce moment , la puissance du ministre qui invoque les faveurs du Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob, du Dieu fondateur des familles , et l'amour immense de l'homme qui attend d'en haut la considération de cet amour humain. Profane, j'allai prendre une petite branche ou était cinq boulons d'oranger, dans un des vases de l'autel, et je posai cette étoile blanche sur les cheveux de ma fiancée. J'étais à genoux près d'elle, et j'avais piis la main de Marie-Rose endormie.
Alors, insensiblement, la chaîne de paroles onctueuses , qui composent la'messe du mariage, vinrent sur mes lèvres. Dans la nuit faci légaux illusions , je crus réellement que je m*unissais à Marie; je sentis une confiance immense et une certitude sans mélange que nul ne devait être exclu de la communion du mariage en prononçant ces paroles solennelles :
Que [homme abandonne son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et de deux qu'ils étaient, ils deviendront une même chair.
En ajoutant ces mots comme une ardente prière :
Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni.
Oh! non, m*écriai-je, queThomme ne nous sépare pas de sa main de fer! l'homme plus coupable quand il brise un cœur et foule aux pieds cet arôme d'amour qui en découle, que, lorsqu'il renverse un vase de l'autel, et que pour cette action, on l'appelle sacrilège
Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni.
El je fondis en larmes , et je tendis les bras avec angoisse, comme pour implorer la pitié universelle.
En ce moment, Marie-Rose sentit ma main que j'avais remise d-ms la sienne, et tout endormit Tenfant la pressa sur son cœur. Ainsi cet être charmant s'unissait à ma prrère; c'était à la fois un consentement aux liens que je formai et une demande à Dieu de les consacrer.
La messe se disait toujours dans mon esprit. Un élan de j»>ie , s'éleva en moi à ces paroles :
// est juste de vous rendre grâce , Dieu qui avez établi le lien indissoluble de CalUance nuptiale.
Vision sublime ! j'étais plein de respect et d'onction devant la solennité que j'avais évoquée : c'était bien la plus sainte de toutes, puisqu'il est dit :
O Dieu ! cest par vous que la femme est unie à l'homme, et vous donnez à leur union
tNB KCIT A NOTJIE-DàME. 177
intime, une bénédiction , la seule qui nuit point été ôtée par la punition du péché originel.
Je dis encore, au nom de ma douce mariée, de la femme qui voit avec terreur, (jue le seigneur Dieu semble déposer entre les mains d'un homme, le droit de la protéger.
Seigneur ayez pitié de votre servante qui va s'unir à son époux ; faites qu'elle soit aimable comme Racliel, sage comme Rebecca , fidèle comme Sarlia, faites que son joug soit de paix et d'amour.
Je me levai et rendis grâce par ces mots :
Heureux ceux qui ont été appelés au souper des noces de tJgneau. •
Mais les vitraux venaient de se teindre de blanc, le jour se levait derrière eux pâle et austère. Je cachai ma tète dans mes mains et j'eusse voulu ne plus rien voir sur la terre.
Un instant plus tard, Marie-Rose s'éveilla, et je repris avec elle le chemin de sa demeure. Je sentais que quelque chose était changé en-
178 UNE NIIIÏ A NOÏRl^-DAMfi
tre nous. Elle me semblait plus imposante, plus sainte. Cette cérémonie fantastique du mariage que j'avais consacrée dans Tombre n'était guère plus qu'un rêve, pourtant je ne pouvais m'empêcherde croire que depuis ce moment^nous étions fatalement liée l'un à l'autre.
J'avais détaché la branche d'oranger , prise sur l'autel, des cheveux de Marie-Rose , et je l'emportais serré sur mon cœur, son éternel asile.
ZIII.
ïDfrrihe la Dcrôinmc.
Que l'oiseau n'aille point jouor a\ec la flamme , Ni la barque fragile avec la forte lame ,
Ni la glace avec le soleil, Ni la femme coquette avec l'homme plein d'âme»
Il laut au cœur un cœur pareil.
Km t: Màhi AitEit.
J*Ai rarement senti le besoin de t*écrire, Julien, pendant ces jours qui ont signalé le retour de Marie-Rose à la liberté, jours de bonheur négatif, oii je pouvais la contempler avec
180 DERRIÈRE LA PERSIENKE*
cette tristesse recueillie qui vient de la certitude d'être à jamais séparé d'elle , non plus avec C2tte douleur poignante qu'inspire Tidce de la voir a un autre. Maintenant de nouvelles inquiétudes me ramènent à toi , et il me faudra de nouveau, te confier les angoisses de chaque jour. Je ne m'excuse pas de ce retour intéressé ; hélas! nous ne savons bien aimer que lorsque nous souffrons; Dieu et les amis ne nous voient venir à eux que lorsque nous avons des consolations à demander.
Une nièce de monsieur de Bellefond, veuve d'un négociant , mort dans une traversée , est arrivée chez lui depuis quelques jours, après un voyage en Allemagne.
La cousine de Marie-Rose est belle aussi, sa taille est élevée; ses cheveux offrent une quantité de boucles de ce blond pâle que les anciens donnaient à leur divinité; on voit jaillir de ses grands yeux blonds aussi , un regard fier et déterminé, qui ne cacherait rien du fond de rame, s'il y avait quelque chose à cacher; sa
I)i;kuii:ki. ia pkksik.n.m:. 181
parolo coule Iraiiclie, et sonore, dans nne inflexion de voix qui sort de l'anie et qui y va.
Paula à quitté les poupées à sept ans, et la danse à dix-huit. Les plaisirs dont s'énamourent les autres Femmes n'existent pas pour elle. Elle se taisait souvent au milieu d'un cercle de jeunes personnes causantes et amusées, et elle me dit tout bas, que leur langage lui semble i)on, pour apprendre à parler aux perches. Elle n'aime pas mieux la musique de salon qui, après vous avoir ennuyée , demande qu'on la remercie ; il n'y a guère que les symphonies allemandes, le chant du rossignol dans les dernières roses de l'année et le roulement du tonnerre dans les Alpes qui puisse. la faire écouler. Pour le jeu , elle le regarde , lorsqu'il est très-minime , comme la plus dangereuse des bêtises, et lorsqu'il est fort, comme le plus bête des dangers : elle méprise ces émotions , ces battemens de cœur qui viennent pour une carte tournée, cette expansion de la sève la
plus précieuse de notre être pour un miserais
182 DERKIÈKE LA PERSIENNE.
ble morceau d'or : elle ne comprend Tintérêt du jeu que si on pouvait , comme il arrivait autrefois, au dire des légendes, jouer avec le diable sa vie et son ame contre un jour de bonheur.
Le retour de Paula a été pour Marie-Rose un moment de bonheur et de doux épanchemens ; et depuis quelques jours chez monsieur de Bellefond on passait des soirées confiantes et paisibles dont je partageais la douceur.
Comme je sortais de cette maison hier soir, vers onze heures , je me souvint que j'avais laissé un livre dans Tendroit oij nous étions réunis, et je remontai pour le prendre.
Devant l'appartement de monsieur de Bellefond , règne une terrasse qui donne, delà, sur de grands jardins, et on peut s'y reposer, y respirer l'air delà nuit en liberté, sans qu'aucune fenêtre TOUS obsède de ses regards. C'était là que nous nous étions assis ; j'y entrai. Tout le monde s'était déjà retiré. J'entendis parler dans la chambre à coucher de Marie- Rose , et , la terr
bEKRItHt l.A l»LRSIEW!tlI. l S5
rasse s'élendanl devant toutes les croisées, je m'avançai jusqu'à celle-ci. Je m'appuyai contre la muraille; la jalousie fermée et la vitre ouverte me permettaient de voir dans ce doux intérieur. Marie-Rose et sa cousine Paula s'entretenaient dans le laisser-aller du déshabillé... Invisible au[)rès des jeunes femmes , j'avais la douceur d'être avec elle et de les voir lorsqu'elles se croyaient seules dans toute la naïveté de leur intime tête-à-tête.
Elles étaient là les cheveux dénoués, les ceintures des peignoirs défaites , s'arrangeant sur les coussins de la causeuse, et entremêlant souvent leur conversation des tasses d'un thé généreux.
La physionomie de Marie-Rose révélait l'agitation au milieu de sa pose nonchalante : on voyait que son cœur baitait vite sous les mousselines tranq^iilles. Paula reposait , comme toujours, calme et froide... Ce n'est pascepen lant le froid du sommeil ni cehii de la mort, c'est Tabsence de sensation , par l'impuissiuice de
184 UKIIKIKKE LA l»i:HSlE^>K.
louL iiilérêt vulgaire à s'emparer d'elle , comui^ si son âme habitait une région élevée , non atteinte par les vents , qui ne roulent qu'autour de la terre... Soudain j'écoutai plus attentivement, Marie-Kose conliait à sa cousine l'histoire de notre retour de Saint-Maur , et de la nuit passée à Notre-Dame.
Après lui avoir expliqué comment nous étions demeurés enfermés là , elle lui dit :
— Je m'étendis au pied de l'autel , sur un lit qu'il m'avait l'ait avec son manteau ... Je rêvai . . . il me sembla que la fête du mariage s'allumait autour de nous , que j'étais à genoux auprès d'Olivier et qu'un prêtre invisible nous unissait à jamais.
— Enliint ! tu l'aimes donc bien , dit sa cousine.
— Je ne sais , répondit-elle, mais j'en ai peur.
— Et lui , es-lu bien sûre qu'il t'aime?
— Oh oui! dit-elle encore, je le sens là! Elle pressait ses mains sur son cœur.
UtUIUÈKE LA PKKSIENNK. 185
Songes-tu Julien que c'était moi ! moi! heureux, pal[)itant qui entendais cela?
— Et cependant , reprit Paula , tu avais consenti à épouser Dubeaupré,
— Pour obéir a mon père, pour le voir toujours souriant et tranquille... Et puis aussi , je Tavoue , parce que cette fortune me tentait.
— Et maintenant tu consens à te marier avec Ramure.
Je tressaillis a ces paroles.
— Que veux-tu, mon amie, répondit-elle, nous sommes sans fortune, mon avenir est
effrayant je dois accepter le soutien qui se
présente pour rassurer mon père...
— Et puis aussi , parce qu'un nom célèbre te lente.
— Peut-être , je n'ai jamais bien songé à cela.
— Ainsi , ma chère , je te vois disposée , en deux mois , à t'éprendre de la fortune , de la renommée et de l'amour.
186 BKHKIÉKE J.A PEKSiEîl.^t.
J'étais frappé d'étoimement , de trouble et de coière. Cependant j'avais le courage de retenir mon attention et de suspendre, pour ainsi dire, mon désespoir, tant j'avais besoin d'écouter pour m'instruire de mon sort.
Marie-Rose répondit.
— Que sais-je, en effet?... Je suis attirée vers tout ce qui est beau , je me sens , à tout moment comme un besoin de vivre, d'être heureuse ; faible que je suis , je me laisse entraîner vers tout ce qui promet des jouissances... Tu ne comprends pas cela toi, si raisonnable , si fière , si dédaigneuse.
— Dédaigneuse , répéta tristement Paula , hélas ! ai-je jamais eu de si grands biens pour savoir si je les eusse dédaignées.
— Mais tu as reçu tout ce qui , dans notre
position de femme, peut nous être donné
Tiens , par exemple , en pension , les prix mêmes que tu obtenais ne te causaient aucun plaisir. La dernière année lu as remporté deux prix d'honneur. Eh bien! qu'en as-tu fait? En
DERRIERE LA PERSIEPf!1E. 187
sorianl de la distribution , lu as coill'é de tes couronnes de laurier , la jardinière de plâtre qui ornait notre jardin ; et tu as laissé les œuvres de iM. Bouilly et de madame Guizot sur un banc , où elles ont été noyées de pluie pendant la nuit.
— Quel bonheur , en effet , re(jrit Paula , que le don de quelques volumes dont j'étais gratifiée par une ignorante maîtresse , parce ^ que je récitais bien ma géographie , et parce que ma mère donnait à dîner.
— Et trois mois après , quand tu te marias, je te trouvai , au milieu de tes présens de noces, insouciante , ennuyée. Je ne revenais pas de ton indifférence pour des choses si précieuses. Je te demandai si tu n'aurais aucun plaisir à essayer ton écharpe d'Angleterre, ta guirlande, tes diamans. Tu me répondis en faisant la moue : « Il y a long-temps que je ne joue plus à la poupée, d Et puis, tu t'es brouillée avec tes grands parens pour n'avoir pas voulu rendre tes visites de noces.
•^ Nous étions en province , et je n'ai pas eu le courage , je Tavoue , de donner cette réjouissance à notre petite ville! Si tu savais , Marie- Rose , ce que c'est en province que les visites de noces à tout le niais cousinage ; si tu voyais cela !... Dans le quartier de la Sous-Préfecture, il arrive à cent portes ouvertes des figures ébahies; Elles regardent passer un habit noir et un jabot de dentelle , surmontés d'un sourire imbécile , parce qu'à la manche de cet habit , pend le mannequin qui porte ce jour là le cachemire rouge, la robe rose et le chapeau à panaches. Petite femme qu'on coudoyait la veille à réglise et à la promenade sans la regarder , qu'on ne regardera plus le lendemain , quand elle aura quitté l'attirail de noces, mais qui joue la parade ce jour-là, pour amuser la ville, comme Arlequin et Pohchinelle...
— Mais depuis ton retour à Paris , pourquoi u'aiuies-tu pas simplement le spectacle et la danse , comme toutes les femmes de ton âge.
-— Ma petite Rose, quand tu auras dansé
DKURIÈKE LA I»EKSIKXXE. 189
pendant vingt années de ta vie, tu seras lasse, bien lasse! tes souliers blancs te blesseront les pieds , les fleurs de ta couronne pèseront dans tes cheveux , et tes paupières alourdies ne voudront plus se lever. Et moi , après avoir dansé une seule contredanse , j'ai été ainsi fatiguée du bal que tu le seras alors. Dans un seul quadrille , j'avais compris et connu le plaisir de se mouvoir en cadence ; j'avais épuisé toutes les contredanses , les walscs et les galops de l'avenir; j'avais connu ces amours qui s'allument aux bougies , fournissent leur carrière dans une parole prononcée plus bas, et un billet roulé dans un bouquet , et meurent avec la nuit de bal , comme les follets au lever du jour. Je n'ai eu d'autre tort que d'apprendre par cœur en une huit ce que les autres femmes ne savent qu'au bout de vingt ans de contredanse ; et j'étais lasse, bien lasse, et mes pieds étaient meurtris dans mes souliers blancs , et ma guirlande pesait dans mes cheveux.
— Pauvre cousine! — Mais tu ne peux donc
pas même connaître les jouissances de la vanité. Dernièrement encore à la soirée de ma tante , Edouard de Loris , ce jeune homme si aimé, si recherché des femmes , qui fait de jolies poésies , n'a remarqué que toi , ne s'est occupé que de toi , et tu n'as pas semblé y prendre garde. Le lendemain, il t'a envoyé une belle pièce de vers sur du papier armorié, tu l'as bien broyée dans tes mains , et tu l'as roulée en j3elotle pour faire jouer mon chat.
— Au moins, dit Paula, commençant à sourire, de cette manière , les vers de M. de Loris remplissaient leur destination , en donnant du plaisir à quelqu'un.
— Ah Paula!...
— Vois-tu , ma chère , je déteste toutes les mauvaises imitations des œuvres de Dieu. Je ne puis souffrir la figure de cire qui tourne ses yeux de verre , l'oiseau qui parle , le chien qui fait l'exercice , et le faiseur de vers qui grimace le poète.
— Si tu vois tout ainsi du haut de cette vé-
191 DEHhlEliL LA PLllSrt?f:tE.
rite absolue, dit Marie-Rose, je suis en elfet biea enfant auprès de toi. Tu as reçu une haute sagesse à vingt ans , et moi j'ai à peine celle de cet âge.
— Hélas , dit Paula en s'at'rislant sur ellemême , ne pose pas ainsi la difTérence de nos deux natures, ma chère Rose; lu es pleine de vie comme un oiseau dont le cœur bat à coups précipités, qui becquette partout , qui boita toutes les sources; moi, l'élan est arrêté dans mon àme , rien ne peut exciter son réveil , il faudrait je ne sais quel grain , je ne sais quelle goutte de rosée , que je n'ai trouvé nulle part.
Elles se turent un moment , et je me retirai. J'étais abattu et consterné en descendant de cette terrasse. J'avais appris à la fois d'une manière certaine que Marie-Rose m'aimait , et qu'elle était sur le point d'épouser Ramure. Joie , douleur, lumières de toute sorte, tourbillonnaient dans mon esprit ; je ne savais si j'étais heureux ou souffrant , car le bon-
heur et la souffrance redoublaient d'intensité à me rendre fou... Et cependant, pauvre de bonheur , au milieu de cela , je pensais a Paula , à cette femme si privée de sa part d'amour jusqu'à cette heure. C'est qu'aucune , sans doute, n'eût pu la satisfaire; il lui faudrait la religion , cette source d'amour que Tâme la plus ardente ne peut tarir.
ZIT
\)\e ^'amauv, ombu ci vayan^
O! hatt'ich (i.Tmals zu wàhlen Ichabt, ich wùrde Eher auf meine Seligkeit verzichtet haben , aU auf Das glûck welches mir ire Liebe \ersprach.
Je n'avais point d'aversion pour Dubeaupré : ce n'était pas un mari pour madeaioiselle de Bellelond , c'était une position, une fortune achetée au dépend des jouissances du cœur, un
194 tlE d'aMOLR , OMBRH ET RATON.
héritage de Tamour qui , en mourant pour elle, lui laissait l'opulence pour consolation. Mais Ramure peut être plus qu'un nom et une fortune , il peut être plus qu'un mari , il peut être un homme aimé!... Et puis, lorsque l'industriel avait demandé Marie-Rose, elle était libre, je ne la connaissais pas encore; mais Ramure me l'enlève, quand un lien sacré est tissu, quand , au pied de l'autel , une ardente invocation a fait descendre sur nos têtes inclinées l'ombre du sacrement nuptial.
Depuis que je connais les espérances qu'il nourrit, je cherche avec ardeur à me trouver en sa présence, pour juger de la puissance que peuvent avoir ses prétentions , et du danger de la rivalité.
Hier il vint offrir aMonsieur de Bellefond ,de lui faire connaître un musé du moyen âge, situé à l'hôtel de Cluny , noussortimes tous ensemble.
Le temps était délicieux; nous descendions , pour gagner la rue des'Malhurins , le large quai Dors^y. Ramure marchait devant nous
VIE d'avioir, oMBiir ri rato.v. 195
avec Paula , qui lui donnait le bras; iMarie- Rose avait celui de son père , et moi j'étais de l'autre côté dé monsieur de Bellclond.
Depuis que la société, disséminée par Tété , n'avait laissé autour de Marie - Rose , qu'un petit cercle d'amis ; j'avais remarqué davantage Ramure, le romancier, le journaliste, le poète : en ce moment, je cherchai à réunir dans ma pensée tous les traits que j'avais saisi isolément à construire lepersonnage, et à le juger froidement... O peintre! tu ne faisais pas plus quand , lié au mat du navire, tu examinais la tempête qui allait peut-être t'enl^doutir!
Ramure est , je le sais , doué de beaucoup de séductions. Avec l'extrême facilité du trait , avec l'esprit d'à-propos, il a l'esprit plus élevé de se moquer de ces brillantes petitesses. Ou i)ien , s'il lui arrive de songer à sa remonnée future , dont il jelte les fondemens aujourd'hui dans quelques ouvrages, il est le premier à remettre ses prétentions à leur place.
196 VIE Ij'aMOLK , OMBRE ET RAYON.
Il nous disait un de ces soii^s :
— Je travaille à me créer une immortalité , c'est-à-dire Thonneur d'être en connaissance im jour avec quelques-unes des personnes que Dieu compte envoyer dans le monde des siècles prochains. Je travaille à faire d'un homme bien vivant , un fantôme. Quand je passe les nuits à penser , et que je me brûle le sang à écrire , quand je brise ce corps que la nature a créé fort , puissant et habile à me donner toutes les jouissances , pour en extraire un peu d'e§sence intellectuelle, pour en aracher un vestige qui vive quelques jours, je suis aussi sensé que le propriétaire qui mettrait le feu à sa belle maison pour jouir de la colonne de fumée qui s'en exhale.
Ramure vit de la puissance de l'intelligence et il la dédaigne. S'il prise quelque chose de son talent , c'est le profit pécuniaire qu'il en retire. Jamais on n'a vu de spiritualité si matérielle; c'est que l'esprit sans l'âme est encore la matière... Mais il met dans son cynisme, dans
ses aveux eil'rojilés , nue grâce , une candeur ,
qui lui attire le panloii. On est tenté de le
priser [)lus qu'il ne le fait lui-nièine. On voit
au-dessus de ses railleries la force réelle de la
presse qui dirige à son grêles opinions, et créent
les actes qui en résultent.
Le journaliste ressemble au gagne-petit ,
quand il aiguise un mot sur la meule de son
esprit, pour gagner son pain de chaque jour ;
mais il se montre maître et seigneur, quand ce
mot a bouleversé un royaume. Il travaille quand
tous les travaux ont cessé, quand le rideau est
tombé sur la ville endormie ; il raconte le jour
qui vient de finir au jour qui va se lève r. Entre
les portes closes de toutes les demeures, et la
porte ouverte de Timprîmerie , qui attend la
presse béante, il travaille dans l'ombre , où nul
œil ne le surveille, où nul bras ne peut arrêter
le mouvement qu'il lui plaît d'imprimer; et
puis , au matin , quand chacun s'éveille , et
tend la main pour chercher son appui de la
journée, c'est le journal qui se présente, c'eut
198 vn: d'amoir , ombre kt rayom.
lui qu'on prend pour régler son opinion, son humeur, sa pendule. Et les adeptes par leur soumission augmentent îa puissance et la renommée de la iéuille. Elle avait pensé pour eux , ils travaillent pour elle.
Comme chemin faisant, je soumettais quelques-unes de ces observations à monsieur de Belle fond, il me répondit :
— Aux temps antiques , où tout le monde guerroyait, c'était Tempereur, cette épée couronnée , qui régnait; quand tout le monde croyait, c'était le prêtre, représentant delà foi^ qui imposait son autorité ; maintenant que tout le monde raisonne , c'est le journaliste , type de la liberté de pensée, qui est Tidole du jour.
Et quelle influence ne doit pas avoir le journal, celte feuille déliée et volante, qui semble éloigner la défiance par la légèreté ; qui vient vous prendre chez vous, seul, en robe de chambre, dans le moment où vous êtes sans défense et ie plus disposé à vous abandonner , et qui „
variée dans sa couleur, s'ein[jresse «le pm-her a chacun ce qu'il brûle de croire.
L'une d'elle qui semble écrite au milieu des décombres du siècle passé, au milieu des pierres éboulées de (juelques vieux châteaux, sur un écu relire de la mousse, ressuscite les maximes incrustées sur ces murailles, ravive les armoiries, répète les gémissemens des ombres seigneuriales qui habitent ces ruines , décalque les imai^es de l'antique chapelle, et en retrace les légendes; puis, s'envolant aux mains des vieillards, console ces amans de l'âge évanoui, apporte un parfum de passé à ceux, hél'is! qui n'ont plus d'avenir.
Une autre feuille guidée par le souffle du matin, va se dérouler sous les yeux d'un jeune homme au front penseur. Là , sans cesse le Dieu Pro(jrès verse les rayons de son éternelle muniticence; là tlottent des drapeaux qui vont légiférer ou conquérir l'Europe; là, passe un char de triomphe, portant l'esprit humain , et traînant à sa suite, couronnes, thiares, blasons,
200 VIE D'AiVlOnR , OIVtBIlE ET RAYO?ï .
billes gonflées de vide ! Et ce monde nouveau est à quelques pas de l'homme du mouvement; il le voit, il va Tatteindre...
Une autre feuille encore, destinée au monde des salons, se repose sur les coussins, se mêle aux cartes sur les tapis verts , reçoit la rosée qui tombe des cassolettes ouvertes , des bouquets effeuillés ; elle parle philosophie, modes, sciences, théâtre ; et, à minuit, une jolie femme remporte dans son lit, pour s'endormir avec elle. Oh ! c'est pour cette heure ^à , qu'elle a conservé ses plus beaux récits ! elle conte si bien , elle donne des détails si pleins de vérité et de grâce que la dame murmure en s'endormant : « Mon Dieu , que c'est bien là mon histoire ! »
Oji, mon ami, h journal règne, parce qu'il est partout, sous toutes les faces, — le journal c'est le drapeau qui commande en voltigeant la sentinelle qui voit tout du haut du rempart,^ la cloche qii parle à tous du haut des aiis, b ruisseau qui côtoie la vie humaine , et reflète
VIK d'aMOUK , OMBUK II HAYOPI. 201
ses rives; c'est la vapeur qui s'élève de la terre sociale, et retombe en pluie sur elle; enfin ce sont les mille voix d'une nation qui s'entretiennent entre elles.
Tandis que nous discourions ainsi , Marie- Rose écoutait avec un air ailleurs , comme écoutant les jeunes filles. Je remarquai qu'elle ne partageait pas l'espèce de triomphe que laissait percer la physionomie de monsieur de Bellefond, s'enorgueillissant déjà de la prépondérance de son gendre futur. Elle me regardait de temps en temps comme lorsqu'elle était assise sur ce petit tertre dans le champ de Saint- Maur. Que voulait-elle dire, avec c?s assurances consolantes du cœur ? Penserait-elle à refuser pour moi l'union qui se présente?... Espérance, que tu es folle!.. Mon Dieu! que cet homme si bien placé dans le monde, y prenne la renommée, la puissance, la popularité, la faveur, l'argent, tout ce qu'il voudra, mais qu'il me laisse Marie-Rose !
Nous entrâmes dans le cabinet d'antiquité
2P2 TIE d'aMODR , OMBRE ET RAYON.
formé par monsieur du Sommerard. C'est une ^uperbe collection de reliques du moyen-âge déposé dans les murs de l'ancienne abbaye de Cluny, qui s'élève elle-même sur le Romain palais des Thermes.
Comme f examinai depuis quelque temps ce vaste réceptacle des richesses de nos aïeux, une pénible sensation se répandit dans mon âme, et de toutes les personnes présente j'étâit Te seul à la ressentir. Tout ce qui m'éntoui^ai réprésentait des signes fervens de la foi chn tienne. Partout c'était des objets servant a ùtiUë , où des objets séculiers , marqué d quelque signe de la croyance religieuse , d quelque preuve du fidèle servage des esprit aux idées imposées. Je voyais une fois régne la religion, le culte, les institutions auxquel j'appartiens, et j'étais dans un panorama d. passé! au milieu de Tempiredes morts !
Je tombai dans une sombre absorption don *es tristesses allaient dans cette nature morf*
VIE d'aMOI R , OMliUK Kl HAYON. 205
s'atlachanl (Je l'un à l'autre objet. — Au milieu (Je ces Christs, de ces vierges, de ces missels, de ces ligures à robes d*évêques, de ces rois lenant des chapelets, de ces reines feuilletant des images saintes, il me semblait que j'avais vécu de leur temps : ma vie me paraissait quelque chose de plastique, de froid , de conservé : quelque chose d'animé seulement, comme les ligures de ces vieux tableaux coloré de ces nuances qui planent encore sur les roses décent ans. Il me sembJail que j'étais froid, terne, jauni , voilée d'une poussière durcie par le temps, et d'un aspect d'outre tombe comme il convient à un objet de dix siècles.... Parfois nous rêvons de revoir un instant, dans le tombeau où il dort, ce vieux Paris de nos pères, grossier, bizarre et [loéiique; commme le génie barbare Tirvait fait. L'intérieur où nous nous trouvions en ce moment, est presijue la réalisation de ce désir. Ce. sont les débris du iuxe de nos aïeux , les caprices des millionnaires du temps, exécutés par les
904 VÎK d'aMOIR , OMBRE ET RAYOff.
mains iaborienses, et placés dans des murs de ce même temps. Et ce point du passé, encore debout au milieu du roulement des siècles, représente bien le moyen-âge. Élevé sur les débris d'un monument romain, ayant servi tour à tour d'asile au malheur et aux crimes de la royauté , au fanatisme religieux et aux plaisirs effrénés, il résume son époque , et comme un étroit ilacon, il en contient l'essence.
Voici toutes les choses qui devaient s'y trouver réunis quand, il y a quatre ou cinq cents ans la vie Thabitait. Voici des meubles choisis et bien conservés, quelquefois bizarre, quelquefois d'un goût exquis , qui sont chargés d'ornemens, et portent des personnages de quoi peupler toute une ville. Voici le lit de François premier : des chevaliers tenant des trophées d'armes, forment les quatre colonnes qui en supportent le ciel.... des armures, des panaches, sont semés ça et là, pour la toilette du prince; devant la fenêtre, la table d'échecs est dressée, et la partie commencée...
VIE d'amour , OMBRL ET HATUN. 205
Vous entrez clans la petite chapelle gothique, où le jour tombe à travers de transparentes images : le grand pupitre soutient le missel ; les flambeaux d'argent font éclater leurs belles sculptures; les manuscrits de vélin ornés de peintures, si souvent feuilletées , s'entrouvrent encore sous les doigts; tout est resté debout depuis la dernière messe. Soulevant les portières de tapisserie, vous traversez une galerie gothique, et vous voilà dans la salle à manger. Le couvert est mis. La nappe toute brodée a reçu les cuiHers en ivoire, en opale, les couteaux aux manches sculptés en petits personnages, les plats , où sont modelés et peints des animaux de toute espèce. Tout à côté, dans ce buffet , voici des vases précieux, qui ont versé Tivresse dans tant de; festins, et qui, fragiles monument du plaisir fragile, demeurent encore la.... Tout Tappartement est en ordre. L'autel est prêt, le lit, la (able, sont disposés, on attend les fidèles, on attend les convives , on attend les grandes ombres qui
206 VIE d'amour , OMBRE ET RAYON.
vont revenir ici reprendre leur place à leiiv foyer.
Ramure, leva entre ses mains le petit verrt de François premier, qui contient trois bou teilles de Bordeaux.
— Vrai Dieu, beau sire, dit-il, qu'elle santc vousdeviezlà dedansporter a votre dame. Puis, il touchait tous ces objets d'un ouvré si meni et si compliqué, d'un fini à faire croire qu'er ces jours-là on travaillait à plaisir : il observait combien le temps passé était compliqué, recherché dans sa partie matérielle, et simple dans ses spiritualités.
— Chacun alors, disait-il, avait mille et mille ornemens sur ses meubles et ses habits, et deux ou troisidées dans sa tête. Nous,enfans du dixneuvième siècle , nous avons renversé cette disposition ; nous simpiilions tout à l'extérieur, et portant le bariolage, la sculpture, la broderie , la fantaisie, les mille et mille diversités dans la sphère de l'esprit.
VIE PAMOIR, OMBIlt t1 KAVOIS. 207
Marie-Rose deirianda alors siles divers objets qui servent ac tuellernent à notre usage, seraie^il un jour, un jour bien loin dans l'avenir, ainsi conservés, thésaurises chez quelque génération nouvelle, s'ils seraient à leur tour passées (Je main en main, tournés sous les regards curieux.
— Si je le savais , lui dis-je, si je pensais que les choses qui nous appartiennent dussent parvenir par de-là les âges, aux mains cle nos descendaiis, que ce simple anneau, par exemple, qui est k mon doigt , put jamais attirer leurs regards, je le chargerais, pour eux, d'une commission tie ce siècle, d'une pensée de ma part : je graverait sur son cercle uni, je graverais ces mots : Soyez plus heureux que noua.
Comme nous étions sur le point de sortir, nous nous arrêtâmes près du maître de la maison qui, passionné pour ses magnifiques reliques, montrait à quelques personnes un bahu d ebène de la plus belle conservation. Sur les divers panneaux du milieu , était représen-
208 TiE d'amoub, omrre et hayow
tée toute l*histoire de la Sainte-Geneviève. Je m'arrêtai et j'admirai ces fines sculpture, ce gentilles figurines, où la perspective est observée de telle façon que Geneviève, en se promenant, va mettre son petit pied sur le toit d'un château voisin , et que le nœud de sa quenouille frôle le sommet de la montagne, tandis que dans le lointain, qui est sur le premier plan , passent une troupe de Huns grimaçans, conduits par un diable qui joue du violon.... Je fus occupé là, un instant, mais bientôt je cherchai du regard Marie-Rose, et, ne la trouvant pas autour de moi, je me hâtais de retourner dons la chambre de François premier, où je l'avais laissé Tinstant d'auparavant. Avant d'entrer , je l'aperçu par l'étroite ouverture de la portière de tapisserie, et près d'elle, je crus voir s'animer et se mouvoir l'armure du galant monarque Je ne
me trompais point ; mais ce n'était pas un soupir rappelé du fond des siècles par sa ieune beauté, c'était un mouvement de Ra-
VIE d'AMOCU , OMBRE ET RAYON. 209
mure qui l'avail suivie, et qui se trouvait en ce inouient entre le trophée d'armes et la cuirasse d'argent, couronnée par le casque du roi chevalier. ,
il disait à Marie-Rose.
— Vous regardiez le ciel de ce lit pour savoir, n'est-ce pas , si vous n'y découvriez point encore quelque songe oublié de ce prince de la galanterie; ils étaient si diflérens des nôtres ces songes de gloire et d'amour!
— Non , répondit-elle d'un ton sérieux , j'examinais cette horloge de bois , avec son lourd balancier , arrête depuis tant d'années, et je pensais qu'un cadran est si bien l'expression du présent , de l'heure qui passe ., qu'on ne devrait pas le trouver debout , si loin des jours qu'il mesurait.
— Cette horloge est encore pleine de vie, répondit Ramure , mais , ayant marqué dans leur marche des jours de foi, d'enthousiasme et de vérité; elle ne veut pas régler nos jours si ternes et si vides.
210 VIE d'amour , OMBRE ET RAYON.
— S'il passait devant elle, dit Marie-Rose avec une gaîté coquette , un amant fidèle , un cœur sincère et loyal, elle sonnerait peutêtre encore ?
— Non , dit Ramure , car vous voyez qu'elle ne devine pas le mien; mais , au lieu de l'amener à notre temps, retournons plutôt au sien. Si vous vouliez seulement répondre par un re. gard à l'être qui vous chérit le plus au monde, cette heure d'amour passionnée et fidèle , cette heure écoulée depuis des siècles marquerait toute notre vie.
En disant cela , il passa un bras autour de la jeune fille, et voulut l'attirer sous ses lèvres; elle se relira vivement, et je ne vis plus rien.... Mes yeux étaient voilés; un froid de mort me retenait pétrifié à ma place; et heureusement je restai dans cette stupeur, car si j'avais pu me mouvoir une minute au gré de mon envie, le corps de Ramure étouffé dans mes poings de fer , aurait été renverser en roulant tout cet amas de fripperies.
VIE D*AM(KR , (>?.âBRK El HAYON. 'ili
Je restai au même endroit , brisé, anéanti ; ►ersonne ne le remarqua , ne [)rit i»ar(Je ii moi^ >as même elle, en sortant de cette chambre... {Ile me Taisait horreur, le souille de Ramure 'avait touchée. . . Ce fui seulement au moment de Dartir , et lorsque le maître de la maison nous engagea h écrire nos noms sur le registre présenté à toutes les personnes qui visitent son cabinet, que monsieur de Bellefond s'aperçut lue je ne voyais rien, et ne pouvais signer; 1 me demanda d'où venait cette pâleur et ce [ue j'avais à tressaillir ainsi; je prétextai un itourdissement douloureux, causé par la vue le tant d'objets ; il prit mon bras, et crut me soulager en m'em menant bien vite au grand air... Mon Dieu! ce n'était pas de l'air qu'il me fallait pour vivre.
Bon vieillard! comme je l'aimais dans ce moment; lui, du moins, répondait à mon affection; lui, ne m'avait pas déchiré, humilié le cœur par ses préférences pour un autre : toute ma tendresse reflua vers lui.
212 VIE d'amour , cjAbre et rayon.
Paula et monsieur de Bellefond me témoignèrert de l'intérêt , mais ne furent pas surpris de ce nouvel aiïàiblissement , car ils sont accoutumés à me voir ainsi. Le mauvais état de ma santé augemente tous les jours. Je souffre de la poilrine, et je m'aperçois du changement qui s'opère en moi par l'expression de pitié de ceux qui me regardent , car le mal physique est le seul qu'on plaigne dans ce monde...
En revenant par ces longues rues , j'avais le sein gonflé de cette jalousie haineuse qui pense au sang à verser. J'enveloppai Marie-Rose dans l'aversion que m'inspirai Ramure; j'avais besoin de faire sentir aux autres ce fiel de mon âme. Je n'adressai point la parole à mademoiselle de Bellefond ; je ne lui offris point le bras, et laissai volontiers le journaliste veiller sur elle au milieu des embarras du quartier Saint-Jacques. Vainement les yeux de Marie-Rose me demandaient la raison de ces manières étranges , les miens ne lui répondaient rien.
yrc i)'AMOin, oMBiir. ft rayox. 217) Au moment du dîner, monsieur de Dellcrond me dit gracieusement :
— Olivier, placez-vous à coté de moi; vous êtes mal portant , mon ami , je veux veiller sur \otre repas.
Alors , elle m'indiqua de la main la place qui élail entre son père et elle ; je la regardai froidement, et, d'un air haulnin, jVdIai prendre celle qui se trouvait de l'autre coté de monsieur de Bellefond. Pendant tout le dîner , je continuai ces impertinences. On parla des armures magnifiques qui se trouvent dans le cabinet d'antiquités que nous venions de visiter.
— Comment, dît Paula , les femmes pouvaient-elles tant aimer ces cuirasses, ces casques, ces panaches, ces armures animées qu'on appelait des hommes. Ces êtres tout de valeui' métallique , qui , dans leurs plus beaux succès, partageaient toute leur gloire avec la trempo de leur casque et le (il de leur épée.
— Elles aiment bien maÎTi'enant , dir-je avec
214 vil D*ÀWÛUU , ÔMBBE KT RAYOîl.
amertume, un automate de salon, qui n*a d'esprit que ce que le coiffeur en met dans ses cheveux ; ou bien une fadaise , une grimace , un motépicé d'un esprit de convention. Est-ce que le vrai mérite , est-ce que les qualités de l'âme auront jamais la prééminence devant des êtres tout d'extérieur et de sensations fri- \oles ?
Marie-Rose fit la moue , Paula m'abandonna volontiers ses compagnes, Ramure eût répondu dans tout autre moment , mais la part d'une excellente truite qui venait d'arriver sur son assiette , l'absorbait entièrement.
En sortant de table , je voulus passer devant Marie-Rose pour aller offrir la main à sa cousine , lorsque je la vis elle-même tendre la sienne à Ramure. Alors mon cœur se fondit de tristesse , j'étais venu à bout de me faire haïr. Je m'étais abandonné aux fantaisies de mon animosité , sans songer où j'allais. Je vis avec effroi mon ouvrage 0 Marie-Rose! femme
VIE d'a.yîoip. , o.Mrr.îî n fayox. S.\^)
tant aimée! esl-ce que j'élais digne de les regards? est-ce que je ne devais pas nie contenter de Taniilié , de la pitié que tu me donn.iis ? Ah! pour les posséder encore, pour obtenir mon i)ardon , rien ne me coûtera : je m'humilierai à toute heure de ma vie, je prosternerai toutes les puissances de mon être devant toi.
Alors j'essayai de lui parler, elle ne me répondit rien. Je me chargeai de lui oiïrir une tasse de café, que monsieur de Beliefond venait de verser ; elle détourna la letc, et dit , en s'adressant h sa cousine, qu'elle ne prenait jamais de café le soir. Un instant après, je m'aperçus qu'elle avait les pieds sur le parquet, et je courus lui chercher un coussin dans la [>ièce voisine. Elle me laissa faire , et , à l'instant où j'arrivai , elle tira vivement un carreau de tapisserie qui était pj'ès dVile , et v ii^slalia ses pieds velus de salin, me laissant avec mon coussin à la main. .le le posai pi'ès d'elle, lunnblement , saiis rien dire, et me résignai dans ma disgrâce.
s 10 YiE d'jlmuir , criîBr.E et rayon.
On parla d'aller passer la soirée aux Tuileries , le temps était devenu incertain.
— Je déteste , dit Marie-Rose , ces jours mêlés de pluie et de soleil qui mettent vos projets, et quelquefois vos plus chers inlérêts, aux caprices d'un nuage ; ils ressemblent aux personnes qui changent d'humeur sans raison , et exposent votre tranquillité, votre bonheur, sur la première bourrasque chagrine qui peut venir à éclater.
J'avais mérité tout cela : je ne pus que me taire et souffrir.
Alors Ramure offrit une loge d'Opéra.
Tandis qu'on se préparait, que ces dames prenaient leurs chapeaux et leurs manieleîs, je me disposai à me retirer ; je passai devant monsieur de Bellefond qui éiait dans l'embrasure d'une croisée.
— Mon ami, me dit-il , vous devriez venir avec nous ; je crois que vous avez besoin de distraction.
TIE l)'AMOrR, OXinilE BT R.AT05. £17
Je refusai en disant que j'avais une fièvio aiguë, et no pouvais me soutenir.
A peine avais-je répondu cela, que Mai ie- Rose, que je croyais dans sa chambre, se trouva derrière nous.
— Vous êtes donc vraiment malade , me dit-elle avec un accent de pitié adorable.
Elle m'avait déjà pardonné.
— La musique vous fera du bien , ajoutn-telle , acceptez la proposition de mon père , si vous le pouvez.
— Si vous voulez, mademoiselle, certainement je le pourrai , répondis-je.
C'était bien bête, sans doute, mais une larnio qu'elle vit dans mes yeux m'excusa , et acheva ma pensée.
Je m'élais engagé inconsidérément à aller au spectacle. En route , je songeai aux inconvéniens de cette démarche , non que je craignisse d'être vu, je jouis trop complètement des avantages de l'obscurité , pour penser qu6
218 VÎE d'a^IOIK, OMBllE ET l^^YON.
qui que ce soit s'occupe h me regarder et à me reconnaître, mais parce que je m'élais promis à moi-même de ne jamais me mêler à ces jeux des hommes , que je ne peux partager entièrement, à ce train des plaisirs, qui a, pour l'humbîe retiré, l'insolence du charivari. Je croyais me soucier peu de ces distractions, parce qu'on prend ordinairement le parti de dédaigner ce qu'on ne peut connaître ; mais il y avait sans doute, au fond de ma retenue, la crainte de les regretter après les avoir goûtées.
Tout en songeant à cela , je me trouvais dans la salle de l'Opéra, au fond d'une loge d'avantscène. Je plaçai mon siège dans le coin d'où on découvrait le moins le théâtre, tout au fond, derrière la colonne; j'usai, pour ne pas voir, d'autant de précautions , qu'on en prend ordinairement en sens contraire; me contentant pour toute fêle d'être auprès de Marie-Rose; de toucher du pied le bas de sa robe; et la main posée, sur sa chaise , d'épier les momecs de bienheureuse fortune où , s'appuyant sur U
Tir d'amour, OyiBRR ET RATOX. 2 1 i^
dossier , elle venait d'elle-même , presser me^i doigts de ses belles épaules.
Du coin obscur, où tout le monde me laissait rêver en paix, je pouvais juger delà baule position de Ramure, et de son importanco présente. Dès que nous fûmes assis , la loge s'ouvrit à toute minute pour laisser enJrerdes gens qui venaient le saluer, s'informer de sa chère santé, et l'accabler de leur sollicitude.
Au départ de l'un, il nous disait :
— C'est un riche mécanicien, qui vient do mettre en mouvement les voitures de fer galvanisé; il veut que je parle sérieusement de la marche de sa machine , et que je prouve au pubhc qu'un cheveu de l'industrie tire mieux que quatre bœufs.
Quand un autre sortait :
— Celui-ci est un statuaire qui vient de terminer son œuvre; il croit avoir fait descendre Je feu sacré dans son bloc de marbre, mais p,our que cette merveille existe , il faut qu'on la voie,
220 VIE d'a:«îolr, ombre et rayo5.
et il vient me demander d'appeler la foule autour d'elle.
El quand la porle se refermait encore : — C'est un homme d'état en quête d'un article, disait-ii; il est pressé d'appliquer ce qu'il a fait pour le bien public à son bien particulier ; et il accourt me prier de sonner sa victoire, et de lui délivrer son brevet de grand homme.
Ainsi, ils venaient tous implorer le journaliste, le grand-mailre de l'opinion publique ; ils venaient le conjurer d'attirer sur eux la renommée, car ils auront beau être tout, et avoir tout fait, ils ne sortiront jamais des ténèbres, que Ramure n'ait prononcé le solennel fiât lux.
On donnait les Huguenots.
j'avais bien juré de ne pas prendre garde au spectacle, mais une note de Dupré vient me faire écouter. Il y avait là, plus qu'un vain plaisir, plus qu'une mode et un jeu du mcnde, il y avait un aliment pour l'âme, et une des
VIE d'aMOIR, OMBllE ET PAY05. 221
beaulés grandioses de la nature. Alors, je cédai, je me laissai aller ii tout l'intérel de celle pièce, de celte longue harmonie dramaticjue. Au dernier acte, quand la mort va descendre dans ces troupes de Huguenots, quand l'heure du massacre sonne, il me semblait que les carabines qui allaient cribler ces hommes, loimaient dans ma poilrine. Ils devaient être bien vengés plus lard, ces fanatiques Irailreusement assassinés. Les descendans de ces prêtres qui bénissenl les armes homicides el qui chanlent en cœur :
Glaives pieux, saintes épées, Qui dans un sa«g impur bientôt serez trempées, Vous par qui le Très-Haut frapjte ses ennemis, roignurds sacrés, soyez Léuis.
Les descendans de ces prêtres devaient recevoir des blessures plus sourdes el plus douloureuses que celles causées par ces balles qui hachaient les huguenots sur le pavé.
Ces impressions s'effacèrent pendant le ballet. Alors je souriais à la grâce de ces auto-
222 TIE d'amour , OMBRE ET KAY05.
mates de chaire humaine, à ces planches peintes qui vennent habilement se poser en manière de forêt, et à ces feuilles de carton qui s'agitent comme les vagues de l'Océan, à ce flambeau de verre qui prétend éclairer une contrée. Ici l'illusion cherche sans cesse à s'approcher de la réalité, et la réalité, à son tour , s'efforce d'atteindre aux visions les plus idéales de nos rêves.
Je me laissai aller à l'enchanteinent de cette heure.
Julien, toi qui a passé ta jeunesse à Paris, tu as habile ces salles de spectacles , tu connais cette chaleur amollissante, cette lumière qui ne se répand que pour éclairer vos rêveries, ce puissant entraînement delà musique^ qui vous apprend à céder à tous vos entra înemens, cet accord unanime de la foule a sentir que la volupté est la seule puissance et le seul bien, cet oubli complet de toutes les afïî\ires de raison que l'on a laissées au dehors, cette atmosphère de flamme et de langueur, cet opium
TIF. d'amour , OMBRli KT UAY05. 22.)
qui vous dévore en ne vous faisiinl croire (jne vous mourez de bonheur, toule cette fièvre délicieuse qui vous forcerait à aimer IVti-angère assise à vos côtés , si vous pouviez frôler les lleuis de ses cheveux et ses cheveux . Toi, Julien, loi qui sais tout cela, son^^e à"ce que je devais éprouver auprès de Marie-Rose , mon âme et ma vie.
Heureux insensé, tantôt je voulais rester avec elle dans ce paradis des honnnes, en savourer goutteàgoutte toutes les voluptés, me faire une existence de respirer Tair, qui enveloppait ses épaulesetson coi% il mesemblait que c'était pour cela seulement que Dieu m'avait créé ; je ne demandai plus rien h l'avenir, connue j'avais oublié tous les temps précédens. Alors un mot qu'elle prononçait était un événement pour moi, je l'attendait ce mot , avec anxiété et j'y pensai long-temps après que le son en était évanoui... N'importe qu'elle parole, j'y répondais avec une chaleur et une admiration qui remplissait mes yeux de larmes. Tantôt l'aimant devenait trop
224 YIK d'amour, ombre et RAYOîf.
puissant; j'aurai donné ma vie, pour pouvoir me pencher un peu plus près d'elle, pour la toucher de mes lèvres. La contrainte imposée par la foule, le feu qui me brûlait le sang, tout cela se heurtait , et me brisait; je frappais mon front comme atteint de folie.... Par moment, j'espérais que le feu allait prendre à la salle; on ne parle que de théâtres brûlés.... ô bonheur, une langue de flamme parcourait les hauteurs de ce bois imprégné d'huiie, il allait s'embraser, toute cette salle se remplit de cris et de fumée.... Au milieu de ce tumulte, je pourrais la presser dans mes bras , l'emporter dans mon sein.... Mais non, la flamme se relirait, le calme régnait , la tranquillité implacable m'imposait sa chaine de fer...
Je passai ainsi une partie de la nuit, et ces heures de spectacle, tandis que les autres hommes ne s'inquiètent guère de cette fin de leur journée, deviendront un souvenir dans ma vie.
ZT
^iintaisifô ïii i31all)fur.
Dévoré par la haine nu l'amour,
rhaqvie homme a son Caucase et notirrit son vautour.
EoGaKD Qt'IKET.
Le roi ne vient-il pas de donner la croix d'honneur h ce Ramure, pour jene sais quel livre qu'il a écrit sur la moralité dans les collèges; lui, qui ferait demain une Priapée, si quelque
226 lES FAI1TAIS1ES »U MALHEUR.
Mécène la lui achetait. Aussi dit-il que c'est un honneur fait à son habit, et qu'il redevient libre en écrivant en robe de chambre. Nous sommes, je ne me lasse pas de le dire , nous sommes de bien faibles êtres, Julien. Cette misérable décoration, dont je ne voudrais peutêtre pas si on me la donnait, a excité en moi une violente envie. C'est un signe de distinction qui inonde les autres classes et qui n'illumine que bien rarement les robes noires du clergé. Ainsi sans avoir l'amour de mon état, j'en ai l'orgueil ! — L'orgueil ! oh ! la Genèse a menti; Dieu n'a pas précipité ce démon ea enfer ; — il reste sur le globe; — c'est sa veine féconde qui est la source universelle ou se puise le sang de nos cœurs; sa chaleur est celle qui anime notre regard , colore notre front , fait gonfler notre narine. L'homme ainsi ne peut jamais être humble, ni les martyrs chrétiens, ni les moines, ni tous ces hommes qui ont inventé l'humilité, ne furent humbles. Les inconséquens! parce qu'ils avaient
LES rA.tXAlSlES Ut ilALUrSUft. 227
(léconvert un nouveau genre de lrioni[)lie , parce qu'ils avaient innové clans la renonuiK'e, ils se Cl oyaient humbles. Les martyrs avaient un bûcher qui éclairait le monde, les Cénobites se ceignaient une corde aux reins, que les rois venaient baiser, ils se croyaient humbles! Non, les premiers solitaires, comme les derniers trappistes, n'ont jamais connu l'humilité. Ce qu'il y aurait de vraiment humble, ce serait moi, le véritable martyr supplicié par le dédain du monde, le véritable Cénobite jeté dans la solitude par l'oubli de tout, si seul ainsi, au milieu de mon abaissement, je bénissai Dieu dans le silence.
Je hais tant Ramure, et je me complais si profondément dans cette partie sombre de mon àme, qu'il faut (je le sens bien) qu'elle soit naturelle et légitime comme la partie lumineuse de l'amour. Vouloir, pour perfectionner le cœur de l'homme, en ôter la haine et y laisser Tamour , est une idée fausse. Celte beauté là, si on pouvait l'obtenir, ne se corn-
^28 LES FA?fTAlSIES DU MALHEUR.
prendrait pas plus qu'un jour dont on ôterait l'ombre du matin et le crépuscule du soir, qui seuls, le plaçant dans un cadre noir , font qu'il est le jour.
Si jamais mon habit de prêtre m'a lié les bras et étreint la poitrine dans un cercle de fer, c'est bien lorsque je regarde Ramure et que je pense que, sans cette maudite chaîne, je pouriai l'appeler en cluel, le tuer ou mourir et, en tout cas, n'être plus jaloux.
Hier, il a pris assez lestement une rose qui était à la ceinture de mademoiselle de Bellefond, et, lorsqu'il tenait cette fleur, cette tleur que j'aurais voulu adorer à genoux :
— C'est pour bourrer ma pipe, a-i-il dit en regardant cavalièrement Marie-Rose , elle en sera doublement suave et parfumée.
J'aurais eu tant de plaisir h le caresser, d'une autre fumée, sortie d'une autre pipe î
Le duel est absurde dans les querelles d'idées : inlerrompant la discussion par une œuvre de sang, il ne fait que retarder la solution
LES FAriTAISlES DU MALUEUR. É29
au lieu de i'avanrer. Vous n'eles pas d'accord 8ur le (aux <lu sens éiecforal ; les (jueslionsde slalisliijue et de uioralilé se présentent en l'oule et, au lieu de les exaîniner, l'honneur vous enjoint de qui^er vos habits, de croiser vos épces, et d'aller faire panser vos blessures.
Pro[)Osilion :
Tous les habitans doivent être appelés à fonder les lois qui les régissent.
Réfutation :
Une pointe d'acier dans la chair.
Ridicule amalgame -de 1 ame et du corps i Une blessure qui ne fait point de mal h l'objet attaqué, à I idée; une victoire qui ne lui piofile en rien; une réponse qui ne répond pas!
Mais vive le duel pour les passions brutales, pour la jalousie. Deux taureaux se battent pour une belle génisse : sous le soleil de juin, ils rougissent la terre brûlante de leur sang. Ils sont deux, il n'y a de bonheur que [^our un, il faut que l'un des deux s'en aille. Cela est lo-
&50 î FS FAiMAISI^S Di; MÀLHFUK.
gique au moins : le duel est significatif, ii termine quelque chose.
Il do^t être rare qu'une telle haine survive à un duel : l'approche de la mort doit changer l'importance des choses de passion» Sur la terre du combat, on meurt ou l'on pardonne.
Quelques jours de crainte et d'espérance s'écoulaient ; tantôt en voyant Marie-Rose avec son père, toujours naïve et bonne, et s'occupant toujours de ses fleurs et de sa maison ; je ne pouvais croire que tout cela dût soudain changer, que ce cours de vie pieuse pût sfe transformer en intrigue d'argent, que la misérable spéculation du mariage fut un seuil de cette habitation si pudique et si sainte. Tantôt le souvenir des aveux de Marie-Rose, cette prévoyance , cette raison hâtive des jeunes filles , qui se mêlent de faire du positif, et qui s'exposent aux chances d'une union mal assortie, pour l'amour des places ou de la propriété
kBS FANTAISIES DL MALHEUR. 251
tout cela m'éclairait tristement et jo pressentais ce qui allait arriver.
Lorsque, aujourd'hui, toutes ces incerlU tudcs ont ce^sé; j'ai reçu, tu ne croirais jamais cette politesse extrême , j'ai reçu une lettre de faire part du mariage de mademoiselle de Bellefond et de l'homme de lettres g Adrien Ramure.
Sans savoir pourquoi je sortais, ni dans quelle intention j'allais chez monsieur de Bellefond, je m'y rendis à l'instant. J'entrai dans la chambre de Marie-Çlose , elle avait le dos tourné à la porte , et , la tête penchée sur une petite table, elle écrivait attentivement.
Depuis un instant , je restai sur le seuil , la regardant en silence... un sanglot sortit de sa poitrine; elle cacha son visage dans ses deux mains. Je m'approchais ; alors, au bruit que je lis , elle tourna la tête, et je la vis baignée de pleurs. Ces larmes, qui me rappelaient toute sa faiblesse, m'indignèrent davantage ; je leur réf)ondis par un sourire insolent.
i52 LES FAN'ffAISICS DO MALHEUR.
— J'ai reçu de vos nouvelles , mademoiselle^ dis-je, et je n'ai pas voulu différer ma visite de fclicitalion. Je jetais ma ietlre de faire part sur la table.
Elle fit un mouvement de surprise ; elle ne croyait pas qu'on les eût déjà distribuées, mais en me voyant prendre ce ton , elle essuya ses yeux, et répondit froidement :
— Ce n'est pas nous^qui avons donné la liste des adresses... celle-ci a été mise par mégarde... mon père comptait aller vous annoncer lui-même
Je l'interrompis en souriant toujours :
— En effet , c'est une manière étrange , pour moi, d'apprendre cet événement : le seul titre d'ami de la maison , aurait dû empêcher qu'on me le fit savoir ainsi, par ces annonces vulgaires, ces lettres de fuir epart, qui du reste sont, pour la pudeur des femmes, ce que les deux lettres du bourreau sont pour l'honneur des^ hommes.
Elle me regarda avec hauteur.
LES FAZfTAISIES DL MALHECR. 253
— Je vous comprend Irès-bicn , niadc^moisclle , ajoiilai-jo, vous voulez prcleudro que je n'avais /?a.s de droit'-, c'est-à-dire, que no- Ire liaison n'avait pas élc conslalée par des paroles positives, des aveux formels, el enregistrée dans ces lettres d'amour, papier timbré des liaisons vulgaires, qui appuie la probité du cœur. Ce sont bien plutôt ces billets de quatre pages qui n'engagent à rien , ces circulaires de galanterie où s'entassent des sermons usés aux pieds de vingt maîtresses , ces placards afticbés dans tous les boudoirs, ces déclarations complètes qui exposent au grand jour et déflorent les secrets les plus intimes de l'amour. Le don du cœur est plus secret : le caractère de sa solennité est dans le signe le plus fugitif. Par mes timides visites , par le retour continuel de mes pas au seuil de votre porte , par ce regard ardent et voilé qui vous cherchait chaque fois que, devant nous, on soulevait une des grandes questions de la destinée, chaque fois qu'il y avait à sentir ua^