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lui répond le chef, « un peu de patience, Kratétsèy ; » bientôt tu auras plus chaud que tu ne le voudras. » Imite-nous plutôt ». Parlant ainsi, le brave homme se met absolument nu, et les autres Esquimaux font comme lui, sans en éprouver le moindre embarras. Par pudeur et par crainte du froid, M. Petitot ne suit pas le conseil du chef.
La chaleur de la lampe et les effluves que dégagent les corps nus font rapidement monter le thermomètre. En moins de dix minutes, il marque 30° centigrades, tandis que la température extérieure est de 50 à 60° au-dessous de zéro.
M. Petitot, haletant, suffoqué, demande à grands cris du froid, de l'air, de l'espace, et ne réussit qu’à faire éclater de rire ses compagnons.
Cet accès de gaîté passé, les Esquimaux pensent à la cuisine, car manger est leur occupation la plus fréquente et la plus sérieuse.
Ils déchirent à belles dents du lard de phoque. Si seulement il était cuit ! dit le missionnaire. « En voilà du cuit », s’écrie le chef, et, de l’air le plus gracieux du monde, il lui en présente un morceau qui servait à l’alimentation de la lampe.
L’odeur et la vue de cette viande font reculer le Révérend Père, qui se rejette sur ses provisions.
Cependant la hutte de neige se transforme en étuve et en sentine. Les murailles suent, deviennent une glace polie, transparente, à travers laquelle on distingue confusément le disque de la lune. Cette pâle vision ne
as manque pas de poésie, mais une bonne bouffée d'air frais ferait bien mieux l’affaire de M. Petitot.
Sans renouveler inutilement ses plaintes, il prend son couteau, fait discrètement dans la muraille de neige uñ petit trou et y colle ses lèvres.
Cet iglou, comme nous l’avons dit, est construit sur le Mackensie. Aux parfums insupportables de cette habitation se joignent de sourds roulements et de violentes détonations qui secouent la place et la fendillent. M. Petitot attribue ces phénomènes aux protocarbure d’hydrogène qui sont emprisonnés entre la glace et l’eau et croit avoir ainsi découvert le secret des convulsions volcaniques.
Voilà qui est bien. 1l faut cependant reconnaître que l'apprentissage de la vie esquimaude est dur pour un Européen.
Le zèle religieux de M. Petitot n’est-il pas stimulé par la curiosité scientifique? A-t-il été surpris, comme les coureurs de bois, par le charme de la vie sauvage, c'est-à-dire par la rupture des mille liens dont nous enserre la c:vilisation ? Qu'importe! Il nous donne des études faites d’après nature, et nous n’avons qu'à nous demander si elles sont bonnes ou mauvaises, intéressantes ou ennuyeuses.
Il semble d’ailleurs que la vie au bord des chapelets de lacs qui tigrent les grandes plaines, les courses dans les neiges et sur les fleuves, la vue de la mer Glaciale, si perfide et si fantastique, ne sont pas dépourvues d’agrément. Il est bien connu que, loin de ses plaines de neige
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et de ses fleuves à carapace de glace, l'Esquimau meurt de chagrin. M. Petitot, devenu un peu Esquimau, est à peine de retour en France qu’il demande à repartir. Il repart et passe ainsi sous le cercle polaire, aux confins de la terre habitable, les vingt plus belles années de sa vie.
Les peuplades qu’il a fréquentées ont encore, à très peu près, leur ancienne organisation sociale, le costume et les amulettes qui leur donnent un air si belliqueux, leurs antiques croyances, la foi au prêtre ou angakok, leur incroyable gloutonnerie, une liberté qui n'est contenue par aucune loi, par aucun scrupule, l'absence complète de toute pudeur, ce qui leur permet de satisfaire publiquement, sans gêne aucune, tous leurs désirs, toutes leurs passions ; malgré ces défauts elles sont hospitalières. L’étranger qu’elles pillent et tuent volontiers est sacré dès qu’il met les pieds dans le yourte oul’iglou.
L'Innok ne distingue pas les crimes des bonnes actions, le vice de la vertu. On ne peut se fier à lui, il ne peut se fier aux autres. Toujours il est armé de plusieurs coutelas, prêt pour l'attaque et pour la défense. L’au-delà ne le préoccupe nullement. Il est sûr de trouver ses ancêtres dans son paradis, où il fera de bonnes chasses et de bonnes pêches, où il aura du lard de baleine et de l'huile de phoque à discrétion.
Les difficultés matérielles de l'existence, la dureté du climat, les duplicités des angakout ont figé la civilisation esquimale, l’ont coulée dans un moule qu'elle ne rompra jamais. Si les Européens parvenaient à dominer dans ces régions, les Esquimaux, comme tous les peuples
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de l'Amérique, perdraient leur originalité, et, peu à peu.
seraient assimilés ou détruits. Mais cela n’est pas à craindre : l’'Européen ne peut pas plus vivre sous le cercle polaire que l’Esquimau sous les tropiques.
Nous avons laissé M. Petitot dans son iglou de neige, humant l’air par un petit trou. Nousle retrouvons devant le yourte de Noulloumallok-Innonarana, qui se dit « grand chef », et, courtoisement, appelle M. Petitot « Fils du Soleil », titre pompeux que les Jésuites prenaient au Canada.
Dans le couloir du yourte, le Père Petitot rencontre une personne de quatorze à quinze ans, vêtue de peau de phoque le poil en dedans, ce qui lui donne l'apparence d'un gros chat écorché. Est-ce un garçon? est-ce une fille? Le Révérend Père pense que c’est un garçon. Plus tard il apprendra et verra que c’est une fille. Cette fille se lève, lui sourit agréablement, et, poliment, lui tire la langue aussi long que possible. M. Petitot, en homme qui sait son monde, lui rend son sourire et son pied de langue.
Il entre ensuite dans la pièce qui sert de cuisine, de salle à manger, de salon, de chambre à coucher et de cabinet de toilette. Il y trouve deux femmes grosses et grasses, nues jusqu’à la ceinture et répondant aux doux noms d'Aoularena (Petite Aiguille) n° 1 et d'Aouwlaren n° 2. À l’aspect de cet homme barbu, tout de noir habil'é, elles ont peur. Mais quand le grand chef leur dit que cet homme noir est le Füs du Soleil, leurs craintes s’évanouissent, elles se rangent pour le laisser passer, lui sourient et, gracieusement, lui tirent la langue.