HP
^ntrc la saînU' Vierge H saiiU Joseph rtUbUs éur Jeujs Ê.ii.u,ii>*jiL& âti hcau mitîeii de cette manière d'autel arrangé par Targoii, Coupinc di^jiosa If saint-çiiiair^ fennec [Wpasc ISL)
une petite table accrochée aux doigts.
Coupiac demeurant fixe, en attente devant Jeanne et Miquel absorbés dans « TActé de Contrition » , le vieux paysan entra dans la grotte et, tout au fond, sous des ramilles formant couronne, installa sa petite table, qu'il recouvrit d'un lambeau de soie frangée d or.
M. le curé sortit de son immobilité de statue. Il pénétra à son tour dans ré table de la Nativité glorieuse et, entre la sainte Vierge et saint Joseph rétablis sur leurs escabelles, au beau milieu de cette manière d'autel arrangé par Targan, déposa le saint-ciboire fermé.
Ses mouvements étaient lents, compassés, empreints d'un respect dont aucune expression ne donnerait Tidée.
iôi L*ÀBBÉ ROITELET.
Après une longue génuflexion devant les saintes Espèces, il fit face aux assistants et leur jeta ce simple mot :
— Allons!
La multitude des fidèles, le nez au sol, courbée à la € Communion » comme à r « Élévation », se redressa d'un élan unique, se trouva debout, encombra le passage ménagé entra les rangs de chaises, marcha vers le chœur,
— Le cantique ! clama Coupîac.
A ce commandement, de mille poitrines à la fois jaillirent, enlevés dans un air de triomphe, un air où passaient les éclats enthousiastes de Yln exitu Israël, — le chant de la délivrance du peuple dlsraël fuyant la terre d'Ég^-pte, la terre de captivité, — de mille poi-
L'ABBÉ ROITELEIT. ^53
trînes à la fois jaillirent ces quatre vers d'^un noël fameux aux Cévennes :
« Habitants de Jérusalem,
Votre Rédempteur vient de naître;
Accourez devers Bethléem
Pour l'adorer et le connaître... »
JEAIV ET JEAIVIVE
Tandis que le monde entier des fidô~ les, emporté d'allégrease, débordait la barrière de la Sainte-Table étalée à tous battants, envahissait le tfhœur jusqu'au marchepied du maître-autel, tJuillaume Targan, avec un brin de genêft enflammé au brasier d'un encensoir, allumait quantité de cierges en l'intérieur de
i56 L ABBÉ ROITELET.
rÉtablo de Bethléem. Le dais paroissial resplendit, les vieux ors de la chasuble de M. le curé, de la dalmatique de Pierre Miquel eurent des reluisements sourds, et le saint-ciboire en vermeil, à travers son voile aminci par la longue usure, laissa filtrer de vagues lueiurs.
L'officiant lera la main Aers la foule, dont les chants cessèrent aussitôt.
— Mes frères, dit-il, avancez deux à deux, posément et très respectueusement. Songez que Dieu réside ici en plelnt réalité, et qu'en venant vous prosterner devant le Fils, qui, en cette nuit bénie, daigne descendre sur la terre pour notre salut, c'est devant le Père lui-même que vous vous prosternez.
Et, montrant le saint-ciboire, auréolé de rayons amortis, il ajouta :
— Oui, mes très chers frères, oui, mes bons amis. Dieu est là, et ce lieu mérite qu'on en approche avec crainte, car « ce lieu est terrible » , ainsi qu'il est écrit aux Livres Saints, « terrïbilis est locus iste »... Maintenant, « venez àTadoration et réjouissez-vous, Venite, adoremus et ea^ltemus! »
Targan, enflé de son autorité de maître des cérémonies, d'un geste sévère contint, disciplina la tourbe se ruant pêle-mêle vers Bethléem,
— Granel, Bajbine, marchez les premiers, murmura-t-il, modérant Fardeur d'un vieillard trop empressé et de la mignonne femmelette âgée qui, tout à
IS8 L ÀBBÉ ROITELET.
1 heure, chantait en entrant dans Téglise :
A» dé Soué pms bélo que hu cMour...
Nuit de Noël plus belU que le jour... •
Granel courba son échine un peu raidie, Balbine s'inclina de toute sa personne maigrelette mais souple encore ; puis, après une seconde d'ébaliissement devant TEnfant-Jésus, devant la sainte ^'ierge, devant saint Joseph, immobiles tous trois, figés dans leur dignité céleste, ils firent une génuflexion des plus gauches et s'en allèrent, répétant aussi haut (jue leur gorge tarie par les ans le leur permettait :
« Habitants de Jérusalem^ Voire Rédempteur rient de naître ; Accourez devers Bethléem, Pour l'adorer et le connaître... »
L'ABBÉ ROITELET, m
La moitié de la paroisse, silencieuse, fervente, recueillie, avait fléchi le genou, lorsque Guillaume Targan, tout aise d'avoir réussi à introduire quelque ordre dans les rangs, à former une colonne unique qui s'acheminait sans bruit vers la grotte, abandonna son poste contre un des bâtons du dais et vint me trouver dans ma stalle.
— Monsieur, me murmura-t-il d'une voix très humble, c'est le moment pour moi de sui^Te le monde et d'adorer à mon tour...
— Vous avez raison, Targan : votre fille est si jolie !
— Et mon petit-fils donc?
— On croirait TEnfant-Jésus luimùnie.
— Savez-vous ce que vous devriez faire, monsieur?
— Quoi, Targan?
— Vous devriez venir adorer, aous aussi.. •
— Certes ! si cela peut vous ôtro agréable !
— M. le curé Coupiac serait si content!
— Tout de suite alors, tout de suite...
Nous prenons la queue. Nous sommes
les derniers. Le propriétaire des Borderies, ravi de m'a voir entraîné, se frotte les mains à s'entamer Tépiderme.
— Voyez-vous, monsieur, me dit-il, en cette messe de minuit, si belle cette année, une chose me semble tout à fait surprenante.
— Quelle chose?
— La sagesse de notre enfantelet des Borderies. A la ferme, si ma Jeanne passe une heure et demie, deux heures au plus sans l'approcher du sein, il crie comme un brûlé, et ses yeux laissent couler des larmes plus grosses que les pois chiches de chez nous. A présent, voici près de trois heures que nous Ta-
IGi L*ABBÉ ROITELET.
VOUS porto à réglise, et il ne pleure ni ne réolamo. Certainement, le bon Dieu veut Vi^ pour que l'office ne soit pas troublé ; mais notre mignon aussi veut ta ù cause du bon Dieu,*,
— Comment Fappelez-vous, votre onfantolet des Borderies ?
— Ah ! monsieur, il y a eu une fanuuise lutte entre ma fille et mon gendre, lorsqu'il s'est agi de donner un nom à notre petiot. Elle, qui a une amitié forte pour son mari, ^ qui ne le voit pas où il est posé », comme on dit à Cal)rerolleSy tenait pour que le nouveau-né s'appelât Pierre: mais lui, qui s'occupe toujours de sa femme, qui la suit du ca^ur partout où elle se trouve, qui, aux champs, ne sait pas besogner sans
la voir, la sentir à son côté, a voulu qu'il s'appelât Jean. — « Il me semble que je Taimerai davantage s'il porte ton nom », lui a-t-il chanté en fin de compte...
— Et votre fille, qu'a-t-elle répondu à cela?
— Elle a embrassé Miquel.
— C'est la meilleure façon pour une femme de clore la bouche à son mari.
Le chœur se vidait de plus en plus.
Il ne restait guère pour l'adoration, Targan et moi compris, qu'une vingtaine de personnes. Coupiac, toujours en faction devant le saint-ciboire, m'aperçut, et ses traits sévères se détendirent, eurent un épanouissement.
Ciel! un petit cri, tout à fait comparable au cri d'un jeune bouvreuil pris
461 LABBË ROITELET.
à quelque tendue sous bois, sort de rÉtable de Bethléem, vibrant, désolé.
Le fermier des Borderies, atteint, me regarde, inquiet, frissonnant.
— Ah! monsieur, gémit-il, j'ai parlé trop vite de la sagesse du petiot, Jean s'éveille. Ça ne va pas être commode de le calmer.
— Il a faim, peut-être...
— Certainement que s'il pouvait téter un brin!...
— Pourquoi ne téterait-il pas?
— Y pensez-vous, monsieur! La messe de minuit n'est pas finie...
— Chut! soupire M. le curé, que nous touchons presque et qui nous a entendus.
L'ABBÉ ROITELET. 16d
Le dernier couple de paysans, ayant accompli sa prosternation, se releva et partit. Nous nous trouvifons face à face avec saint Joseph, la sainte Vierge, FEnfant-Jésus.
Hélas! ce pauvre Enfant-Jésus, il pleurait des larmes énormes, de vraies larmes humaines, grosses, en effet, comme les pois chiches de CabreroUes.
im LABBÉ ROITELET.
— Je venais d'en manger et en avais apprécié le volume.
En vain Pierre Miquel, fort contrarié (le l'algarade, se pencha-t-il sm* le baby, Tappela-t-il par son nom, lui parla-t-il tendrement; en vain Jeanne Miquel, bouleversée, berça-t-elle doucement le poupon dans ses bras, lui murmurant d'une voix chantonnante ce refrain des nourrices de nos pays : — « Dô, dô, l'enfant dô, l'enfant dormira bientôt... » ; en vain le vieux grand-père, ému jusqu'à en pleurer, toucha-t-il à plusieurs reprises du bout de ses doigts les joues, le menton de son petit-fils, — caresse qui lui avait réussi sans doute plus d'une fois, — Jean n'en persista pas moins dans ses complaintes, dans ses
réclamations d'un caractère de plus en plus perçant.
La situation était dramatique. Le visage de la jeune mère me frappa. Il avait revêtu une expression d'angoisse horrible, et il me parut que des gouttelettes minuscules de sueur, — une poussière brillante de diamants, — lui parsemaient le front et le cou. Ses yeux demeuraient mi - clos , mais les cils d'or, longs, soyeux, en étaient mouillés.
Le petit continuait à se désoler.
Jeanne Miqucl n'y tint plus : le chagrin de son enfant lui communiquant tous les courages, elle osa, ayant au préalable porté un peu en avant son poupon, son joHpaquet de neige, — envoyer vers
M. le curé, morne, fatidique, un regard qui fut un appel désespéré.
— Donnez-lui le sein, répondit Coupiac, touché aux entrailles.
Il se détourna aussitôt, se prosterna devant la table où reposait le saintciboire, dans le coin le plus enfoui de rÉtable de Bethléem.
Alors, en ce misérable sanctuaire de nos Cévennes dénuées, je fus témoin d'un spectacle rare. Rien ici-bas ne saurait prévaloir contre la nature humaine, et, quand la nature humaine, souveraine de tout et de tous, élève la voix, il faut céder, obéir. La religion elle-même, cette création très haute édifiée comme un espoir, comme un abri entre terre et ciel, la religion elle-même se départ de
L'ABBÉ ROITELET. m
ses rigueurs quand il convient, et je sus gré à mon cher Coupiac, cet ami des oiseaux qui devait être Tami des enfants, d'autoriser la nourrice à allaiter son nourrisson durant la messe de minuit.
En Judée, dans Tétable où naquit le Sauveur, la sainte Vierge n'avait pas dû se conduire autrement que Jeanne, et.
Jeanne, offrant son lait au Jésus de CabreroUes, ne faisait que se rapprocher de plus en plus du personnage quasi divin qu'il lui était incombé de représenter.
Du reste, chacun des mouvements de cette jeune paysanne, ravissante en son déguisement d'un arrangement maladroit, priniitif, fut empreint d'une chasteté adorable. Tout ce qui est simple
ost noble, pur, beau, et Jeanne Miquel, écartant l'aube blanche, déliant les cordons de son corsage, présentant un télin bien rond, bien lourd, aux lèvres rosées de Jean, fut d'une simplicité qui la rendit incomparablement noble, incomparablement pure , incomparablement belle. Ses yeux, emplis d'une lumière douce et tendre, couvaient le baby, qui ne criait plus, ne se démenait plus, appliqué à sa besogne de nature, s' abreuvant aux sources de la vie et s'en donnant à bouche que veuxtu. L'admirable antienne, le suWimo hosanna que cette lactation dans PÉtable de Bethléem de la paroisse de CabreroUos, en mon âpre pays cévenol !
— Écoutez, monsieur, écoutez ! me dit Targan, attendri.
J'écoutai et j'entendis des sifflements discrets et courts.
C'était Jean, aspirant avec ardeur, avec voracité, de, toutes ses forces. Non seulement le grand-père tensiit l'oreille attentive à ce susurrement très distinct dans la grotte, lyais Miquel avait fait un pas et s'était penché en avant pour ouïr.
A cette époque, j'avais le bonheur de posséder ma mère; brusquement, je pensai à elle, à tout ce qu'elle m'avait donne, à tout ce que je lui devais, que je ne lui rendrais jamais, et des larmes m'inondèrent à flots.
Je ne me souviens guère si je fis ma génuflexion devant notre Sainte Famille
17i L'ABBÉ ROITELET.
de Cabrerolles, « le pays des chèvres ».
Guillaume Targan, dont je sentis la main sur la mienne, m*avait mené sans doute à Tadoration.
Quand je revins de mon trouble subit, irrésistible, Coupiac, debout au milieu de la grotte, l'hostie consacrée entre le pouce et l'index, administrait la communion à Jeanne et à Miquel qui, cantonnés dans leur rôle, n'avaient pu la recevoir avec la foule.
« — Que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, murmurait-il, garde votre
m L'ABBÉ ROITELET.
âme pour la vie éternelle : Corpics Domini nostri Jesu-Christi custodiat animam tiiam in vitam œternam.
Amen. »
L'officiant sortit de TÉtable de Bethléem. 11 remonta les trois marches vers le maître-autel.