‹ L'abbé roiteletChapitre 4 sur 10 · LES LOUPS · texte numérisé non relu

LES LOUPS

Au mois de décembre 1874, on afficha, dans nos Cévennes, une battue générale des loups. J'étais dans le pays, et, curieux de scènes, de contrées inconnues, je pris un fusil avec tout le monde.

Le rendez-vous était au hameau de Roquefixade, entre le Roudil et le Lou-

vart, deux épaulements fort escarpés du massif de TEspinouze noire.

Quelle liesse, cette battue, quand j'y pense !

Les auberges dllérépian, d'Olargues, de Saint-Gervais se souviennent encore de Tappétit, de la soif, des chansons de plus de cent cinquante chasseurs armés jusqu'aux dents, traînant des meutes de limiers.

Le remue-ménage fut grand dans la montagne.

Chacun jabotait à langue folle :

on dépeuplerait FEspinouze noire et TEspinouze verte des bètes sauvages, on palperait à vingt mairies des primes mirobolantes, puis on rentrerait à son endroit tout ensemble couvert de gloire

et amplement dédommagé de ses peines et de ses débours.

« Au loup ! au loup ! au loup ! » hurlait-on a gorge déployée.

Tout alla bien tant que la bande, pareille à un ouragan déchaîné, — les trompes en sursaut réveillaient les échos endormis delà montagne, — découvrit, sur la route, des métairies où l'on pouvait tordre le cou à la volaille, faire cabrioler dans la poêle de copieuses omelettes au lard, vider des pots, et, quelques coups de feu tirés d'aventure, trouver, le soir, un lit dans la paille ou le foin des granges tranquilles, chaudes de l'haleine des bestiaux.

Mais il fallut aborder le Roudil âpre à la montée, escalader, des orteils et des

ongles, le Louvart enseveli sous la neige, et gagner, par un froid coupant, à travers dos sentiers déserts, veufs de toute habitation, les bois de Tirebosc, quartier général des loups cévenols. Diable! la besogne parut un peu bien rude. Nombre des nôtres lâchèrent pied.

« Comprenait-on ça, n'avoir désormais que de Teau claire pour se rafraîchir la luette!... Être obligé de se soutenir avec de maigres rondelles de saucisse ou de fromage de chè>Te emmagasinées dans le carnier!... »

Le comte de Taussac, organisateur de la chasse, notre chef, notre grand louvetier, un homme charmant, ti'ès doux en dépit d'une barbe féroce, le comte de Taussac eut beau interposer

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son autorité, repéter sans fin qu'en douze jours on avait tué sept loups, qu'on en abattrait cinquante, peut-être cent, à présent qu'on connaissait les retraites de la bote, ses ruses, que, d'ailleurs, on était aguerri aux fatigues, aux privations, — tireurs et traqueurs, sentant, du bas-pays, monter jusqu'à leur nez la bonne odeur des plantureux réveillons de la fête de Noël qui approchait, persistèrent à assembler leurs chiens et à se sauver.

En un clin d'œil, la battue, pareille à un fier navire ronflant à toute vapeur et crevé soudain à la pointe d'un écueil, fit eau de toutes parts, vit ses passagers couler, disparaître corps et biens dans les ondulations des montagnes se profi-

lant à riûfini comme les vagues de la mer. La neige accumulée sur les crêtes figurait assez bien Fécume des flots.

— Un peu de cœur au ventre, sapristi !

un peu de cœur au ventre ! criait désespérément M. de Taussac, debout sur le perron de la métairie de La Fresnaye, en plein Tirebosc, aussi résolu, aussi crâne qu'un capitaine sur sa passerelle, dans la furie des vents et des eaux.

désespoir! ce galant homme dut se résigner à un complet naufrage. La battue — son œuvre — avait sombré.

PIERRE HIQUEL

Devant la débandade, mon parti fut bientôt pris. Tandis que nos chasseurs intrépides, non sans un fracas assourdissant de trompes, d'appels, de cris, d'abois de chiens, fuyaient par les mille sentes de TEspinouze inhospitalière, tireur trop médiocre pour consoler à moi seul le comte de Taussac de la

désertion de tous, je me précipitai en un raidillon sinueux, dégringolant vers le village de Ginestet.

De là, je poursuivrais jusqu'à Castanet-le-Haut ou à Saint-Geniès-de-Varensal, et peut-être aurais-je la chance de rencontrer la diligence qui descend quotidiennement de Murât vers Béziers et traverse la vallée d'Orb. Je célébrerais, moi aussi, Noël au logis, chez les chers miens, à Bédarieux.

L'air, qui avait frôlé de vastes étendues de neige, du mont Marcou au Saumail, me mordait les joues comme avec des dents; mais le ciel, ayant vidé les outres monstrueuses qui Tencombraient aux derniers jours de la battue, ne laissait plus tomber un flocon, s'offrait aux

yeux minutieusement balayé, essuyé, d'un bleu très clair, presque tendre.

• Quelle splendide nuit de Noël faisait présager ce firmament plus limpide que Feau des sources de TEspinouze, plus étincelant, plus net dans sa glace que la gâchette de mon fusil!

Deux heures sonnaient quand je touchai à la première masure de Ginestet.

Malgré le froid, une vieille femme filait, au pas de sa porte, sa quenouille gonflée d'étoupes de genêt. Un bouchon de genévrier, desséché, piqué de baies d'un violet presque noir, pendillait audessus de sa tête branlante, enveloppée de longues mèches de cheveux blancs, jaunis aux extrémités. Un tableau suave de Gérard Dow.

— C'est donc une auberge ici? demandai-je à la fileuse.

— Un cabaret tant seulement, monsieur, me répondit-elle.

— Dans ce cas, je pourrais boire un coup et manger peut-être un morceau?

— J'ai du jambon, des œufs, du vin. . .

Si vous voulez entrer...

Je n'attendis pas qu'on me répétât l'invitation.

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Je ne fus pas médiocrement surpris d'aviser là, attablé prés de la cheminée, devant un feu flambant de hêtre, bâfrant à son appétit, sans se hâter, notre plus habile et plus déterminé tireur de la battue, celui auquel cent cinquante chasseurs devaient de ne pas rentrer chez eux à peu près bredouilles, car, sur les sept loups tombés, il en avait abattu cinq.

— Vous, Miquel! m'6criai-jo.

Il atteignit un jambon étalé sur la nappe, — charcuterie appétissante, incrustée, comme d'une croûte de diamants , du gros sel où elle avait roui durant des mois, — et, me montrant la pièce à peine entamée :

— Essayez-en une tranche, monsieur.

Le compère vous a une odeur à ressusciter un mort.

— Est-il bon?

— Excellent.

— Alors, vous retournez à la maison, vous aussi? lui dis-je, ayant mis la dent au « compère », lequel était excellent, en effet.

Il eut un haussement d'épaules. Puis, me regardant bien en face :

— Pourquoi m'attarder là-haut avec ces chasseurs de pacotille ! ... Je ne parle pas pour vous, monsieur, qui visez juste et sauriez tenir les a voies » de la bète, si vous aviez une plus longue pratique de nos chemins... Je parle pour ces gens venus de la plaine dans la montagne et qui, au lieu de jeter du plomb aux loups, n'ont que des cris à leur japper. Leur bouche va sans repos pareillement au bec des bartavelles du Marcou, et voilà tout. Est-ce qu'on besogne quand on bavarde ? Pour moi qui ne suis qu'un paysan, qui ne vaux certes pas ces messieurs des villes pour les raisonnements et les cens, il y a beau jour que j'ai jugé que la langue est l'ennemie des bras.

— Et VOUS avez bien jugé, Pierre Miquel, très bien jugé.

— D'ailleurs, la nuit prochaine, on chantera la messe de minuit chez nous, et Ton a besoin de moi.

— Vous êtes chantre de votre paroisse ?

— Non. . . Mais j'ai promis à Monsieur le Curé de lui faire saint Joseph à Téglise... Vous comprenez?...

— Ma foi, je vous l'avouerai, je ne comprends pas le moins du monde. •.

Saint Joseph?...

— C'est une coutume de toute ancienneté dans TEspinouze, — oh ! de toute ancienneté, à la fête de Noël...

— Quelle coutume, mon cher Miquel, si vous ne me trouvez pas trop curieux?

Il eut vers moi un regard défiant... Puis, dqminé par mon air de franchise, de sincérité, mon air où ne transpirait nulle trace d'ironie, il continua lentement :

— La mode, chez nous, veut que le dernier enfant mâle né dans le village assiste à la messe de minuit et, sous une grotte de feuillage disposée dans le chœur de l'église, représente FEnfant- Jésus, tandis que ses père et mère, postés aussi dans la grotte, y figurent la sainte Vierge et saint Joseph. Nous appelons notre grotte « FÉtable de Bethléem ».

— Et c'est vous, cette année?...

Il me fouilla Tâme de ses yeux plus aigus que des clous... Enfin, désarmé

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encore une fois par mon altitude sérieuse, recueillie, il poursuivit :

— Je me suis marié, il y a quinze mois environ, avec Jeanne Targan, des Borderies, une des fermes conséquentes de TEspinouze. Tout enfant, j'avais gardé les botes aux Borderies, plus tard j'y avais remué la terre, et, comme je m'étais toujours montré droit et vaillant chez mes maîtres, qu'on avait gardé souvenance de mon honnêteté et de mes bras, quand je suis revenu de notre affreuse guerre contre ces sacrés Prussiens de TAllemagne, Targan m'a donné sa fille unique, sans que j'aie jamais su le pourquoi de mon bonheur, par exem^ pie!... Mon Dieu, en y regardant de près, je crois que Targan et sa femme

Bernade désirèrent m'attirer dans leur bien parce que j'avais le bruit, aux Cévennes, d'avoir tapé dur sur les casques pointus à la bataille du Mans, où la besogne ne manqua pas.

— Il est possible aussi que Jeanne Targan vous ait trouvé à son goût, au retour de la guerre..,

— Il est possible que Jeanne, comme vous dites...

— Vous n'êtes pas si mal dégauchi, que diable !

— Oh ! pourvu qu'un homme soit robuste et ne ressemble pas trop à un loup de Tirebosc ! murniura-t-il, se plantant debout pour me montrer sa haute taille, souple et forte, et caressant de sa main droite large étalée sa barbe noire four-

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chue, aux pointes très fournies..; Enfîn^ continua-t-il, la face brusquement illuminée d'un éclair jojeux, enfin il y a trois mois que ma Jeanne a accouche d*un poupon beau comme le jour, beau comme elle, car, ce n'est pas pour la A-anter, monsieur, Jeanne Miquel est bien la plus jolie femme de la montagne.

Elle a des cheveux aussi blonds qu'une quenouillée de chanvre, chose fort rare ici où les femmes, pour Tordinaire, sont plus noires que des taupes. Vous faut-il une comparaison pour la juger? Jeanne ressemble à un brin do genêt avec toutes ses fleurs, à Tété...

— Charmant ! charmant !

— Foi de Miquel, qui ne sait pas mentu-, depuis longtemps, M. le curé

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Coupiac n'aura pas eu une pareille sainte Vierge pour sa cérémonie de la « Grande Naissance »,

— M. le curé Coupiac?,.. M. le curé Cyprien Coupiac?

— Vous le connaissez?

— Si je le connais! Nous avons été au séminaire ensemble... Voici dix ans au moins que je ne lai vu... La dernière fois que je Tai rencontré, c'est, si je ne me trompe, à une foire de septembre, à Saint-Gervais.

— Quel plaisir lui ferait votre visite ! . . . Un peu d'amitié, monsieur! et, puisque vous voyagez en nos pays, profitez de Toccasion pour venir embrasser votre ami du séminaire. CabreroUes touche à Ginestet, nous y serons en moins d'une

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heure. M. le curé Coupîac ayant une charité qui le fait nu comme un ver, je ne réponds pas, certes, que vous vous trouverez chez lui avec toutes les aises de vos habitudes et tout votre contente ment d'estomac. Mais les Borderies sont à une portée de fusil de la cure, et nous avons là une chambre tapissée où vous ne seriez pas trop mal. Monseigneur y a logé en juin dernier, quand il est monté à CabreroUes pour la Confirmation des enfants. Puis, à Noël, on n'épargne pas plus lesbètes de la bassecour que celles de Tétable... D'ailleurs, vous pourriez assister à notre messe de minuit, qui ne ressemble pas tout à fait à celle des autres endroits de la montagne.

— Vous m'ébranlez singulièrement, Pierre Miquel...

— Bergonde ! cria le paysan des Borderies.

La cabaretière entra. Miquel se serait fâché, si je ne lui avais permis de solder mon écot avec le sien.

— En route! en route! répétait-il, riant de la bonne fortune et, de peur de me voir lui fausser compagnie, refusant de me rendre mon fusil, dont il s'était emparé.

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Nous allions d'un bon pas, laissant à notre droite TEspinouze assombrie.

L'énorme échine neigeuse de la rocaille cyclopéenne se piquait de gros points gris et bleuâtres au déclin du jour. En une combe resserrée des toits épars s'enlevèrent, touchés d'un reflet mourant du cieK Dans le désert de pierres que nous traversions, ce fut une vision délicieuse de la vie.

— Cabrerolles! me dit mon guide, la voix essoufflée, non certainement par TefTort de la marche, mais par la vue du village natal, la vue des Borderies où l'attendait Jeanne, « fleurie comme un genêt, à Tété », où l'attendait son poupon, « beau comme le jour ».

Dix minutes après, nous frappions à la porte de la cure.

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