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comme nous l'avons dit, on mange à tout heure de jour et de nuit.
Un matin, entre deux mangeries, Innonarana s’avise de demander à M. Petitot s’il a une femme. Cette demande n’est pas agréable au Révérend Père, mais il faut répondre et il répond qu'il n’en a jamais eu. Innonarana, émerveillé, abasourdi, tombe dans une profonde méditation. Le « Fils du Soleil » est pour lui un phénomène incompréhensible.
Le récollet Gabriel Sagard étonnait de même les Hurons. Vainement il leur démontrait, point par point, en appuyant successivement sur les cinq doigts de la main gauche, l'index Ge la main droite, que sa qualité de moine le dispensait de se marier ; ces misérables sauvages ne comprenaient pas, ne voulaient pas comprendre qu'un homme puisse passer toute sa vie sans sentir battre son cœur et se croire dispensé de donner des défenseurs à la tribu ! Pauvres gens !
Dans certains villages canadiens, le jeune homme qui voulait une femme devait prouver qu'il était brave à la guerre, heureux à la chasse et à la pêche. Dans l’île de Fernando-Po, le jeune homme doit servir deux ans, gratuitement, le père de sa fiancée. Les Orientaux achètent ou dotent leurs femmes.
En France, les hommes déclarent hautement que les femmes sont des anges ; mais, en général, il ne les épousent que si elles sont dorées comme des divinités chinoises. Pas d'or, pas de mari.
Les Huronnes ne comprenaient pas plus les doctes argu-
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ments du P. Sagard que nos belles coutumes, et harcelaient le bon moine pour qu’il épousât au moins deux ou trois d’entre elles. Il nous assure que sa vertu a triomphé de toutes les sollicitations. Le P. Petitot nous en laisse croire tout autant. Cela ne veut pas dire que les sauvages ont tort.
Revenons à Innonarana. A force de réfléchir, il croit avoir deviné le mot de l'énigme, et dit, se tournant vers les femmes : « Pilakto ! » À ce mot, tous les regards se croisent sur l'abbé Petitot, et tous, hommes et femmes, partent d'un rire fou, d’un rire esquimau, d’un rire à se rouler sur le sol. Quand la crise paraît se calmer, le mot pilaklo revient, les regards se croisent de nouveau sur le pauvre missionnaire et les rires recommencent de plus belle. M. Petitot garde son sérieux, mais il n’est pas content. Impatienté, il demande à son truchement la traduction de ce pilakio; je ne sais pas, répond le bon homme, mais il le sait si bien qu'il éclate de rire, et que les autres en font autant.
Le Révérend Père saura, plus tard, la signification du mot pilaklo et n'en sera pas très flatté. « Dans cette circonstance », dit-il, « mon ignorance a sauvé ma dignité ».
Quand il entra dans le yourte, nul ne l’accusait d’être pilaklo. Les dames le regardaient curieusement, attentivement, et ne dissimulaient pas leurs bonnes intentions à son égard. Et lui aussi regardait. « Madame Aouwlaréna n° 1 », dit-il, « avait des yeux chassieux sur une » figure barbare fort peu avantageuse; mais sa com- » pagne, la Fine-Aiguille n° 2, qui n'accusait pas plus
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» de vingt hivers, était une grosse et belle fille aux traits » beaux et presque distingués. Yeux droits, grands et » noirs comme ceux d’une odalisque, bien qu’aussi vides » d'idées que les leurs; lèvre supérieure fièrement re- » troussée, et un nez au vent. En un mot, ce petit air » lutin et vainqueur qui donne tant de charme à la gri- » sette parisienne. Une bouche petite et régulière, une » poitrine majestueuse, un pied et une main de duchesse » complétaientcette riante et un peu dédaigneuse beauté ».
Si la Fine-Aiguille n° 2 contemplait hardin:ent le Révérend Père, celui-ci, comme vous le voyez, tont en baissant les yeux modestement, ainsi qu'il convenait à son état, l’examinait aussi avec une certaine attention. Il faut remarquer toutefois que le bon abbé faisait des études anthropologiques, ethnographiques, linguistiques, etc.
Ce que M. Petitot n'aime pas, avec raison, c’est la manière dont les Esquimaux s'embrassent. Un Esquimau embrasse une Esquimaude en frottant son nez contre lé sien. C’est ainsi que s'embrassent les naturels des îles Havaï; c’est ainsi que s’'embrassent les Hindoustani, qui d'ailleurs ne disent pas : « Embrasse-moi », mais : «sensmoi »; nous pensous, comme M. Petitot, que le baiser à la française vaut mieux, et nous comprenons la dévotion des jeunes gens de jadis, quand il était d'usage, à la messe, de baiser sur les lèvres ses belles voisines.
Les Innoït ont une coutume beaucoup plus déplorable, Ils sont polygames, ils vendent, troquent, échangent et prêtent leurs femmes. Is les regardent comme une mar-
chandise, comme au Soudan on regarde certaine catégorie d'esclaves. Les femmes, habituées à ce traitement, n’ont ni fierté, ni honte, ni pudeur. Elles n’attendent même pas que les hommes les sollicitent.
Les Aléoutes, frères et voisins des Innoït, font exactement le contraire. Comme dans le pays de Ladak, le haut Tibet, le Malabar, les femmes ont deux maris, habituellement les deux frères. L’ainé a le titre de mari, le puiné, le titre d’adjudant. Le mari et l’adjudant ont les mêmes devoirs, les mêmes charges et les mêmes droits. A la mort du mari, l’adjudant le remplace et se fait remplacer comme adjudant par son frère cadet.
Les femmes Guanches faisaient mieux encore : elles avaient trois maris : l’un restait auprès de la femme, l’autre était chargé des soins du ménage, le troisième pourvoyait aux besoins de la communauté. Chaque mois, ils changeaient de fonction. Le premier passait au ministère de l’intérieur, le second passait aux approvisionnements, le troisième prenait les fonctions de mari. Un vieux chroniqueur nous apprend, pour l'avoir vu, que dans ce pays « les femes sont belles et honnestes ! ». Comme nous l'avons dit, les dames Innoït ne méritent pas le même compliment. À
M. Petitot pense que les Innoït les ont conquises par les armes, et les traditions esquimales semblent confirmer
1 Le Canarien, Livre de la conquête et conversion des Canuries, par Gabriel Gravier, p. 135; Viëra Y cLAvWo, Noticias de la historia general de las islas Canarias; Tenerife, 1871, t, I, p. 155 S sus matrimontios.
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cette appréciation. Le même fait s'est produit ailleurs. Chez les Tupinambas et autres tribus de l'Amérique du Sud, les vainqueurs épousaient les femmes conquises, mais elles ne devaient jamais, sous peine de mort, parler
Ja langue de leurs maris. Il y avait ainsi la langue des femmes, et, parfois, cette dernière était celle de tribus depuis longtemps détruites.
Dans l'Asie Centrale, spécialement chez les Turkomans, on simule encore l'enlèvement de la fiancée!. En Australie, l’homme qui veut une femme la choisit dans une tribu voisine, l’enlève et la roue de coups de bâton. La femme crie de son mieux, l'homme rit de tout son cœur : les spectateurs ne bougent : ainsi le prescrit le rituel ?.
L'Esquimau n’a pas de ces brutalités; sa femme n’a la sagesse ni des Aléoutes, ni des Guanches, ni des Australiennes.
Dans son voyage au cap de Bonne-Espérance, Parny rime cette lamentation.
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C'est ici que l'on voit deux choses bien cruelles, Des maris ennuyeux et des femmes fidèles.
M. Petitot murmure des plaintes contraires et cite des faits personnels.
Un soir, deux jeunes femmes entrent dans sa tente, lui
disent des gaillardises, et lui font des demandes qui effa-
1 ArMinius VaMmBéry, Voyages d'un faux derviche; Paris, Hachette, p. 284.
? Louis Deravaup, l'Australie; Paris, Tardieu, 1882, pp. 23 et seq,.
rouchent sa pudeur. Il se lève et leur commence un beau sermon sur le sixième commandement. Elles le regardent avec stupéfaction, échangent un regard et se sauvent en se tenant les côtes de rire. Le bon moine se recouche avec son sermon sur la conscience. Il n'est pas rendormi que la portière de sa tente, soulevée discrètement, donne passage à madame Aoularena n° 4. Cette dame, qui est belle et de bonne maison, expose très nettement le but de sa visite. Le Père a l'espoir de placer son sermon et le commence sans perdre un instant. Mais madame Aoularena, comprenant dès les premiers mots, lui coupe la parole, lui dit avec indignation qu'il est un méchant homme, qu’il fera bien de ne pas descendre à la mer puisqu'il a tant de haine pour les beautés esquimaudes, et le laisse avec son sermon. Il n’est pas content, mais, pour
cette fois, plein de charité, il se contente d’ajouter : « La
» pauvre créature n’y voyait pas plus de mal que cela ».
Il faut pourtant faire un distinguo d'une certaine importance.
Dans plusieurs tribus esquimaudes on a peu de souci de la chasteté conjugale, mais à une condition, c'est que le délinquant soit marié et tombe sous le coup de la loi du talion. Un célibataire n’en serait pas quitte à si peu de frais. Cette espèce de compte-courant entre les maris, qui choque nos idées, a cependant du bon : tous les enfants de la tribu, ainsi que le remarque M. Elie Reclus, se considèrent comme frères et sœurs. Cette liberté est commune à beaucoup de tribus primitives, notamment aux Hurons, un bon et brave peuple qui fut toujours ami des
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Français. Un peu au sud, les Illinois, dont les anciens missionnaires ne vantent pas les mœurs, coupaient le nez aux femmes infidèles. A l’Illinois, hypocrite et cruel, je préfère de beaucoup le Huron, léger, bon et brave.
Le manque absolu de lois et de morale laisse l'Esquimau désarmé devant ses passions. Chacun a la charge de sa défense et de sa vengeance. La vendetta florit et malheur au faible ! Le fort, c’est-à-dire celui dont la famille est nombreuse et capable de le venger, craint peu de chose et joue volontiers du coutelas sur ses voisins.
D'une manière générale, l'Innoït est voleur et méchant. L'un d'eux prétendait ne pas ressembler aux autres et disait au Père Petitot : « Je suis bon pêcheur et adroit chasseur ; ma famille ne souffre pas de la faim; je n'ai ni tué, ni volé : je suis bon ! » M. Petitot ajoute : « A ces » paroles, je reconnus l’honnête homme de Proudhon, » qui n’a jamais ni tué ni volé, qui vit confortablement, » mais qui, au demeurant, a fait ou pu faire tout le reste. » Voilà le nec plus ultrà de la perfection de l’incrédule » et du libre penseur ».
Nous supposons que c’est sous l'impression de cette ingénieuse pensée qu’il s’embarqua sur l’Arvéron, pour la mer Glaciale, en jouant sur sa concertina : Partant pour la Syrie.
Il ne dit pas queles Esquimaux ont pris la fuite, comme ils firent quand il leur joua le Requiem et le Dies iræ; cependant son voyage ne fut pas heureux.
Dès la première soirée, les Innoït le prient de faire cesser le vent du sud-est, qui leur est défavorable.
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Les Hurons prièrent un jour deux récollets, Gabriel Sagard et un autre, de faire cesser la pluie. Les bons moines sont d'abord un peu inquiets. Comment dire que leur dieu est sans pouvoir ou qu'ils n'ont sur lui aucune influence ? S'ils refusent, les sauvages les accuseront de méchanceté ; s'ils promettent et échouent, ces maudits sauvages se moqueront d'eux, peut-être aussi de leur divinité. Bien perplexes, ils regardent d'où viennent les vents; leur observation les satisfait et bravement ils se mettent en oraison. La pluie cesse, les Hurons crient au miracle et les moines rendent grâce à Dieu.
M. Petitot est moins confiant ou ne prévoit pas un changement prochain dans la direction des vents et confesse humblement son impuissance. Les Innoït n’admettent pas qu'un « Fils du Soleil » soit sans pouvoir sur les éléments et l’accusent de malveillance à leur égard.
Sur ces entrefaites, des eufants tombent malades. Il pourrait leur donner des soins, mais s'ils mouraient, on l'en accuserait, et quel serait son sort? A bien dire, il croit inutile de risquer sa vie pour leur santé, car il ajoute : « Je voyais dans ce contre-temps fâcheux des » obstacles que leur dieu Tornrark, qui n'est autre que » le diable, suscitait à l'introduction de l'Évangile chez > ce peuple voué au crime et à la mort ».
Le Révérend Père a-t-il vu T'ornrark ? Non, n’est-ce pas ? Comment sait-il qu’il est un diable? Disons-le fran- 1 GABRIEL SacarD Tueopar, Le Grand voyage aw Pays de Hurons ; Paris, 1632, p. 95.
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chement, cette reflexion du Révérend Père nous laisse pensif. Quand saint Augustin transforma en diables les gracieuses divinités helléniques, il joua sur les mots, car dxiue signifie tout aussi bien dieu et déesse que génies bons ou mauvais. Mais dans la langue de M. Petitot il n’y a pas d’équivoque possible, et force est de reconnaître que, quinze cents ans après l'évêque d’'Hippone, le Révérend Père nous donne, pour des anges deéchus, les symboles religieux des pauvres Esquimaux, produit d'une terreur folle des phénomènes de la nature.
Passons, et passons vite.
Le diable Tornrark ou la malechance continue de s’'acharner sur le Révérend Père.
Les Esquimaux trouvent un jour leurs filets vides. En accuseront-ils le froid, les hautes eaux, les vents contraires? Vraiment non. Le coupable, pour eux, c’est M. Petitot. Indigné, à bon droit, d’uue si flagrante injustice, le bon abbé s’écrie douloureusement : « De partout » le vice, la superstition et l'ignorance, s'attaquent au » prêtre ». Il est bien évident que cette apostrophe ne s'adresse qu'aux Esquimaux.
Plus tard, il fait le portrait d'un jeune homme qui serait, dans tous les pays du monde, un parfait scélérat, et termine ainsi : « Il avait ceci de commun avec les » hommes de la libre-pensée, qu'il ne se reconnaissait » coupable d'aucune faute, tout en voulant que chacun » se mit à ses pieds ».
Les Esquimaux, qu’il compare toujours à ce qu'il aime le moins, ont des fétiches, des symboles divins qu'ils
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adorent, qui doivent les préserver de tout malheur. L'un a la peau ou les serres d’un aigle, l’autre deux pies accolées, un troisième une belette ou un hibou, un quatrième s’octroie une baleine franche ; mais comme il ne peut ni la placer dans son capuchon, ni l'arborer sur son yourte, il la figure par un morceau de lard qu’il renouvelie de temps en temps. Ces superstitions se retrouvent partout, même chez les peuples les plus civilisés, ce qui fait dire à M. l'abbé Petitot : « Mon Dieu ! ne rions pas de ces crédules enfants. Combien de chrétiens sérieux croient aux amulettes et en sont chamarrés ! Combien s'imaginent que le rameau bénit les préserve de la foudre, et le scapulaire de la noyade ! ».
L'Esquimau ne redoute pas son semblable, et il jette des cris d’épouvante s’il est piqué par une mouche bleue
ou touché par une libellule. il poursuit à outrance l’innocente bestiole, et s’il réussit à la tuer, l’orgueil se peint sur son visage ; il se pose en héros, on dirait qu'il vient de sauver la tribu du plus grand des dangers.
Tandis que M. Petitot observe et prend des notes, ses compagnons rament vers le nord, s'engagent dans le labyrinthe de canaux qui portent à la mer Glaciale les eaux du Mackensie. Malheureusement il est l'objet de sottes préventions et ses bagages sollicitent la cupidité des Esquimaux. Plusieurs fois son courageet son habileté le tirent d'affaire. Mais l'orage monte toujours, devient de plus en plus menaçant et finit par crever. Son bateau est enlisé par trahison. Ses deux pagayeurs, affolés,