LES TROUPEAUX
Des bruits divers montaient jusqu'à l'esplanade de la cure, mais mon oreille ne percevait rien distinctement. Soudain, dans les parties les plus sombres de la vallée, et des deux côtés au penchant boisé des montagnes, de vagues clartés s'allumèrent.
Ces lueurs, un moment immobiles.
peu à peu. Tune après Taulre, rayèrent la nuit de légers sillons enflammés. Sur le fond noir de l'horizon, on eût cru des étoiles fixes, puis des étoiles filantes.
Des morceaux du sol reçurent des reflets assez vifs de cette illumination subite, eai' mon ceil démêla la forme d'énormes rocailles accumulées et, par un nouvel effort, les branchages nus de toute une foret de châtaigniers.
Cependant, au milieu de cette nature tout à rheure endormie, maintenant réveillée et grouillante, des voix éclataient de plus en plus vibrantes, de plus en plus nettes, mêlées à d^autres voix, celles-ci sourdes, mais longues, mais prolongées. Les échos de TEspinouze noire, de TEspinouze verte, émus, en-
L'ABBÉ ROITELET. lOo
voyèrent vers « le pays des chèvres » , vers Cabrerolles, des résonnances profondes et douces. En vérité, la fête de Noël préludait merveilleusement originale et saisissante dans la paroisse de mon ami Cyprien Coupiac.
Mais où étaient les botes annoncées par Pabbé Roitelet ?
Je les vis enfin.
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A chaque minute, par Tadjonelion incessante de flambeaux nouveau-venus, les ténèbres se faisaient plus claires.
Bientôt, j'aperçus, cheminant sur les deux rives du Vignon, des files non interrompues d'animaux pressés enti'e le courant et les maisons basses du village. D'autres animaux — des chiens sans doute — allaient, venaient à côté
de ceux-ci, les maintenant en colonne serrée. Des jappements fendaient Fair par-ci, par-là, assez rares toutefois.
Au fur et à mesure que les troupeaux, chassés des êtables pour célébrer Noël, gravissaient la côte rude vers l'église, située en contre-haut, derrière le presbytère, je débrouillais la qualité des bêtes. Les bœufs et les vaches, atteints de temps à autre par Taiguillon des toucheurs, me frappèrent d'abord ; puis j^entrevis les moutons et les agneaux, commandés par des capitaines-béliers à l'allure fiôre, glorieuse; puis les chèvres, gardées par des boucs jaloux, importants, au frontal armé de baïonnettes formidables, à la barbiche pointue leur retombant' jusqu'aux jarrets.
im L'ABBÉ ROITELET.
Grâce à la lumière plus intense à chaque pas, c'étaient de splendides reluisements de cornes, de pelages, de museaux entremêlés, et, grâce au silence de cette nuit si pure et sonore dans sa glace, c'étaient des paroles d'hommes et des paroles d'animaux qui me ravissaient, m'enlevaient, me transportaient.
Gens et bêtes venaient assister à la naissance du Sauveur, à « la Grande Naissance », pour rappeler la jolie expression des Cévennes, et les premiers par.
des cantiques, les seconds par des beuglements, des bêlements, des chevrotements, manifestaient , proclamaient leur joie. Chacun chantait à sa façon, mais chacun chantait, et cela constituait, sous le ciel criblé d'étoiles, une
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harmonie incomparable, un concert unique, surnaturel, sublime, comme tout ce que la nature engendre dans sa grandeur et dans sa simplicité.
J'ouïs des pas derrière moi... Coupiac.
— Ah ça ! que vas-tu faire de ce bétail? lui dis-je. Est-ce qu'il assistera à la messe de minuit?
— Certainement.
— Alors, il va entrer dans Téglise?
— Pour cela, non.
— Quel dommage, mon anîi ! Ce serait véritablement Tétable de Betliléem.
L'ABBE ROITELET. Ill
— Aux premiers âges du christianisme, je le sais, des bètes, plus d une fois, furent introduites dans nos temples, qui se fondaient au milieu du trouble, parfois au milieu de la bataille. Le souvenir des sacrifices païens, des animaux immolés sur Tautel, était encore vivant, et, dans la confusion de Tancienne loi et de la loi nouvelle, les Apôtres usaient de la plus large tolérance .
— Des hommes très malins, les Apôtres !
' — A lalongue, l'Église, partout triomphante par les mérites du sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ, en finit avec les derniers vestiges du paganisme et, de siècle en siècle, le sanctuaire profané s'épura. Non seulement les animaux en
furent exclus, mais il fut interdit, pour éviter des scandales trop fréquents, d'y boire et d'y manger, car les pèlerins, qui souvent arrivaient de pays éloignés, avaient pris Thabitude d'y ouvrir leur besace pleine et de s'y réconforter. Un Concile de Tours... de... de... La date m'échappe...
— Si cela ne devait pas t'ennuyer, mon cher Coupiac, nous laisserions le Concile de Tours en question, et tu me dirais ce que tu comptes faire des troupeaux de CabreroUes durant la messe de cette nuit ?
— Ils demeureront groupés autour de l'église, dont, malgré le froid, pour céder à un antique usage, la porte ne sera pas fermée; ils entendront les hymnes du
lutrin et « réchaufferont de leur haleine », comme le veut la légende pieuse de nos contrées, le divin Sauveur dans la crèche. Du reste, à la fin de la première messe, par la voix de nos bouviers, de nos chevriers, de nos bergers, de nos « pillards », au nombre de plus de deux cents, le bétail de CabreroUes t'édifiera lui-même sur ses intentions.
— Je serai fort curieux de les connaître...
lu LAB6É ROITELET.
— Monsieur le curé, intervint un pelit vieux, qui surgit sur la terrasse^ ma fille et mon gendre sont prêts, et, sil vous convenait de commencer Toflice...
— Nous vous suivons, Targan, répondit Coupiac.
II me prit la main^ me la serra énergiquement, m'entraîna.
LÉTABLE DE BETHLÉEM
L'église, un pauvre édifice lézardé, décrépit, sans caractère, avec un clocher maigre, dont quelque coup de foudre avait tronqué la flèche, jetait du feu par toutes ses fenêtres.
Les paysans, dans leurs plus beaux habits, bâton en raain; les paysannes, dans leurs plus riches atours, jeannette
au COU, fichu retenu par des épingles à grosse tète de verre, arrivaient par groupes de trois, de cinq, de dix. Les jeunes gens bavardaient, badinaient, taquinant les filles de la voix et du geste ; les vieux et les vieilles, recueillis, chantaient des cantiques- Je saisis au passage cette strophe en patois cévenol chevrotée par une femmelette grêle et mince comme une paille, pUée en deux sous le poids des ans, marchant à pas glissés :
< .Y^i dé youé ptu bélo que lou chour,
Nei que me saoubo, Xei dé Noué, yeou fatmarai iouchour E té cantarai jusqu^i Vaoubo... >
Autrement dit :
« Nuit de Noël plus belle que le jour.
Nuit qui me sauve,
Nuit de Noël, je t'aimerai toujours Et te chanterai jusqu'à l'aube... »
Une corbeille, emplie de cierges d'une cire jaune, grenue, presque noire, était disposée au seuil de l'église. Chacun des assistants plongeait la main, prenait un cierge, l'allumait à une lanterne accrochée à Tun des battants de la porte, puis entrait.
Cependant, les bètes débouchaient par une ruelle étranglée, entre deux masures réunies par un arceau étroit, sorte de portail de la vallée ouvert sur le village. Je ne pus m'empècher d'admirer les bœufs superbes, hauts et solennels, frayant la marche à la colonne qui se ruait. Ils avançaient par couple, lentement, posément, le panache de la queue
étalé, la croupe miroitante, le mufle levé, laissant filtrer de leurs babines humides, avec des fils d'argent plus ténus que des fils de la Vierge en automne, des murmures qui ressemblaient à des balbutiements. Assurément, ils chantaient leur noël, eux aussi.
— Les attelages des Brèdes, les plus robustes de ma paroisse et de bien loin dans TEspinouze, me glissa Coupiac, ^enflé d'un orgueil subit.
Il fit trois pas, et appliquant sa menotte enfantine tour à tour entre les (Cornes des deux premiers animaux :
— Holà, Jacquou ! . • . Holà, Bléreau ! . . . Les bœufs, qui, à n'en pas douter,
•connaissaient les caresses de M. le curé, les appréciaient intimement, demeure-
làQ LABBÉ ROITELET.
rent plantés. A cette halte, la cohue des troupeaux de CabreroUes, le passage barré, s'arrêta d'un bloc.
Coupiac s'avança vers un grand garçon d'une vingtaine d'années, beau avec son chapeau de feutre noir à larges bords, ses cheveux blonds lui tirebouchonnant sur les tempes en oreilles de chien, son aiguillon lui dépassant la tète, son costume de serge verte étoile de boutons de métal.
— Valros, lui dit-il, range tes bètes aussi près que tu le pourras de Téglise.
C'est le tour de ton bétail, cette année, d'occuper la meilleure place pour « réchauffer Notre-Seigneur >.
— Allons, poursuivit-il en s'adressant à moi.
— Est-ce le Valros de Taigle? lui demandai-je.
— Oui, Justin Valros^ — le Valros de l'aigle qui m'a cueilli Tœil gauche comme une prune. Il n'est plus « pillard » aux Brèdes à présent, il y est bouvier, et bouvier fort entendu... Malheureusement...
— Malheureusement?
— Un peu trop enragé à courir après les mauvais cotillons de la paroisse.
— Il y en a donc, à CabreroUes. de mauvais cotillons ?
— Le péché est partout,
— Et tu le sermonnes, toi, Justin Valros?
— Avec miséricorde... Que veuxrtu?
ce garçon est en fleur d'âge, et je ne puis
4ià L'ABBÉ ROITELET.
lui en vouloir si, par-ci, par-là, il casse son licol... Ah! les femmes, mon ami, les femmes î...
— Tu les connais?
— M'en préserve le ciel !
11 me laissa avec le petit vieux de la (errasse, Guillaume Targan, qu'il chargea de me conduire à ma place, dans le chœur.
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L'église, dont toutes les chaises, tous les bancs, tous les tabourets étaient occupés, bruissait comme une immense ruche. On chantait au lutrin, on chantait clans les chapelles latérales, on chantait dans la nef, on chantait dans les tribunes. Parfois, un cri passait par-dessus la tonalité générale, montait, et, selon qu'il était parti du poumon épuisé d'une
m LABBÉ ROITELET.
vieille femme ou du gosier neuf irunc fillette, s'assourdissait vite ou allait jusqu'aux voûtes "pour y éclater en une fusée de notes aiguës.
Du reste, le petit vaisseau, mis en vibration par mille ou quinze cents voix, résonnait pareil à quelque gros instrument un peu rude, un peu détraqué, — à quelque orgue de Barbarie énorme dont un pauvre diable invisible aurait tourné la manivelle à tour de bras. Un mot revenait sans cesse à travers ce concert baroque, désordonné, accompagné par les animaux du dehors, soutenu par les sonneries de la cloche de la paroisse lancée à toute corde :
« Xoué!. . .Noue!. . . Noël ! . . . Xoël ! ... » Mais quatre garçonnets en surplis de
percaline, leur tignasse ébouriffée recouverte de la calotte rouge, un encensoir fumant aux doigts, sortirent de la sacristie. Un homme vigoureux, à la barbe fourchue, affublé d'une dalmatique de diacre, s'appuyant sur un long bâton de pèlerin orné d'une gourde avec filet à grelots d'argent, suivit les acolytes ; puis, derrière lui, parut ime femme jeune, mince, blanche, ses cheveux d un blond cendré libres au long du cou, tenant un nouveau-né blotti dans son sein; puis, enfin, se montra l'abbé Cyprien Coupiac, très grave, perdu dans une antique chasuble ramagée de fleurs rouges à tiges grêles enchevêtrées. M. le curé allait à pas timides, circonspects, portant le calice abrité sous son voile avec
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une pompe qui le raidissait comme un pieu de la tète aux pieds.
Le silence se fit tel qu en Tintérieur du sanctuaire une seule petite voix tremblée d'agneau, filtrant par un trou des murailles, salua l'officiant en train de gravir les marches vers le maîtreautel.
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La mosso de minuit se disait, et les chantres, V Introït répété deux fois, selon la Rubrique, venaient d'attaquer d'ensemble le Kyrie Eleison, que je n'avais pu détacher encore mes yeux du tableau très captivant de la sainte Vierge, de TEnfant-Jésus, de saint Joseph, installés dans la grotte qui figurait Tétable de Bethléem.
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Cotte grotte, réalisée à peu de frais, était tout simplement le dais de la paroisse, le dais hissé sur ses quatre bâtons fourrés de panne, recouverts, pour la circonstance, d'épais rameaux de houx aux prunelles rouges et de l)ranchettes de buis aux pendillons cornus, La vieille soie du baldaquin, élimée, éraflée par un trop long service, défraîchie, bordée d'un galon aux nuances passées, transparaissait, de-ci, de-là ; mais ses tons amortis, loin de choquer dans la violence des verdures environnantes, se mai*iaient on ne peut mieux avec elles, et formaient un cadre merveilleusement approprié aux figures exposées là.
Jeanne Miquel avait attiré tout de suite mes regards ; elle les retint. Le Cor-
rège seul aurait su peindre cette tète dans son charme attirant, dans sa blancheur diffuse, nuageuse, incomparable* Cette paysanne, dont le moindre mouvement trahissait la grâce native, debout de toute sa taille — un peu au-dessus de la moyenne, — vêtue de l'aube blanche, enveloppée de la lueur dorée des cierges, s'élançait du milieu des buis et des houx, lustrés comme des glaces, semblable à un beau lis épanoui. Nul mot ne donnerait l'idée du recueillement quasi céleste de toute sa personne. On n'en pouvait douter, elle était très pieuse, car sa piété seule, lui ayant, pour ainsi dire, pétri les membres après lui avoir pétri l'âme, était capable de lui communiquer cette attitude de chasteté idéale,
IHO L ABBÉ ROITELET.
lie surhumaine candeur. Du jour où M. le curé Coupîac l'avait désignée pour représenter la sainte Vierge à la messe de minuit, Jeanne Miquel était entrée dans son rôle, s" en était emparée dévotement, et elle le jouait à faire croire <ju'elle ne le jouait pas, qu'elle méritait d'être la mère du Sauveur des hommes, qu'elle Tétait devenue en pleine et franche réalité.
LA SAINTE FAHILLE
L'officiant entonna le Gloria in exceU
sis, puis descendit les marches de Tautel. Pour se conformer au cérémonial des « Solennités majeures », M. le curé alla s'asseoir dans sa haute stalle de châtaignier, contre la muraille du chœur.
Le lutrin, alternant avec les fidèles, poursuivait Fantienne :
« ... Et hominibus honœ vohoitatis... »
A ce moment, il se produisit un remueménage dans FÉtable de Bethléem :
Pierre Miquel, planté comme un baliveau^ aussi raide dans sa dalmatique que dans une cuirasse, porta son bourdon de pèlerin en avant, se pencha vers sa femme pour lui murmurer deux ou trois paroles. Celle-ci, dont les lèvres occupées par le Gloria qu'elles balbutiaient, — dans sa situation privilégiée, elle n osait les chanter avec les assistants, — ne répondit pas à son mari, mais lui adressa le plus aimable des sourires. Le paysan des Borderies, incontinent, s'échappa de la grotte. Il reparut une seconde après, tenant,
cramponné aux doigts, un lourd escabeau de chêne qu'il déposa à côté de Jeanne, toujours aimable et souriante.
Mais le lutrin tout à coup élève le ton, et les botes de CabreroUes, de plus en plus nombreuses au dehors, accompagnent l'hymne de toutes leurs voix.
C'est le « Qui tollis peccata mundH... »
Tandis que les notes de cette prière fendent les voûtes à les faire crouler, moi, attentif, uniquement attentif à la sainte Vierge, à l'Enfant-Jésus, à saint Joseph, je perçois ce dialogue, sorte de susurrement d'amour tombé du paradis en cette nuit d'universelle délivrance, d'universelle joie :
— Assieds-toi, ma Jeanne si jolie,
soupire Miquel.
— Jo ne suis point lasse... J'ai notre mignon dans les bras.
Puis elle ajoute tout de suite :
— X'est-il pas vrai qu'il est beau, notre mignon chéri?
— Il est beau pareillement à Notre- Seigneur dans sa crèche, à BethléenK quand il y naquit.
— C'est toi qui me Tas donné, aux Borderies.
— Non, c'est toi qui me Tas donné, aux Borderies..,
— Il te ressemble tant !
— Non, non, c'est à toi qu'il ressemble, comme une goutte d'eau pure ressemble à une goutte d'eau pure ! Je suis un loup et tu es une agnèle. Tu es plus douce que le miel du rucher!
— Le petit sera robuste à Tégal de toi, vaillant à l'égal de toi, délibère à.
l'égal de toi,.. Il a tes yeux, — deux grosses mûres des haies.
— Non, non, ses yeux sont bleus pareillement à la fleur du lin, pareillement à tes yeux...
— Je te promets qu'ils noirciront.
Et, son cœur faisant un bond pardessus le baby :
— Durant cette battue aux loups, parmi les campagnes de Tirebosc, cette battue si longue, tu as pensé à moi plus d'une fois... peut-être?
— Toujours à toi, toujours...
— Me reviens-tu, au moins, avec la môme amitié?
— Ce n'est pas la même chose, ma
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Jeanne, des Borderies de Guillaume Targan et de Bernade Targan... Oh!
non, ce n'est pas la même chos.e...
— Tu me fais peur. .•
— N'aie peur,.. Elle est plus forte, mon amitié, cent fois plus forte à présent quà mon départ... N'est-ce pas que Ton croirait que ça augmente toujours, le cœur, quand on aime?
« ... Dei Paris. Amen!,.. » chantait, en un unisson terrible, l'église, arrivée aux dernières syllabes du GIoHa.
L'abbé Coupiac, précédé des acolytes, s'achemina de nouveau vers le maître-autel, les mains étroitement appliquées Tune contre Tautre dans toute leur longueur, le bout des doigts lui touchant le menton.
Depuis que Jeanne était assise, je la voyais mieux. Je l'avoue, attiré par un spectacle aussi aimable qu'inconnu, j'avais un tantinet rapproché ma chaise du dais. Maintenant, « je jouissais »
plus que de la vue de Miquel et de sa femme, — car c'était une jouissance, — je jouissais également de celle du baby, un joli paquet blanc dans
les bras de sa mère, un éblouissant paquet de neige en une combe perdue de FEspinouze ou du Marcou.
A la longue, mon œil, fouillant profond, démêla la figurine de Tenfant, d'une fraîcheur de lilas et de roses broyés ensemble, des traits à peine formés emprisonnés en un béguin illustré de broderies, aux brides trop larges flottant sur le maillot. Son front, un peu fuyant, m'apparaissait comme un menu grain de mil, tout brillant, tout doré.
Les yeux demeuraient clos. 11 dormait dans la sérénité divine où dut dormir Jésus à Bethléem.
L'église ronflait, les alentours de Féglise ronflaient; lui, empli du paradis qu'il quittait à peine, n'attendait rien
des hommes, rien des animaux, rien de la terre, ne se réveillait pas. Une de ses menottes, avec des doigts minces, un peu renflés à leur point d'attache, fins au bout comme des pailles, se détachait au milieu des langes et, par l'effet d'un pli des étoffes, retombait en avant avec grâce. Les ongles, microscopiques, avaient des reluisements étoiles.
On eût cru cinq diamants lancés d'en haut dans le tabher de Jeanne Miquel par quelque théorie d'anges célébrant en rond la naissance du Rédempteur.
« Un petit enfant nous est né! un petit enfant nous est né! Parvulus natus est nohis! » chantait-on dans la hauteur des cieux.
La sonnette de l'autel tinta trois
liO L*ABBÉ ROITELET.
coups. Un tumulte eut lieu dans les chapelles, dans les tribunes, au fond de la nef. Celait l'instant solennel de r « Élévation ». La prosternation devint générale et dans le chœur et dans la grotte.
Je pUai les genoux à mon tour.
Il était temps : rofficiant, s'étirant sur la pointe des orteils pour se grandir, élevait Thostie au-dessus de l'autel de toute la longueur de ses bras. Gens et bètos s'étaient tus brusquement, comme par miracle. Avais-je avancé un peu plus ma chaise de l'Étable de Bethléem? Je Tignore. Le fait est que, la sonnette frappant toujours ses tintements , un à un , très espacés , et les assistants tenant toujours la tète
L'ABBÉ ROITELET. lit
inclinée, Miquel me souffla ces mots :
. — Vous savez, monsieur, que chez nous, on a mis tout à feu et à sang en votre honneur.
— En mon honneur?
— Ne m'avez-vous pas promis de venir réveillonner aux Borderies !
— C'est vrai... Mais peut-ôtre M. le curé...
— Lui ne peut faire réveillon à cause des deux messes qu'il aura à dire après celle-ci. . . Mais je l'ai prévenu, et il nous rejoindra à la ferme dans la journée, une fois les offices finis... D'ailleurs, pour ce qui vous regarde, notre chambre tapissée, « la chambre de Monseigneur », a été arrangée à votre intention... 11 est convenu, avec M. le curé
Ui L'ABBÉ ROITELET.
et avec M"' Angéline. que vous prenez gito aux Borderies...
— monsieur, venez, venez, je vous en prie!... intervint doucement Jeanne Miquel qui, s'étant remise debout pour gagner son escabeau, s'arrangea pour me parler.
Elle ajouta, les yeux pudiquement baissés :
— Nous sommes si heureux, aujourdhui!
Il ne me fut pas permis de lui répondre. Coupiac, de Fautel, ayant perçu de vagues bruits, dirigea soudain vers moi son œil unique, son œil ellVayant de cyclope, et son regard, reproche timide à mon adresse, referma ma bouche qui s'entr'ou^Tait.
JUSTIiM VALROS
Il y a peu d'années encore, dans nos montagnes reculées, la fôte de Noël ne différait guère, au point de vue des obligations religieuses, delà fête de Pâques, et tel qui communiait, qui « recevait le bon Dieu », pour parler comme là-bas, le jour de la Résurrection, se serait fait scrupule de ne pas « le recevoir » le jour de la Nativité.
Aussi ne fus-je pas étonné le moins du mondoy après le chant de VAgnus Deiy lancé aux voûtes à trois reprises par le lutrin, de voir l'officiant ouvrir le tabernacle, en retirer le saint-ciboire, et, précédé de la file des acolytes, chargés des candélabres allumés sur les gradins do Tautel, se diriger processionnellement vers la Sainte-Table, encombrée de bout en bout.
Cette Sainte-Table, lourde balustrade de châtaignier massif séparant le chœur de la nef, était décorée, dans toute sa longueur, d'un napperon étroit retenu par des clous à tète luisante. L'épaisse boiserie craquait sous Faffluence des communiantes et des communiants empressés, se bousculant même un peu
pour découvrir, sur la margelle de pierre, une place à leurs genoux.
Les femmes se trouvaient là plus nombreuses que les hommes et les jeunes gens. Toutefois, parmi les coiffes en percaline des vieilles, — des coiffes hautes, serrées par un bandeau noir; parmi les bonnets de batiste des jeunesses, — des bonnets plus bas, de forme moins surannée, agrémentés de rubans aux vives couleurs, on comptait des files de quatre, de cinq paysans de tout âge, do toute mine. Les uns montraient des toisons hérissées, brunes ou blondes ; les autres, des chevelures grises ou blanches; quelques-uns, — rares ceux-là, — des crânes dépouillés, couturés, aux arêtes saillantes, pareils à des fragments
(le roc de TEspinouze ou du Marcou, av43c des paillons de mica, des points de lumière disséminés aux tempes, sur la nuque, à la naissance du cou.
Soudain, furetant de Tœil à la ronde, j'aperçus à trois pas Justin Valros, superbe sous sa chevelure rousse, comme matelassée tant elle était épaisse, sa chevelure qui lui mangeait le front, Téborgnait d'une couronne d'anneaux pendants. A travers ce voile vaporeux, transparent, ses joues, pareilles à des fruits mûrs, apparaissaient duvetées d'or. L'ancien « pillard » des Brèdes, promu bouvier depuis peu sans doute. — il marquait vingt ans à peine, — l'ancien « pillard » des Brèdes, penché sur la nappe de la Sainte-Table, la rele-
vant de ses mains jusqu'à se cacher le menton, avait un air contrit d'une candeur adorable.
Comme Valros se trouvait placé à l'extrémité gauche de la balustrade, — tous les privilèges, tous les bonheurs sont pour la jeunesse, qui a la grâce irrésistible, la force irrésistible, — il « reçut le bon Dieu » le premier. En lui donnant l'hostie, « la chair et le sang de Jésus- Christ », le visage austère de Coupiac sembla s'éclairer d'un sourire. Peutêtre mon ami, involontairement, pensait-il à l'aigle blessé découvert dans le roncier des Brèdes, et, touché à l'àmc devant la piété angélique de ce beau jeune homme, l'auteur de ses maux, le couvrait-il d'un nouveau pardon.
lis L'ABBÉ ROITELET.
La cérémonie de la communion terminée à la Sainte-Table et chacun ayant repris sa place dans les chapelles, dans les tribunes, dans la nef, l'officiant fit quelques pas vers le marchepied de l'autel; puis, les lèvres balbutiantes, demeura planté au milieu du chœur dans la fulguration des candélabres inclinés sur lui.
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Pourquoi ne gravissait-il pas les marches vers le tabernacle?
Tout à coup, l'abbé Coupiac tourna à gauche, s'acheminant vers la grotte de Bethléem, à travers les feuillages de laquelle filtraient les fumées claires, parfumées,' de quatre encensoirs disposés aux quatre angles du dais. Jeanne et Pierre Miquel se tenaient là prosternés à deux genoux, un peu vagues, un peu noyés dans les nuages de l'encens, assez distincts toutefois pour qu'on pût juger de leur foi, de leur sincérité, de leur abandon en Dieu.
Le gracieux spectacle !
Ce n'était pas un tableau rutilant d'Allegrii ce peintre de la chair, ce peintre païen, le plus païen peut-être de la Re-
naissance, qui frappait mes yeux; c^était une page naïve de Jean Van Eyek, ce peintre de Fàme, ce peintre chrétien, comme le furent certains Primitifs avec^ sublimité. Les personnages avaient des attitudes empruntées, les costumes étaient bizarres, mal ajustés, mais les figures!... Quelle pureté raAissanle sur les fronts! quelle lumière rayonnante dans les yeux î quelle chasteté partout répandue, de la pointe des pieds à la cime des cheveux !
Mais Guillaume Targan, lequel semblait, lui aussi, comme sa fille et son gendre, remplir un rôle en cette messe extraordinaire de Noël, — le rôle compliqué de maître des cérémonies, — se tenait contre l'un des portants du dais.
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