‹ L'abbé roiteletChapitre 5 sur 10 · LES AIGLES · texte numérisé non relu

LES AIGLES

Quel accueil cordial, enthousiaste!

Pourtant, il ne fut pas pour moi sans quelque tristesse. Tandis que mon condisciple du séminaire, enlevé d'aise, m'accablait de compliments de joyeuse venue, de protestations amicales, do caresses tendres, car il ne put se tenir de m'embrasscr trois fois de suite, je

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demeurais frappé des ravages qu'à quarante-cinq ans Tàge avait déjà faits sur lui, et mon cœur serré serrait ma bouche à ne pas lui permettre d'articuler une parole.

J'avais connu l'abbé Cyprien Coupiac chétif, très chétif, réduit de proportions, très réduit; mais, au bout du compte, si sa taille n'allait pas au delà de quatre pieds et demi, mesure sans laquelle le Concile de Trente refuse aux clercs Fordination suprême de la prêtrise, la tète était forte, d'un beau dessin allongé, et le visage avait une expression de finesse rare chez un paysan, avec un grand air d'intelligence et de bonté. Et c'était précisément son visage, fin, bon, intelligent, où étincelaient jadis deux yeux

superbes, surmontés d'épais sourcils buissonneux, qui me paraissait avoir le plus souffert. Le front dépouille de sa tignasse noire coupée ras, — sorte de calotte naturelle de velours sans couture, très serré de trame, très brillant, — le front, dénudé, n'était plus qu'un paquet de rides, et ces rides entrecroisées, jouant les fentes d'une motte de terre écaillée au soleil, se perdaient en fils ténus à travers toute la face, la racornissant, la desséchant, la creusant, révidant. Les pommettes, par Tamaigrissement général du masque, avaient pris une saillie simiesque où les os, au moindre éclair de physionomie, menaçaient de^crever la peau.

— Mon pauvre « Roitelet »!... lui

(lis-jc enfin, déliant ma langue en un attendrissement profond et lui restituant ses embrassades avec usure.

— Oh! que Miquel a bien fait de t*amener! qu'il a bien fait! répétait-il, emprisonné dans mes bras... Tu verras quelle fêle de Noël magnifique nous célébrons ici! Je suis bien sur qu'à ta paroisse, à Paris..,

— Ma paroisse!... Eh bien! tu n'y vas pas de main morte, toi...

— C'est le bon Dieu qui t'a envoyé à CabreroUes, « le pays des chèvres »> pour Védifier... Quand Miquel t'a ouvert ma porte, Angéline et moi, — tu te souviens d'Angéline Bourrel, ma gouvernante de Roquesels, n'est-il pas vrai? — Angéline et moi, nous prépa-

rions les costumes de la sainte Vierge et de saint Joseph...

— Miquel m'a conté, en effet...

Il me montra des étoffes, — morceaux de toile, de batiste, de mousseline emmêlés sur une chaise.

— Avec une vieille aube et un surplis hors de service, AngéHne, qui a des doigts de fée , vient de confectionner une robe blanche fort présentable.

Jeanne Miquel passera cette robe très ample par-dessus ses vêtements. Pour Miquel, je lui ai arrangé moi-même, moyennant une dalmatique usée découverte dans le vestiaire de ma sacristie, un déguisement splendide. 11 aura Tair d'un roi Mage , comme on en voit dans les tableaux représentant

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la fête de rÉpiphanie. Nul de la paroisse ne le reconnaîtra... Tu verras toi-même, du reste... Dieu me comble aujourd'hui, Dieu me comble...

Et, transporté, il entonna :

— « Réjouis-toi, Jérusalem ! Lœtare^ Jérusalem!... »

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Avec la nuit, il s'était levé une bise très aigre qui hurlait furieusement à travers les portes mal jointes, en maints endroits fendillées, du presbytère de CabreroUes. Coupiac ne semblait incommodé en aucune façon ; mais moi, piqué aux côtes par des vents féroces, filtrant des murailles, du plafond, du plancher^ de partout, je m'étais rapproché de la

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cheminée, où fumaient chichement, tèto contre le te, deux longues bûches de châtaignier.

— Tu as donc froid? me demanda-t-il.

— Je supporterais sans ennui un feu plus vif.

Il eut un bond de chat maigre, sortit et reparut trois secondes après, rapportant un fagot de genêts épineux, d' « argelas )) , pour donner à ces genêts le nom du pays.

La claire, la pétillante, la joyeuse et réconfortante flamme !

— Es- tu content, à présent? s'informa-t-ii avec une tape affectueuse sur mon genou.

— Très content... Mais, bonté divine !

ta maison est une cage.

Il tressaillit à ce dernier mot, et, m'enveloppant d'un regard triste, pileux :

— Tu sais, je n'en ai plus de cage, mâchonna-t-il, embarrassé.

— Je te plains, mon cher Roitelet, fils aîné d'Antoine « Perdigal », d'Antoine ft Perdreau... »

— Tu peux descendre à la cave, monter au grenier, fouiller, fureter, tu ne découvriras pas un oiseau.

— Eh quoi ! tu as renoncé à la gent emplumée et volante ? C'est de l'héroïsme, cela...

— Mgr Le Courtier, qui a succédé à Mgr Thibault, mort depuis des années, dès son arrivée dans le diocèse m'admonesta sévèrement à propos de mes chasses, jugées avec tant d'indulgence

par son prédécesseur. J'ai dû me résigner, obéir. Toutefois, je suis^tenu d'avouer que les défenses de Monseigneur ne me furent signifiées par le secrétaire général de l'évêché qu'après un accident qui mena grand bruit dans la montagne et dans la plaine^ et par le fait duquel j'ai manqué devenir aveugle.

— Aveugle ?

— Faut-il te conter ça, en attendant qu'Angéline ait apprêté le souper?

— Certes !

Coupiac se recueillit une minute. Puis, d'une voix bredouillante :

— En 1870, il ne restait dans l'Espinouze noire que des vieillards, ou des infirmes, ou des enfants pour travailler nos champs, paître nos troupeaux. La guerre nous avait enlevé les hommes valides jusqu'au dernier, et Dieu sait le nombre de ceux que ces effroyables

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Prussiens de malheur nous ont tués. Tu devines si ces temps d'épreuve, mauvais il mes ouailles, furent bons aux loups du Marcou, du Roudil, du Saumail ! Les botes sauvages de Tirebosc régnaient souverainement sur la région. Personne ici n'étant capable de tirer un coup de fusils malgré les chiens qui n'avaient pas déserté TEspinouze et veillaient toujours aux bestiaux, les loups, par bandes, non seulement rôdaient à toute heure du jour et de la nuit autour de nos bergeries, rapinant une chèvre, rapinant un mouton, mais ils menaçaient les métairies, guettant les enfants pour se jeter dessus si d'aventure ils essayaient de mettre le nez dehors. A Ginestet, un pauvre petit de trois ans, qui jouait au

seuil du cabaret de la Bergonde, fut attaqué, mordu à la tête, traîné à cinquante pas parmi les buissons, presque complètement dévoré. Du reste, les vieux ne se souvenaient pas d'avoir vu jamais tomber autant de neige en nos contrées.

Il neigeait, il neigeait à bénédiction...

— Tu me donnes froid!... Va tout de même.

— Ce n'était pas assez de calamités.

On aurait cru que Dieu, mécontent des hommes en train de s'entr'égorger, malgrémesinstantes prières, épuisaitla force de ses châtiments contre nous. Tandis que les loups ravageaient bctes et gens, des aigles noirs énormes traversaient par volées notre ciel, qui en voit passer rarement un ou deux, et nous infligeaient

des pertes cruelles. Une brebis venaitelle à agneler en un coin où poussait encore un peu d'herbe fraîche, aussitôt deux serres, plus saisissantes que des tenailles, s'abattaient sur son fruit et l'enlevaient dans les airs. Guillaume Targan, desBorderies, propriétaire d'un bétail très nombreux, était plus frappé qu'un autre. Furieux de voir ses agneaux décimés à sa barbe, car, la gendarmerie de Saint-Gervais lui ayant emmené tout son monde, il s'était constitué son propre berger, il avait décroché son ^àeux fusil à pierre et, s'étantpostéàTespère, avait dépensé un peu de poudre et do plomb par-ci par-là. Mais, soit que l'arme trop ancienne fût rouillée, soit (jue l'œil du métayer des Borderies visât

de travers, les aigles affamés, qui auraient bien dû tirer vers nos champs de bataille de la Loire, où ils eussent trouvé pâture à leur bec, continuaient leurs déprédations chez nous.

— Pourquoi ne partais- tu pas en chasse avec Targan ?

— Je partis à la fin... Tu vas voir, par la suite de mon récit, que je ne revins pas à la maison sans apporter ma pièce dans le carnier.

— A la bonne heure !

— Un dimanche, Justin Valros, « pillard » à la métairie des Brèdos, — nous appelons « pillard » à CabreroUes les garçonnets attachés à la garde des troupeaux en qualité d'aides bergers, — un dimanche de la fin novembre, Justin

n L'ABBÉ ROITELET.

Valros, au sortir du catéchisme, m'annonce quïl a avisé un gros oiseau plus noir que ma soutane se débattant dans un roncier, secouant do grandes ailes sans réussir à s'envoler. Je devine quelque aigle blessé par Guillaume Targan.

et le dernier psaume des « Complies »

chanté, je suis le jeune Valros, et d'un bon pas, je te Fassure. Ce gros oiseau, « plus noir que ma soutane », découvert dans les rocailles des Brodes, parmi les éboulements du Marcou, c'était un aigle, mon ami, c'en était un !

— Bravo ! bravo !

— En l'apercevant au milieu des ronces où il était tombé, retenu par les mille surgeons des églantiers comme par autant de liens, ne bougeant pas.

inerte, le col détendu, le bec baveux, les plumes salies, éparses, en maints endroits cassées, je le crus mort, et ma main, prompte à le saisir, le happa vigoureusement. Mais je ne Tavais pas dégagé de ses entraves, qu'un coup d'aile énergique, asséné et sur mon visage et sur mes doigts, me contraignit à le lâcher. Il fit trois pas sur une seule patte, traînant sa queue ébouriffée, avec des vides dans Féventail étalé à demi.

Justin Valros, qui tout d'abord avait eu peur de la bête se démenant dans le roncier, enhardi maintenant par ma présence, lève son bâton de « pillard » , prêt à l'achever. Je le retiens...

— C'est bien de toi, cette pitié...

— L'aigle, cependant, avait redressé

la tète et son œil éteint s'était ranimé.

Qui sait si, libre désormais de prendre du champ, — de l'air, devrais-je dire, — il n'allait pas nous échapper? Je ne fais ni une ni deux : encore qu'à la fin novembre le froid soit ici dans sa force, particulièrement au quartier des Brodes, en plein nord, je dépouille ma douillette, en recouvre inopinément Panimal farouche, qui tente de se redresser, le roule. Tontortille, le noue dans les plis de l'étoffe, et l'emporte sous le bras comme un paquet.

— Parlez-moi de cette chasse... à la douillette !

— Mon cher, dansFoccasion, elle vaut la chasse au filet.. . Le fait est que Taigle arriva à bon port à la cure de Cabre-

roUes, et que, le soir même, un appareil composé de deux bûchettes taillées par moi, polies par moi, appliquées par moi, avec le secours du vieux Targan accouru au bruit de ma capture, consolidait la patte endommagée par la décharge, jRnalement remettait la bête droite sur ses ergots.

— Voilà de la charité chrétienne, je pense.

— Hélas!

— Que signifie?...

— J'avais charrié de la basse-cour dans cette pièce une vieille cage à poulets très large, très haute, pour y installer mon aigle. Tu connais ma passion pour les oiseaux, dont mon presbytère de Roquesels était rempli. Cette passion,

déjà très vive, je la sentis s'accroître quand le hasard m'eut mis en possession de ce nouvel hôte de grand vol et de grand appétit. Angéline se fâchait à propos de la dépense, car ce n'était ni de millet, ni de chènevis, ni de pâtée de châtaignes que se nourrissait ma bote de proie, mais de chair fraîche achetée chez le boucher de Cabrerolles, Urbain Sénac. Je laissais maugréer ma gouvernante, et, s'il lui arrivait d'oublier à la boucherie la pitance de mon pensionnaire, je courais moi-même la chercher.

Que de fois ne m'a-t-on pas rencontré parmi les ruelles de la paroisse portant dans un panier toutes espèces de « tripailles », de résidus, de déchets des vaches, des chè>Tes, des moutons nouvel-

lement abattus ! Nulle expression ne traduirait ma joie à gorger mon malade qui, grâce à mes soins assidus, non seulement se tenait ferme sur ses deux quilles, mais commençait à déployer des ailes démesurées, bruyantes, xct à s'en prendre du bec aux barreaux de sa prison. N'en briserai t-iJ pas à la longue les montants d'osier? J'avais peur.

— L'animal effroyable pouvait, en effet, s'échapper de la cage à poulets, fondre sur toi...

— Attends! attends!... Vers les derniers jou^s de janvier, — le 30, si je ne me trompe, — un aigle, un nouveau, ayant fendu l'air dans les environs de la cure, un cri retentit par-dessus. mon toit et m'arrive plus net qu'un coup de cloche

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par le coffre de la cheminée. Ma bèlo, qui a entendu, se secoue violemment, et eUe, jusque-là morne, tacitiu*ne, trouve pour répondre à Tappel du dehors une voix robuste, une voix puissante, une voix déterminée, qui nous donne le frisson à Angéline Bourrel et à moi, et fait tomber des barreaux sur les planchers de leurs cages les cent cinquantetrois oiseaux que je possédais pour le moment... Quelle épouvante, Dieu du ciel!... Pourtant, je me rassure vite; je dirai plus, je suis charmé d^ouïr ces cris de mon terrible oiseau, tout ensemble rauques et vibrants, et, tandis que ma gouvernante s'enfuit effarée, que mes bestioles mises en boule tremblent, moi j^écoute, non sans plaisir, mon aigle

captif d'ici s'entretenant avec l'aigle libre de là-haut...

— Pour un roitelet, vraiment, c'est du courage.

— 3'étais ému aux larmes, je n ai pas honte de l'avouer. Dans le désordre, l'obscurcissement de mon cerveau, ridée me vint que peut-être y avait-il cruauté de ma part à retenir dans cette cage étroite l'oiseau de large envergure que Dieu a créé pour cingler jusqu'au soleil. . . Garder en cage un pinson, une fauvette, un bouvreuil, un rossignol, cela se concilie assez avec les sentiments du cœur de l'homme, car enfin une cage dûment approvisionnée do grenailles et d'eau peut devenir, pour le pinson, la fauvette, le bouvreuil,

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le rossignol, un abri fort doux, presque enviable dans nos montagnes, où tout manque durant la mauvaise saison.

Mais garder un aigle !... Si je lâchais le mien, qui irait haut devant lui, ainsi que Dieu Ta voulu?... Ma main, prompte à servir ma tète, retire une chevillette de bois. Ma bète, hardie, s'élance d'un bond. Ciel ! quelles ailes luisantes, tou« tes neuves ! C'est à peine s'il lui est permis de les développer dans la pièce trop exiguë où nous sommes. Elles se heurtent aux meubles, aux murailles, aux pouti^ellos en saillie du plafond. Au passage, je suis a plusieurs reprises éventé formidablement, souffleté. Ce sont les pauvres petits oiseaux de mes vingt cages qui piaillent, se démènent.

se réduisent de volume , se racornissent, s'effacent et disparaissent, aplatis dans les mangeoires et les godets !

L'aigle ne se contente pas d'aller, de venir, il glapit avec rage de tout son bec. . . Bon ! ma gravure représentant « la Ré surrection de Lazare, d'après Jouvenet »

est touchée, se décroche, tombe, et le verre qui la recouvre se brise en morceaux... Mais alors cet animal va tout saccager chez moi?

— Parbleu!

— Je m'aperçois à l'instant qu'avant d'ouvrir la cage, j'ai négligé d'ouvrir la fenêtre. — Vit-on étourderie pareille ! — Je m'avance doucement, à pas muets, pour dégager l'espagnolette de la croisée. Du reste, le moment est favorable :

l'aigle, las sans doute de se heurter au rebord de la cheminée, à mon fauteuil de paille, à mon buffet, s>st abattu sur le dossier d*une chaise non loin de moin est là perché. Il se gratte le col, relevant avec une souplesse qui me ravit sa patte droite, — justement celle que je lui ai guérie. Croirais-tu que, la bête se trouvant par hasard à ma portée, l'envie, — une envie folle, — me prend de passer la main sur son superbe plumage noir, aussi soyeux que mon ornement pour les messes des Morts, pro Defunctis, et de le caresser ?...

Je ne puis résister à la tentation. Mais je n'ai pas effleuré du bout du doigt sa queue, jadis si pauvre, aujourd'hui d'une richesse incomparable, que l'aigle, se

retournant, me plante son bec de fer dans Fœil gauche et me vide l'orbite comme d'un coup de couteau...

-^ Horrible ! horrible ! . . .

— Le sang coule à flots, le sang m'inonde, le sang m'aveugle; mais j'y vois assez pour atteindre la fenêtre, l'ouvrir d'un tour de main, livrer passage au monstre, qui disparaît. . .

ai L'ABBÉ ROITELET.

A cet instant tragique, Angéline Bourrel, debout sur le seuil de la salle à manger, nous jeta ces mots d'un ton calme, dévotieux :

— Monsieur le curé est servi î

COV-PI-JIC!... COU-PI-ACS.

Quatre marches en pierre de taille franchies, nous nous trouvâmes en une manière de rotonde avec porte à plein cintre donnant accès sur une terrasse.

J'ouvris cette porte, hasardai un pas.

Le point était fort élevé. Dans Tobseurité profonde et froide, on apercevait en

bas comme de minuscules étoiles éparses dans la campagne.

— Toute ma paroisse ! me dit Coupiac, non sans fierté et en me tirant par la manche,

— Elle n'est pas mal, ta paroisse, vue d'ici.

Il me ramena.

Nous nous assîmes à une table resplendissante de linge blanc et de faïences grossières à fleurs vertes enchevêtrées de feuillage jaune, —très brillantes, CCS faïences grossières. La table avait été placée devant un feu pétillant de branchettes de frêne, ce dont je sus gré à Angéline Bourre! .

Malgré cette prévenance aimable de la gouvernante, j'éprouvais un vague ma-

laise, et je fus longtemps, très longtemps, sans oser lever les yeux sur mon ami.

Une peur affreuse me tenait de rencontrer dans son visage l'orbite vidé par l'aigle de Justin Valros, cet orbite creux qui ne regardait plus. Lui, cependant, cet adorable abbé Roitelet, après m'avoir servi une ample assiettée de soupe aux pois chiches, gélatineuse, plus dorée qu'un rayon de miel de nos blondes abeilles cévenoles, s'en était administré une assiettée non moins copieuse que la mienne, et sa cuiller allait et venait sans désemparer.

— Vraiment; me dit- il, ayant absorbé sa portion, ATaiment tu n'as pas de chance de me tomber, à CabreroUes, un jour maigre. Certainement, tu te sou-

viens assez du séminaire pour ne pas avoir oublie qu'aujourd'hui, veille de Noël, ces deux mots sont inscrits au calendrier : « Vigile, Jeûne »...

— Je me souviens si peu du séminaire !

— Rassure-toi, tu ne mourras pas de faim : certaines grives, prises aux pièges de Justin Valros, du côté des Brèbes, et farcies de baies de genièvre, sont accrochées au râtelier du garde-manger, puis le boucher Urbain Sénac a reçu la commande d'un gigot et de trois côtelettes...

— Peste !.., Quand tu t'y mets, tu t'y mets bien, toi!

— Tache, en attendant le festin, de mordre aux pois chiches de l'Espi-

nouze, qui ont une réputation méritée.

— Bien que ton aigle féroce m'ait un peu coupé l'appétit, je trouve la soupe de ta gouvernante faite pour s'en lécher les doigts.

— Ne lui adresse pas de compliments, car, toute pieuse qu'elle est, son caractère présomptueux ne va pas sans un grain d'orgueil...

— C'est elle, par exemple, qui doit être heureuse de se trouver débarrassée de ton aigle !

— Les anges la portent, depuis que mes oiseaux se sont envolés, les grands et les petits.

— Et toi, « les anges te portent-ils? »

pour employer tes expressions pittoresques.

SO L*ABBË ROITBLBT.

— ^'oici des œufs à la tripe que je te recommande, me dit-il, troublé, rougissant comme un enfant pris en faute...

Ne fais pas la petite bouche : c>st le triomphe dWngéline.

— J'accepterai tes Qîufs, qui doivent être excellents, quand tu auras répondu à ma question. — Et toi, « les anges te portent-ils *?

— Non! non! nuu-mura-t-il d'une voix altérée.

Puis, vivement, d'un ton rafifermi :

— Pouvais-je ne pas obéir, ne pas me résigner? Mon œil arraché avait provoqué dans le clergé diocésain un scandale effroyable. Ceci est navrant à avouer pour un prêtre : on ne me plaignit ni à Tévéché, ni dans les presbytères.

Toutle monde ecclésiastique, qui s'agite, bavarde, de Cette, aii bord de la mer, à La Salvetat, dans la montagne, vit mon insubordination obstinée et se refusa à voir mon malheur. Je passai de tristes mois, car la blessure fut longue à se cicatriser. Enfin, Mgr Le Courtier, pressé par ses bureaux soulevés contre moi vint à CabreroUes, où jusqu'à lui nul évoque n'avait paru, et m'intima ses ordres souverains. J'avais pour le moment vingt-trois cages combles à souhait. Je les décrochai des murs, des poutrelles, l'une après l'autre, douloureusement; puis, en présence de Sa Grandeur, de ses deux grands vicaires, MM. Escudier et Gramard, je lâchai toutes mes bestioles, toutes, jusqu'à un merle familier

9â L'ABBÉ ROITELET.

auquel j'avais enseigné à articuler mon nom et qui m'appelait très distinctement quand il manquait de vermine. Je l'entends encore prêt à me quitter : — « Cou-pi-ac ! Cou-pi-ac! » répétait-il tristement. . . Il s'arrêta indécis sur un figuier de mon jardin, il m'appela encore deux fois : — € Cou-pi-ac! Cou-pi-ac!... »

puis s'évanouit à travers champs... Mes pauvres oiseaux ! nous étions en janvier, il faisait un froid de loup...

— Au moins ces messieurs de Tévèché n'égorgeaient pas tes bûtes, comme M. Émilien Bastidet^ archiprùtre de Saint-Fulcran !

— Le plus cruel, durant cette exécution que je fis avec un tremblement de tous mes membres, ce futTattitude sans

pitié, que j'oserai qualifier d'inconvenante, de mon évoque et de ses grandsvicaires. Tandis que j'accomplissais un sacrifice atroce pour moi, si on veut bien songer à ma paysannerie irrémissible, à mon amour invétéré des oiseaux. Monseigneur souriait sous cape et MM. Escudier et Gramard, pour lui complaire, riaient à gorge déployée.

— Ça, c'est révoltant..,

— Ils parlèrent enfin de se retirer. Il était temps, car une minute de plus de cette joie indiscrète, peu religieuse à mon sens, et je tombais évanoui...

Quand la voiture qui avait amené dans ma paroisse les autorités diocésaines eût tourné l'angle de Tunique rue du village, que je la vis, du haut de ma

94 L'ABBÉ BOITELET.

terrasse, descendre le cours du Vignon, je m'affaissai contre le parapet de pierre, assommé du coup. Je pleurai longtemps, bien longtemps.. •

Un son de clocho emplit la salle à manger.

Angeline Bourre! entra.

— Monsieur le curé, dit-elle, vous m'avez demandé de vous prévenir au premier coup de ce nadal » . Le premier coup de « nadal » sonne.

— Il est déjà onze heures? demanda Coupiac.

96 i.*ABBÉ ROITELET.

— Oui, monsieur le curé, il est onze heures.

— Portez à la sacristie, où elle doit s'habiller, le costume de Jeanne Miquel, et, quand Jeanne et son mari seront arrivés, appelez-moi.

Avec ces mots, il ouvrit la porte de la terrasse.

Les œufs à la tripe ne me tentaient guère, et ce fut sans regret que, me levant à mon tour, je leur faussai compagnie pour suivre mon ami.

— Mange donc! mange! insista-t-il.

Songe que tu vas veiller la majeure partie de la nuit... Sois tranquille, d'ailleurs, je te ferai signe dès que les bètes commenceront à sortir des ètables.

— Des bêtes!... De quelles botes parles-tu?

— ^ Miquel ne t'a donc pas tout conté?... Eh bien! mon cher, apprends que, dans ma paroisse, ainsi du reste que dans beaucoup d'autres paroisses de FEspinouze noire, les bêtes, — chèvres, moutons, agneaux, vaches, bœufs, taureaux, quand nous en avons chez nous, — prennent leur part de la fête de Noël, qui est la plus belle fête de la montagne, comme elle est la plus belle fête de l'Église. Te rappelles-tu les mots touchants qui ouvrent Y Introït de Tune des trois messes, — de la messe du jour?

— Hélas! non, mon ami. Le séminaire est si loin !

— Elle est charmante, cette ouvertare iVime solennité qui fait tressaillir la terre et lescieux! Le lutrin entonne :

« Un petit enfant nous est né )►...

Le visage épanoui par une allégresse qui soudainement en effaça les rides, il chanta de sa voix « sèche et courte )> de roitelet de bruyères :

« Pamdus nahfs est nobis *...

Lui filant, non sans accrocs, les notes graves de sonplain-chant, moi je regardais dans rétendue et étais émerveillé du spectacle.

La bise hurlante qui avait salué mon entrée à Cabrerolles s'était calmée. Le ciel, d*une limpidité d'agate, doucement éclairé par une lune faible, à son premier quartier, épandait sur la nature

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apaisée des lueurs plus blanches, plus transparentes que les mousselines de la vieille aube et du surplis hors de service parmi lesquelles la fée Angéline Bourrel avait promené ses ciseaux.

L'endroit où nous nous trouvions, sorte de promontoire suspendu dans les airs, nous découvrait tout le pays. A droite, à gauche, des masses rocheuses hérissées d'angles en saillie, dont quelquesuns, touchés plus vivement par la lumière nocturne, s'allumaient comme des phares. Des zones obscures, qu'on devinait être des bois touffus de châtaigniers ou de hêtres, se déployaient au.

long des pentes entre ces pitons clairsemés. Par-ci, par-là, des points bleuâtres apparaissaient, tantôt indécis, tantôt

miroitants, selon qu'un rayon ne faisait que les effleurer ou tombait d'aplomb sur eux et demeurait. Des toits de métairies sans doute. Immédiatement audessous de nous, le village éparpillé, diffus au bord d'un ruisseau tapageur, cabriolant par-dessus des vannes, des barrages, toute espèce d'arrêts noyés dans l'argent vif du courant.

— Sais-tu que lo ruisseau de ta paroisse ne me parait pas commode !

— Le Vignon! Il fait plus de bruit que de mal. A la fonte des neiges de TEspinouze et du Marcou, — plus tard, — on le délivrera de ses entraves, car sans celle précaution il envahirait les maisons. A présent, on retient encore Teau pour les roues de nos moulins.

C'est par milliers de sacs que la montagne envoie moudre son orge, son seigle et bien d'autres graines à Cabrerolles...

Les voilà! cria-t-il s'interrompant tout à coup et levant les bras dans la direction de la vallée.

— Qui donc?

— Les botes... Regarde!...

iOÏ LÀBBË KOITKLET.

— Monsieur le curé, Miquel et Jeanne vous attendent à la sacristie, piaula Angoline, de l'intérieur do la salle à

manger.

— J'y vais,.. Excuse-moi, mon ami, me dit-il : si je ne suis pas là, tout marchera de travers, et je tiens, pour Dieu d'abord, pour toi ensuite, à ce que notre fcte de Noël soit aujourd'hui plus belle que Tannée passée, plus belle que jamais.

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