LE IWOÉL DES BÉTES
La messe de minait lirait à sa fin.
Après avoir prononcé Vite, missa est, Coupiac prit dans ses mains le tableau en carton où est imprimé l'Évangile selon saint Jean, qui clôt Toffice, et articula, scandant en quelque manière chaque mot :
a In principio erat Verbmn... »
Tandis que Tofficiant achevait les graves paroles de TÉvangéliste , des torches, quantité de torches, — celles que, du haut de Tesplanade du presbytère, j'avais vues éclairant le chemin des troupeaux de CabreroUes au long du Vignon, — parurent au fond de Téglise, dont les murailles rougirent et fumèrent.
Des bruits, des chuchotements, des propos nous parvenaient jusque dans le chœur. M. le curé poursuivait sans interruption, ne témoignant ni surprise ni ennui.
— Que signifie ce tapage? demandai-je à Targan.
— Monsieur, me souffla-t-il, à présent, ça va être le tour du noël et de la bénédiction des bètes.
— Est-ce que les bêtes vont venir adorer, elles aussi ?
— Oh ! que non, monsieur ! ça ne conviendrait pas ..
— Alors?...
— Si c'est un effet de votre complaisance, attendez tant seulement cinq minutes.
Il me quitta pour assister M. le curé qui, au lieu de rentrer dans la sacristie et d'y dépouiller ses vêtements sacerdotaux, selon la pratique habituelle, commençait à se déshabiller à l'un des coins du maitre-autel. Targan l'aida à déher les ganses de la chasuble, à dénouer le cordon blanc qui retient l'étole croisée, à détacher le manipule épingle au bras gauche, à revêtir une chape à fleurs
rouges Apanouîes sur un fond blanc défraîchi, mangé.
La lèto engoncée dans le haut pK de cette antique richesse paroissiale, qui lui encadrait le visage d'une bordure d'or presque noir, non sans éclat par-ci parlà, Coupiac, les membres raidis sous les retombées de l'étoffe lourde qui Tenveloppail bien au delà des talons, était splendiile à voir. Son masque ravagé, brun, terreux, le faisait ressembler à je ne sais quel Mage pittoresque échappé de rexirème Orient, à je ne sais quel personnage hiératique descendu d'un tableau byzantin. Si menu, si naturellement entravé, comment parviendrait-il à marcher sous cette carapace étince- " lante qui, engouffrant tout rhomme, ne
laissait pas même deviner ses pieds ? Et ses bras, qu'étaient-ils devenus? Par quel effort réussirait-il à les dégager pour bénir les hôtes, puisque aussi bien il devait y avoir bénédiction ?
Je m'inquiétais beaucoup de l'immobilité de mon ami, emprisonné dans son vêtement de soie aussi étroitement que dans une muraille.
Soudain, Guillaume Targan, le plus empressé des sacristains, tendit à Toffiôiant un aspersoir dégouttant d'eau bénite. Mon étonnement fut au comble :
Coupiac, passant une menotte par l'ouverture longitudinale de la chape, saisit l'objet sans le moindi:e embarras. Il enjamba les degrés du marchepied, librement, aisément. Les vastes plis onctueux
de son manteau de cérémonie, aussi amples que les plis d'un manteau royal, balayaient les dalles derrière lui.
— LÉtable de Bethléem, en avant !
prononça-t-il.
Aussitôt, huit bras robustes de paysans soulevèrent le dais, dont les draperies flottantes se balancèrent, dont les panaches feuillus frémirent, et TEnfant- Jésus, la sainte Vierge, saint Joseph, dociles au mouvement imprimé à l'appareil, s"en allèrent à travers la nef de l'égUse, abrités sous le toit de cette maisonnette symbolique qui marchait.
Guillaume Targan défilait immédiatement après, tenant le bénitier de cuivre plein jusqu'au bord ; puis venait Tofficiant flanqué des quatre acolytes soute-
nant le poids de la somptueuse chape, protégeant cette relique de tout contact contre le sol, où elle aurait pu se salir.
Ces caudataires rustiques, ébouriffés, souriants, jaseurs, — malgré la présence de M. le curé, capable de les réprimander sévèrement, ils ne savaient retenir leurs langues de jeunes merles siffleurs &e répondant parmi les buissons, — ces caudataires rustiques étaient charmants.
Je me joignis au cortège.
— Halte I clama Coupiac.
i8i L'ABBE ROITELET.
Nous étions arrivés au bout de la nef, il l'endroit où pendillait la corde de la cloche. L'officiant dépassa le dais, et, précédé de Targan sans cesse occupé de lui ouvrir la marche, se dirigea vers une escabelle à trois échelons qu'il escalada lestement. Du haut de ce piédestal établi au seuil même de Féglise, mon ami me parut de taille démesurée.
La chape, tombant désormais à plis droits dans toute sa longueur, ne contribuait pas peu à faire naître l'illusion. Les troupeaux de CabreroUes se démêlaient là, grouillant dans Fombre transparente . Les mufles, les pelages, les cornes, sous Parc tout blanc de la lune, sous le scintillement des étoiles innombrables, sous la lumière lactée de la voie de Saint- Jacques, plus pure, cette lumière, que l'eau des fontaines, les mufles, les pelages, les cornes avaient des lueurs obscures d'uue incroyable douceur.
Les bêtes comprenaient-elles la solennité du moment? Je ne sais. Le fait est que, sauf cinq ou six vautrées à terre, dilatant de temps à autre leurs babines alourdies de sommeil et laissant passer
1$i LABBÉ ROITELET.
des bêlements embrouiUéSj des mugisseinenls qui ressemblaient à des mots articulés, toutes se tenaient droites sur pattes. Les attelages des Brèdes, rejoints par Valros, nous touchaient presque. Jo revois Jacquou, je revois Blêreau avec leurs yeux bruns étonnés, grands comme la main.
— Mes frères, dit Coupiac, s^adressanl à sa paroisse amassée par groupes sur la Place de Téglise au milieu des animaux immobiles, mes frères. Dieu* qui est la souveraine Miséricorde comme il est la souveraine Justice, en cette nuit radieuse de la naissance de son divin Fils, m'envoie ici pour bénir votre bétail. Toujours attentif à la création, qui est son ouvrage, Dieu veut que les anî-
maux, dont vous retirez des offices de toutes sortes, tant pour votre subsistance que pour la culture de vos champs, aient leur place marquée en cette fête unique de la Nativité, la fête splendide de la terre et des cieux. Un usage ancien dans notre montagne de FEspinouze permet d'associer vos troupeaux, avec une intimité plus étroite qu'ailleurs, à la célébration de la messe de minuit. Je vous autorise donc à chanter ce que nous sommes convenus d'appeler, à CabreroUes, « le noël des bètes » . « Dieu que nous ne louerons jamais assez, nec laudare'sufficis », comme l'enseigne saint Thomas, Dieu ne s'offense pas d'entendre tout ce qui vit, tout ce qui respire proclamer la hauteur de son nom.
18G L'JLBBÉ ROITELET.
Et lui-même il entonna :
c Au milieu de chaDts adorables... »
Los gosiers des fidèles, au repos depuis longtemps, partirent en éclats violents, déchaînés, tout ensemble terribles et joyeux. Les animaux de la paroisse, réveillés en sursaut de lem* assoupissement, — peut-être de leur méditation, — sous le froid limpide do ce ciel d'hiver criblé de milliers dastres, firent chorus par leurs beuglements, leurs bêlements, leurs chevrotements, lancés à toute force, à tout élan.
C'était sauvage et beau.
L'abbé Roitelet, figé, empesé, empalé, majestueux dans sa chape comme une idole, s'en donnait d'un entrain fou avec la foule de ses ouailles transportées. J'entendis sa voix monter, monter.
Le mince filet de son, <( sec et court, »
qui s'échappait de la poitrine de mon ami pour chanter « le noël des bêtes », avait acquis soudainement une ampleur.
une sonorité, une vigueur inattendues.
Coupiac aussi^ en bon paysan de Gineslet, était enlevé.
Au fur et à mesure que les strophes de ce cantique original, maintenu durant des siècles aux monts de TEspinouze dans sa prime fleur de naïveté, balayé, me dit-on, depuis plusieurs années, par le vent de l'heure actuelle, si cruel à la poésie, au fur et à mesure que les strophes de ce cantique ouvraient leurs ailes dans une mélopée lente comme toutes les mélopées primitives, et prenaient leur vol, moi, je les apprenais par cœur avidement. Je les ai retenues.
Je transcris avec une émotion religieuse ce noël ignoré de tous les re-
L'ABBÉ KOITELET. 489
cueils, ce noël d'une géuérosilé humaine admirable, ce noël où les bêtes parlent, inventé par quelque saint François d'Assise de mon rude pays cévenol.