‹ L'abbé OlivierChapitre 3 sur 32 · I.'lNUHSlillKL · texte numérisé non relu

I.'lNUHSlillKL

sait encore, tout [)leiii (récume et de sueur, le cheval qui les avait portés.

Le lendemain Dubeaupré obtint une médaille d'or, qu'il alla recevoir aux Tuileries : car , dans ce siècle d'argent , une pièce de monnaie est la lettre de noblesse qui sort du palais des rois.

Dans la société élégante de M. de Bellefond, dans cette atmosphère délicate et choisie, je ne sais ce que vient faire un tel personnage, à moins qu'il ne soit tout simplement, comme un autre, amoureux de la beauté de Marie-Rose.

Voilà donc l'homme du jour. Il nage dans l'abondance et la considération ; il est gonflé de succès ; sans savoir, il juge de tout ; sans esprit, il s'admire sans cesse; sans cœur, il s'avise d'aimer la belle jeune fille.

Notre industriel Dubeaupré prend racine dans la maison de monsieur de Bellefond. Il y a maintenant installé près de lui un coiollaire

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de sa personne ; c'est sa cousine , mademoiselle Azélie Dubeaupré, qui vient de la Bourgogne pour achever à Paris ses études de belles manières.

Elle nous est arrivée l'autre jour avec le velouté , le coloris, toute la fine fleur du fruit provincial non encore atteint par le toucher parisien.

Dans la riche Bourgogne , où la villageoise porte des dentelles , des rubans , et des faux cheveux le dimanche , il n'y a qu'un pas à faire de la paysanne à la demoiselle; le jour où la petite Dubeaupré franchit ce pas , le jour où le haie disparaissait sous le lait d'amande , où le cal des mains jardinières tombait au fond de la cuvette blanche, où la coiffe indigène faisait place à la capotte citadine , son père lui fit présent d'un beau Lamartine doré , qu'il prit pour un livre de messe ; et la jeune fille commença à lire, à penser, à rêver; et la maisonnette des paysans fut illustrée d'une demoiselle achevée.

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Arrivée à Paris, elle apporUi dans sa fraîche personne tous les élémens du fécond vignoble où elle a grandi. Le soleil de la plaine darde encore dans les couleurs chaudes de son leint ; le grand air souffle encore dans ses blonds et rudes cheveux; on voit le long chemin raboteux s'étendre sous ses pieds qui s'élargissent en se cramponnant à lui , la richesse du pays se peint dans l'ampleur de se formes onduleuses. Elle est soufflé du bon air des champs , de son joyeux in souci , de ses savoureux végétaux, et des gouttes de son vin généreux , imprégné au dessert dans le succulent biscuit.

Sa taile est forte et richement moulée , mais sans transitions gracieuses , c'est une chose droite , ornée de protubérances , comme un tronc d'arbre noueux ; aussi elle ne peut s'identifier avec les élégantes robes parisiennes , s'emparer de leurs contours , glisser dans leurs urnes , s'amincir à leur ceinture , s'élancer dans leuis draperies : il y a toujours dés-

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accord entre ses formes et l'étoffe trop ample ou trop tendue.

Réduisant ses organes à la plus simple destination de la nature , elle n'ouvre les yeux que pour voir, son regard saute de l'un à l'autre objet sans qu'on aie le temps de l'apercevoir passer ; elle ne parle que pour exprimer ce qui arrive dans son esprit; elle ne se meut que dans un but et pour une action.

On voit, dans ses mouvemens imprégnés de force et de rudesse , l'habitude du travail. Elle se tounre tout d'une pièce dans sa robe de parure, trois fois empesée. Elle a beau ne marcher que pour se promener, ou ne lever la main que pour montrer une gravure , c'est avec la manière d'arroser des laitues ou de cueillir des pommes : l'action est au but de son geste. Puis , assise, elle passe les cordons de son sac a son poignet gauche , croise les deux bras et s'arrête par ressort dans une pose carrée; alors c'est la tricoteuse au repos.

Ainsi elle est tombée lourde et rieuse au

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milieu de la ville, dans les parfums inconnus du thé et des bougies odorantes, dans la l'ouïe des frêles et éthérées parisiennes , qui , naïvement rusées, l'entourent avec joie pour lui voir plonger la cuiller dans les glaces qu'on lui présente comme dans une jatte de lait, et voir la neige de la meringue qu'elle porte rondement à sa bouche, en envahir les contours.

Mais , au milieu de tout cela , les méditations de Lamartine que mademoiselle Azélie a méditées , ont porté leur fruit. En venant dans la capitale , la jeune fille apporte au fond de son cœur une fantaisie , un désir , une espérance

— nous l'avons su à ses involontaires aveux — comme une autre a envie d'un cachemire, d'un oiseau de paradis , d'un écrin , elle a envie d'un amour de poète. Elle voudrait — cette ambition est entrée naturellement dans son cœur en lisant l'amant d' El vire et ceux de son école

— elle voudrait être l'idéale réalisée, la femme qu'on voit une fois et qu'on n'oublie [)lus , la vision qui descend sur les rayons de la lune ,

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Fange des nuils de jeunesse , réclair qui sillonne le front du barde rêveur. A cet effet, elle a déjà acheté une robe blanche et une écharpe rosée. Et sans cesse , aux Tuileries , à TOpéra, elle cherche si quelque frère de son âme , si quelque jeune homme, le front couvert de cette ombre pâle que répandent sur lui les grandes ailes invisibles dont il est enveloppé , ne la regarde pas à la dérobée , lui murmurant des vers , ou , dans une esquisse rapide , dérobant ses traits sur le canepin.

J'avais eu un trop juste pressentiment en te parlant des prétentions de l'industriel sur le cœur de Marie-Rose. Il paraît que M. de Bellefond n'est pas éloigné de les approuver, et qu'il pense en effet à marier sa fille à la fortune de Dubeaupré.

Hier , en entrant , je trouvai Marie-Rose sur une terrasse placée à la porte de son salon; elle s'occupait à transplanter des muguets des

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bois , les premiers de Tannée , et choisissait pour eux un beau vase dont les fleurs en relief et nuancées, semblaient vouloir disputer de naturel et de fraîcheur avec celles qu on y placerait.

— Mon dieu , mademoiselle , lui dis-je , il n'est pas besoin de luxe pour ces pauvres plantes qui s'épanouissaient avec tant de contentement sur l'humble mousse , aux pieds de tous, et versaient leur encens dans l'obscurité des bois.

— N'importe , répondit-elle , je trouve mon lait meilleur dans une jatte de Sèvres , je me repose mieux dans une délassante de damas ; je pense que mes muguets trouveront leur terrain meilleur et s'épanouiront mieux dans cette jolie urne de porcelaine.

J'allais lui répondre pour la contredire , lorsque M. de Bellefond intervint.

— Vous avez raison tous deux, dit-il. Vous, Olivier, de prétendre que cette fleur des champs

doit se contenter de son asile rustique , et se

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trouver bien dans un vase de terre; toi , Marie- Rose , de demander un peu de faste pour rehausser ton existence. Car, toi ma fille, tu n'es pas un muguet des bois, les habitudes opulentes de tes ancêtres ont mis dans ton sang un léger amour du luxe , dans ta nature beaucoup de molesse aristocratique. Tu as le goût exquis, les mains blanches et fines, et les pieds délicats de tes aïeules , qui foulaient les fleurs de leurs moelleux tapis, tandis que leurs époux, par un plus grand abus de privilèges , foulaient souvent les têtes des hommes. C'est une tache originelle , à laquelle il faut bien se soumettre.

— S'il en est ainsi , observa Marie-Rose, la Providence a été injuste envers moi en me formant d'une nature qui a besoin des lieux élevés pour vivre, et en me plaçant dans la sphère obscure d'une humble médiocrité.

— Paix, mon enfant, ne condamne pas si vite ses desseins. La Providence qui a expulsé les anciens nobles de la place où sont les biens

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de ce monde , dont ils s'étaient trop long-temps rassasiés, afin que des hommes venus d'ailleurs pussent jouir de ces biens à leur tour, permet quelquefois que les filles de ces anciennes familles, du fond de leur retraite austère, attirent un regard d'amour des nouveaux possesseurs, qui viennent les y prendre par la main, pour les faire jouir de nouveau de la fortune qu'elles n'ont pas démérité de posséder : et ainsi ces jeunes filles innocentes des fautes de leur race , retrouvent dans leurs époux l'opulence qu'elles ont perdue dans leurs pères. Je frémis à ces dernières paroles, je crus y

lire le contrat de mariage de Marie-Rose et de Dubeaupré.

31 ne Caut pa^à jouer at>ic Tamaur.

Garde ton cœur plus que toute chose qu'on ^ardc.

Là. BlBLK.

Tandis que la nuit , encore un peu avancée , me permet de veiller clans ma sombre cellule, oiîije sors de pendant au hibou dans son clocher de Saint-Sulpice , j'ai envie, Julien, de te conter

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la douce soirée qui vient de s'écouler pour moi. Ecrire tandis qu'on se souvient encore, c'est arrêter , en silouette légère , l'ombre du bonheur qui va s'en aller avec lui.

Mademoiselle de Bellefond donnant une soirée, à l'occasion du séjour de M"^ Azélie Dubeaupré, m'avait prié d'aller chez elle de bonne heure pour l'aider dans quelques soins, et j'étais heureux de cet ordre , car c'était un moyen de rester souvent seul avec elle, d'avoir sa confiance dans les petites choses de la vie , d'être plus qu'un étranger , de goûter un instant le pain du ménage avec elle.

J'arrivai à sept heures , comme elle n'avait pas encore achevé sa toilette.

Ses cheveux bruns coupés pendant une maladie sont maintenant assez long pour boucler en larges anneaux sur son cou ; elle ressemble à une de ces têtes angeliques que Ary SchefFer va chercher au ciel pour nous les montrer.

Elle avait en ce moment une robe d'organdi brodé qui dégageait son cou , le haut de

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ses épaules et ses bras. C'était la première fois que je la voyais ainsi dévoilée; j'éprouvai d'abord un élan d'admiration et de joie , mais bientôt , en pensant que tous les regards allaient, ainsi que les miens , Tétreindre et Tembrasser , j'aurais voulu la cacher dans mon sein, la voiler au prix de ma vie.

Quelles mœurs ridicules que les nôtres ! murmurai-je tous bas. Tandis que les hommes sont hermétiquement fermés jusqu'au'menton, c'est l'être délicat et pudique, c'est la femme qui devrait frémir sous un souffle de bise et sous un regard de désir , qui se montre ainsi demi-nue au dehors. Dans les temps antiques, leurs costumes , presque aussi sévères que celui des hommes, annonçaient quelles étaient investies d'un rôle aussi sérieux , maintenant , que tout le mouvement social s'enferme à la tribune, elles sont réduites à servir seulement d'ornement de salon , plus gracieux que les magots chinois ; et, rassasiées de toilette , ne trouvant rien d'aussi beau qu'elles-mêmes , se

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découvrent pour se parer... 0 système orgueilleux , que disiez-vous donc avec votre progression de la femme, et de l'esclave? voici vos théories renversées par un souffle de gaze...

Tout en grondant , je trouvai Marie-Rose si charmante ainsi, que je tremblais de lui voir rien ajouter à sa parure. Mais elle , allant sans cesse à son écrin , à son chiffonnier , à sa toilette , en rapportait chaque fois quelque objet nouveau : comme la moucherette rapporte sans cesse quelque brin d'étamine pour composer son miel. Quand elle eût bien mis les réseaux d'or dans ses cheveux , les rangs de pierreries à son cou , les fleurs aux plis de son corsage , et tout ce qu'elle voulut , je fus forcé d'avouer que la parure l'embellissait encore , et tous ces objets s'identifiaient si bien avec elle , que je me résignai à aimer un morceau d'or et un nœud de ruban.

Elle m'arracha à mes profondes méditations en m'emmenant goûter des glaces qu'elle s'était plu à faire apprêter elle-même; puis, elle me

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chargea de choisir dans la musique , les morceaux qu'elle voulait chanter, et de les disposer sur le piano , prétendant que son père n'était bon à rien , qu'à lui dire si elle était bien coiffée. Enfin , elle songea qu'elle avait oublié de i)réparer les bouquets à distribuer aux dames , et m'envoya chez une fleuriste du boulevart en commander une vingtaine , en me donnant les instructions convenables

Ouï , me disai-je en chemin , la femme , pour ètte bien aimée, doit être bien femme, se montrer au milieu de son atmosphère de vie réelle , exhaler les parfums de la terre où nous sommes , comme la campagne après une pliiîe de printemps. Nous, hommes, toujours liVrés aux travaux intellectuel s, nous aimons bien à nous délasser près d'elle des abstractions de la pensée , et à y trouver toutes les joies de la partie sensuelle de notre être. On a besoin de se distraire du ciel , et dé renaître en corps et en chair aux biens positifs; alors on aime le lustre avenant d'un joli intérieur,

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le parfum du café , le tracas sonore du couvert, et, au milieu des corbeilles de fruits, le rire enfant de la jeune femme. L'amour alors, saisira l'homme par tous les sens, et au moment du réveil de ces sens endormis pendant l'absorption du travail. Il trouve cette existence de la terre embellie par la femme de toutes les distinctions et de toutes les grâces dont elle est susceptible; il a soif de la vie réelle , il s'y plonge tout entier , et trouve, au fond de ses flots substantiels , la perle enchan" teresse. Il aimera donc bien la reine du foyer domestique; mais sera-t-il autant aimé par elle que par la femme artiste et poète? — Non, sans doute , celle qu'enflamment les arts , qu'élève l'idéalité , celle qui nourrira son amour en le berçant des symphonies de l'ardente musique italienne , sera plus disposée sans doute à sacrifier sa fortune aux intérêts du cœur , et sa vie à son amant. — Maintenant , demanderaije , vaut-il mieux , pour le bonheur , aimer ou être aimé? - c'est une grande question. —

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Vaut-il mieux posséder riumiensité de la vie en soi , en y sentant la plénitude de Tamour, ou bien la voir dans un autre, en goûtant l'orgueilleux bonheur de Ty avoir fait naître.... Au diable la métaphysique sentimentale , j'avais perdu le chemin de la ileuriste et toutes mes instructions sur les bouquets , je m'étais égaré à discuter s'il vaut mieux éprouver l'amour ou l'inspirer... moi qui ne dois, hélas! savoir ni l'un ni l'autre.

Lorsque je rentrai , Marie-Rose était au milieu de son salon , attentive aux soins de sa gracieuse royauté. La présence de son prétendant l'animait d'avantage; elle se faisait charmante , non avec lui, mais avec les autres , devant lui . C'est de la séduction de réfraction ; c'est le moyen d'enflammer un pauvre être sans un regard direct , sans une intention visible , avec les rayons d'admiration qu'on fait jaillir autour de lui; c'est le moyen de cumuler les avantages de la coquetterie et ceux de l'innocence. Elle ne sait pas encoi'e si elle doit lui appartenir,

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mais elle commence par se faire adorer. C'est une semence qu'elle jette , et dont on apportera le fruit à ses pieds , soit en bonheur soit en désespoir.

Dans le milieu de la soirée, tout le monde était vivement occupé.

Une femme, au coin de la cheminée , médisait d'une de ses amies, qui mettait du rouge sur ses rides; et elle met, elle, une ferronnière de diamans sur son front rempli de niaiseries, un volant de fine dentelle sur son sein nourri d egoïsme et de misères. — Droite dans sa robe de jaconas, une de ces grandes jeunes filfes qui sont en pénitence dans le monde, regardait dans la toilette des autres, tout ce qui manquait à sa toilette. Elle écoutait sa mère qui, ayant vu un contrat de mariage sur le front du fabricant Dubeaupré, lui faisait de gracieuses avances , lui disait, pour lui donner de Tespoir, que sa fille aimait beaucoup les machines, et elle souffrait , la pauvre enfant , à ouïr de pareilles sottises, de cettp hontp JR^o-

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cente qui est si |)énii)Ie à porter. — Près d'elle, une jeune grand 'mère, une femme à Tage des premiers cheveux blancs, suivait d'un œil inquiet les mouvemens d'un jeune homme qui s'était mêlé à un groupe de jolies musiciennes, })laeé près du piano. Elle regardait avec eiïroi si elle ne verrait pas son bien le plus cher, passer en d autres mains. Dans cette arrière saison, où la vie d'une plante oubliée par Tété est si fragile, elle tremble de voir tomber sa dernière fleur, mouillée de sa dernière larme. — Mademoiselle Azélie était ptus attentive encore. Elle voyait se diriger de son côté les regards de l'écrivain Ramure, à qui il ne manque rien , en pâleur et en fascination, de la beauté du dixneuvième siècle. Elle pétillait de plaisirs et s'agitait en tout sens, montrant qu'elle avait une robe blanche et une écharpe de vapeur, qu'il ne lui manquait rien pour que le poète de bonne volonté put lui attacher les ailes d'un ange, le voile bleu d'une sylphide. Le regard fixe de Ramure était toujours tourné de son

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côté. Elle s'enivrait de cet ardent rayon. Pour avoir le bonheur d'en être suivie, elle changea de place , mais les yeux du jeune homme demeurèrent dans la même direction. Elle vit alors que sur la console où elle s'appuyait l'instant d'auparavant , était un plateau portant un énorme baba, encadré de brillans sorbets. Elle comprit alors le genre d'attraction qui régnait dans l'espace, et elle se mordit les lèvres, blessée de la rivalité.

Je vis Marie-Rose se diriger dans la salle des rafraîchissemens , et je l'y suivis. J'entrai comme elle venait de mettre le feu à un bowl de punch, et relevait devantla glace une boucle de ses cheveux.

— Voulez-vous bien, me dit-elle, veiller à ce que le feu ne s'éteigne pas trop tôt, et je vais rejoindre mon monde.

— Vous avez hâte, mademoiselle, lui répondis-je, de retourner éblouir votre prétendant.

Elle me regarda et rougit prodigieusement. •— Soins inutiles, repris-je, tous ces projets.

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tous ces jours arranges d'avance, vont passer comme celle flamme qui s'évapore landis que vous Tagilez. Ce mariage ne s'accomplira pas.

— El si jnon père le voulait ?

— Si votre père ordonnait à cette orange, goutte embaumée d u soleil , de s'attacher à la tige d'un froid sapin , celte orange obéirait-elle?

— Chez les créatures humaines, qui ont reçu la raison en partage, l'obéissance peut faire plier même la nature.

— Non, Marie-Rose, si vous aviez dû être de moitié dans la vie de- cet industriel, de cet être de somme, Dieu, pour signe de cette prédestination, eût courbé votre front charmant versla terre, alourdi vos formes aériennes. Non, vous devez appartenir à je ne sais quel autre plus heureux.

— Et vous avez reçu, dit-elle en riant, le don de prophétie pour me l'annoncer ?

— Autrefois il était donné à la victime de révéler, en expirant, les jours à venir delà terre qu'elle quittait, peut-être aussi m'est-il permis

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d'çntrevoir le bonheur qui va luire , quand je doi3 moarir à lui pour jamais.

Il fallait que le sourire dont j'accompagnai ces |)aroles exhalât bien de la douleur, car rémotion de Marie-Rose, en me regardant, fit pâlir ses traits , et amena une larme tremblante au bord de sa paupière.

Elle me quitta , lorsque je retournai la joindre au salon, elle était plus sérieuse, plus posée, plus femme. Un rayon de l'amour l'avait frappée. Ce soleil iT^esure plus de vie , mûrit plus l'âme en un instant que l'autre dans une longue partie de son cours.

Mourir à l'adoration d'une créature , quelle superstition du cœur ! Epancher vers cette parcelle tombée des iiiains de Dieu, toute la tendresse qu'on devrait lui adresser à lui-même : comme le mquclietçîn qui va mourir au flambeau, au moindi^e rayon de flamme détaché du soleil.

IL NE FAUT PAS JOLEK AVIiC L'AMOLtt. 63

I\ïoii cœur se l'ail sentir avec tant de violence , que je ne sens que mon cœur. — Pas une pensée , Aimer , toujours Aimer. — Qu'est-ce donc que cette puissance mystérieuse de l'idée fixe? comment quelque chose d'aussi vaporeux, d'aussi fugitif qu'une image qui reste devant vos yeux , a-t-il le pouvoir de tout bouleverser dans votre jugement , de faire d'une simple créature , comme vous , une divinité mystérieuse à servir et prier , de créer un désir qui dévore tout autre désir , de faire pâlir tous les objets d'alentour , de les rendre si pauvres et si vains qu'ils ne vous semblent plus mériter un regard. — Vidée fixe , c'est comnie un petit point noir , à peine visible à l'horizon, et d'où sort une tempête qui bouleverse tout dans la nature.

Marie-Rose! tu ressembles à ton nom : douce vierge d^i ciel , belle fleur de la terre.

Va , je vcj^cjrais être le prêtre croyant , le prêtre fanatique, pour te dire : <( Coupable comme homme et comme prêtre, je me perds

iSÏ XL NE FAUT PAS JOUER ArEC LAMOUU.

deux fois ; mais qu'importe, mon corps et mon âme , qu'importe une vie de honte et une éternité de supplice, qu'importe si ce baiser qui me perd , t'apporte un peu de bonheur ! Je ne suis rien devant toi, rien qu'un brin de paille à fouler aux pieds. — C'est toi , toi seule qu'il faut regarder, toi qui remplis le jour de ta divine beauté.» La nuit tout entière se passe à l'appeler , à lui parler , à répéter cent fois les mêmes paroles , car c'est le cœur seul qui les dit , et le cœur ne compte pas ses accens. — Puis viennent ces rêves éveillés , ces tableaux de l'imagination , qui ne sont ni des songes , ni des projets arrêtés ; mais des optiques qui se placent devant vous , et dont on est obligé de suivre tous les mouvemens, des tableaux qu'on voit avec l'œil de la fantaisie , des situations oii l'on se trouve , des scènes où l'on figure, et qui se déroulent d'elles-mêmes.... Une ombre projetée par le bonheur , par le bonheur qui reste enfermé dans l'inexpugnable trésor de Dieu.

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