LE MINISTÈRE DES CULTES
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tions trop fréquentes, les foules aveugles et hostiles lui imposassent sa part de responsabilité?...
4 Ah! Mical, continua- t-îl avec une tristesse pénétrante, tandis que je courais cette carrière hasardeuse de l'ambition, que je m^égarais, en compagnie de la famille Thévenot, désormais attachée à mon œuvre, dans les agissements obscurs de rintrigue, que de fois je me sentis abreuvé d'amer dégoût! Ma première visite au ministre des cultes fut une station douloureuse et poignante. Certes, M. Bonnardot, qui ne me quittait pas, ne négligea rien pour me dissimuler les ennuis de ma démarche. Mais je dûs m'asseoir dans une antichambre, au milieu de vingt autres solliciteurs, et là je mesurai toute la profondeur de mon abjection. Figure-toi que le hasard m'avait placé vis-à-vis d'une grande glace et que, pour peu que je relevasse la tête, je me voyais avec ma mine piteuse, tournant monichapeau entre mes doigts, ne sachant comment me tenir. Aucun mot ne te peindra le mal que lïie procurait la vue de ma soutane^ de ma ceinture, de mon rabat. Quoi ! j'étais prêtre, c'est-à-dire élu par Dieu dominateur, pacificateur, purificateur des âmes, et maintenant je me trouvais sur la banquette usée d'une antichambre, les mains aux genoux, Tœil éteint, Téchine arrondie, comme un esclave prêt à recevoir le bâton ! Mical , j'ai bu cette honte... »
A ce souvenir, il ne. put tenir en place; il se
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leva, et, gesticulant avec une sorte de fureur, fit de nouveau quelques pas à travers la salle basse,
« Franchement, lui dit le professeur de morale^ je t'eusse cru plus aguerri.
— Aguerri! * s'écria- 1 il.
Il s'arrêta. Puis, fixant sur son ami des yeux où par moments passaient des éclairs :
« Ah çà! penses-tu vraiment que tous ces hommes entassés dans Tantichambre du ministre, que le ministre lui-même me fissent peur? Je me faisais peur à moi-même, imbécile ! voilà tout. Sais-tu ce qui me rendait timide, contraint, embarrassé? C'était l'excès de ma force. Cela arrive à certains hommes trempés comme je le suis. D'ailleurs, le caractère sacerdotal, que je ne ressentis jamais aussi vivant, pesait sur moi de toijt le poids que Dieu y a attaché et m'écrasait. . . Tu es sacerdôs in œternum! Une voix me criait ces terribles paroles... J'eusse été^ laïque, que je me fusse tenu fièrement sur cette banquette d'ignominie ; mais j'étais prêtre, et comme un prêtre ne doit jamais être surpris avouant des motifs ignobles et que ma présence en cet endroit renfermait tout un aveu, je courbais honteusement le front. Admis chez un évêque, chez un cardinal, chez le Souverain-Pontife lui-même, le simple desser\'ant peut conserver une attitude pleine de dignité ; chez un ministre, il ne peut être que bas, à moins qu'il ne soit insolent. C'est étrange ! quand mon tour arriva de
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paraître devant le haut fonctionnaire que j'étais venu solliciter, je sentais ma poitrine pleine d'emportements farouches. J'étais humble, et volontiers je me fusse révolté. Que le ministre, personnage empesé et solennel, m'eût dit un mot maladroit, et j'éclatais... Pourquoi tant de colères contenues? vas-tu me demander. Parce qu'en dehors de la sainte hiérarchie de l'Eglise, il ne saurait exister de supérieurs pour nous. Nous ne sommes pas faits pour nous courber devant les laïques, mais les laïques sont faits pour tomber à nos genoux. C'est à nous gu'il a été dit : t Vous êtes le sel de la terre! »
— Avec de telles idées, il fallait , à ta sortie du grand séminaire, te faire nommer curé de Harros, et demeurer là jusqu'à la consommation des siècles.
— Et qui te dit que, dans mes longues années de fièvre, je n'ai pas regretté plus d'une fois de ne l'avoir pas fait? »
Mical, souriant finement :
f Eh bien ! tu peux te satisfaire aujourd'hui. Puisque te voilà la première autorité du diocèse, que ne te nommes-tu toi-même desservant de tel village qu'il te plaira de choisir ?
— Tu railles, et tu ne vois pas ce que je souffre ! » articula Capdepont d'une voix profonde.
Mical quitta sa chaise, et, par un mouvement affectueux, saisissant les mains de son ami : • Allons, lui dit-il d'un Ion câlin, assez d'exa-
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gération comme cela. C'est le moment d'y voir clair, non de se laisser troubler la vue par les fantasmagories de l'imagination. Ah! on a bien raison de te reprocher de ne pas être un homme pratique ! Peut-être as-tu du génie, mais assurément tu manques souvent de sens commun...
-7 Passons.
— De quoi s'agit-il, après tout? Tu crains que, si l'Empereur te nomme évêque de Lormières, le Souverain-Pontife, prévenu contre toi, ne refuse de te préconiser. Je ne suis pas moi-même sans quelque appréhension à cet égard, mais je ne m'exagère rien. Si Monseigneur de Roquebrun jouissait d'assez de crédit au Vatican pour y faire écouter ses plaintes, je me souviens qu'on n'est pas, à Rome, dans une situation à montrer trop d'hostilité aux décrets de notre gouvernement. Le Pape vit de la protection de l'armée française.
— Mais sais-tu ce que peut avoir inventé pour me perdre la haine de M. de Roquebrun? As-tu oublié qu'en pleine Salle des Conférences, devant le diocèse assemblé, cet homme, tout à fait indigne du caractère épiscopal usurpé par de basses intrigues, eut l'audace inouïe de lever la main contre moi et de murmurer des formules d'exorcisme?
— La scène est encore devant mes yeux. Il te compara à Lucifer, prince des ténèbres... Mais, je t'en prie, ne nous exaltons point dans le désert, c'est inutile.
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— Alors, évite de prononcer le nom de Roquebrun! » s'écria Ru fin Capdepont, dont la nature sauvage, un moment matée par le découragement, se soulevait de nouveau.
L^abbé Mical se recueillit quelques minutes.
Tout à coup, abattant ses larges mains sur les maigres épaules de son ami le Vicaire -Général, le secoua à le renverser.
f A quoi penses-tu donc? » lui demanda- t-il, plongeant ses yeux clairs, phosphorescents, dans les yeux de Mical, qui fut épouvanté et baissa la tête.
Cependant le professeur de morale, sa main droite aux lèvres, réfléchissait toujours et ne soufflait mot.
f Par pitié! murmura Capdepont d'une voix presque suppliante.
— Je pense, articula lentement Mical, que, quels que soient les rapports envoyés contre toi en cour de Rome, il existe un moyen de les mettre à néant.
— Un moyen ? »
La face du Vicaire-Général capitulaire, hideusement contractée, se dérida.
f II suffirait de tenter pour Rome ce que nous venons de réaliser pour Paris.
— Une pétition ?
— Non ; mais une longue requête au Pape, où seraient établis ta parfaite orthodoxie et ton
te
immuable attachement à Tautorité du Saint-Siège.
— Et qui se porterait garant de ces opinions? Dans le fond, elles sont les miennes; mais, par mes démarches à Paris, auprès d'un gouvernement acharné à la recherche des gallicans, n'ai-je pas eu Tair de les trahir?
— D'abord des extraits nombreux de tes ouvrages; puis les signataires...
— Les signataires ?.«. La plupart des prêtres s^pelés à Lormières sont rentrés dans leurs paroisses. Faudra-t-il les convoquer de nouveau?...
— Et qu'avons-nous besoin de tout ce monde!... Que le Chapitre seulement réponde de toi. Onze signatures, je n'en veux pas davantage.
— Le Chapitre ! s'écria Rufin Capdepont. Ah ! Mical, tu as parfois des idées excellentes...
— En France, les Chapitres de nos cathédrales se trouvent confinés dans des attributions si insignifiantes, qu'ils ne sont, en réalité, qu'une luxueuse inutilité autour de l'évêque. A Rome, c'est autre chose : ils ont conservé tout le prestige des anciennes fondations ecclésiastiques, et tu devines le poids...
— Certainement... Mais es-tu sûr du Chapitre de Lormières? Je redoute trois ou quatre récalcitrants...
— Les chanoines obéiront à leur doyen , et le vieux Clamouse, malgré sa faiblesse de l'autre jour, marche avec nous* D'ailleurs, c'est à vaincre
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les résistances qui pourraient se manifester que je cours employer ma stratégie, i
Léger comme un écureuil, il sauta sur son chapeau.
Capdepont regardait Mical avec étonnement et curiosité.
f A ce soir des nouvelles ! » dit le professeur de morale gagnant la porte.
Capdepont fit deux pas vers lui. Puis, Tarrêlant tout-à-coup :
• Mon ami, lui dit-il, tout à Theure je regrettais, — en cette grande chose : mon élévation à l'épiscopat, — d'avoir négligé le nom de Dieu. Si, au moment de tenter ces suprêmes démarches, nous nous jetions à genoux?... »
Sa voix tremblait.
Mical, saisi, se laissa conduire par la main jusqu'à la table. Au-dessus des paperasses amoncelées, un beau crucifix d'ivoire étendait ses bras jaunis.
Ils se prosternèrent sur la dalle nue.