‹ L'ábbe Tigrane: candidat a la papautéChapitre 6 sur 14 · LA VOIX DU CRUCIFIX · texte numérisé non relu

LA VOIX DU CRUCIFIX

E lendemain matin, Tabbé Capdepont quitta de fort bonne heure le grand séminaire, où il demeurait toujours, et courut s'enfermer seul dans la vaste salle des bureaux de Tévêché. Plusieurs lettres l'attendaient sur un coin de la table, qu'une main inconnue avait déblayée des papiers inutiles. Le Vicaire -Général éparpilla vivement le tas des correspondances, et son œil, s' arrêtant sur une petite enveloppe carrée presque entièrement couverte d'une grosse écritur^, étincela.

Capdepont lut avidement... Son visage s'épanouit; ses 4èvres ébauchèrent un sourire... Il tourna le feuillet et continua... Soudain toute sa

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face se rembrunit, et son front, lisse auparavant, se plissa d'une tempe à l'autre.

t C'est la défaite! » murmura-t-il.

Il froissa la lettre dans ses longs doigts osseux. Ses dents grincèrent. Il se laissa choir sur une chaise, comme fléchissant sous un coup qui lui aurait été violemment asséné.

La lettre dont les premières lignes avaient eu le privilège de faire sourire le terrible chanoine, dont les dernières l'avaient en quelque sorte atterré, était du baron Thévenot. Expédié en toute hâte à Paris pour l'affaire que, depuis des années, on avait su faire sienne, l'ancien député rendait un compte fidèle de ses démarches.

« ... Il était parvenu à intéresser à la candidature de TabbéCapdepont son vieil ami Dupin aîné, aujourd'hui sénateur, procureur général à la cour de cassation. Il ne pouvait douter que l'intervention plus que bienveillante de l'auteur du Manuel du droit ecclésiastique ne portât le dernier coup aux hésitations de l'Empereur...

t II était malheureusement certain que, malgré les insistances de l'Impératrice, toujours fermement attachée au succès de son protégé, l'Empereur, travaillé par le général de Roquebrun , héritier des rancunes de son frère, hésitait entre l'abbé Capdepoht et l'abbé Ternisien. L abbé Ternisien possédait une grande fortune, considération qui,

aux yeux du gouvernement, avait bien son importance. Un évêque riche fait du bien et à la religion et à TEtat —

• Le décret, du reste, était rédigé. La question était de savoir quel nom y figurerait...

• Quant à Tabbé Ternisien, qu'il aurait bien voulu voir pour le sonder, il n'avait pu le rencontrer à Paris. Après avoir fait procéder longuement à Tembaumement de son protecteur, il s'était éclipsé. On présumait qu'il avait pris le chemin d'Arras, où la famille de Roquebrun attendait, pour l'inhumer sans doute avec pompe, le corps de l'ancien évêque de Lormières.

f Les agissements de l'abbé Ternisien voulaient être surveillés, et il les surveillerait attentivement... 1

« Ce Ternisien, qui se jetait à la traverse de son

ambition, précipitait Rufin Capdepont dans les

cruelles alternatives du découragement et du

désespoir. En vérité, était-il possible qu'on osât

lui opposer un homme à peine âgé de quarante

ans, tout à fait inconnu dans l'Église, ne lui ayant

jamais rendu le moindre service ni par sa parole

ni par ses écrits? Qu'était, en effet, ce jeune

ecclésiastique, tout frais émoulu du couvent des

Franciscains de Tivoli, sans œuvres et sans réel

mérite, comparé à lui qui, depuis vingt ans,

n'avait pas cessé un seul jour de parler ou d'écrire ;

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qui venait de doter le sanctuaire de plusieurs générations de prêtres distingués et vertueux ; qui avait réédité l'œuvre entière de saint Thomas d'Aquin, publié plusieurs Traités, dont Tun, de Qâuctoritate, était classique dans plus de trente séminaires; commenté les admirables Soliloques de saint Augustin; qui, en ce moment même, réunissait des renseignements pour éclairer un point d'histoire 4'esté obscur : Les Rapports du pape Sixte-Quint avec le roi Philippe II d'Espagne ?

Parfois, gonflé par le sentiment de sa supériorité incontestable, Capdepont en arrivait à prendre son rival en pitié,

• Allons donc ! se disait-il avec un mouvement dédaigneux des épaules, nous ne sommes point faits .pour nous heurter les coudes sur le même chemin. »

Il ne pouvait plus en douter pourtant : c'était bien l'ancien secrétaire de M. de Roquebrun qui se dressait devant lui.

Capdepont. resta immobile, Tceil attaché sur la lettre de son agent Thévenot. Le papier de la malencontreuse épître s'effilochait en lambeaux entre ses doigts crispés...

Que tenterait-il?

Il réfléchissait...

Brusquement, il leva les deux bras et les laissa

ia6 L'abbé tigrane.

retomber sur le bord de la table. Les paperasses frémirent. Plusieurs liasses, se détachant, s'éparpillèrent sur le sol. Une effroyable colère s'amassait, et si, comme Ta dit Sénèque, il jr a dans Vhomme un dieu et une bête liés ensemble^ on peut dire que, chez notre forcené, le tigre entrevu par sts condisciples avait rompu sa chaîne et commençait à rugir.

Ainsi qu'il en avait l'habitude, quand des pensées orageuses l'agitaient, RufinCapdepont se mit à marcher presque sans s'en apercevoir. Il allait d'une muraille à l'autre, les sourcils froncés, sa rude chevelure hérissée comme une crinière, tantôt gesticulant, tantôt parlant. Le commentateur des Soliloques du grand Augustin, une nature impétueuse aussi, mais domptée par la charité, caritate, comme il Ta dit lui-même, s'abandonnait à son tour à la douceur amère de laisser couler librement sa pensée dans la solitude.

Durant cette promenade effrénée, il se raconta minutieusement à lui-mènie le long supplice de toute sa vie.

Il y avait vingt ans environ que le mal avait commencé... Il se complut dans le souvenir de son séjour à Paris. Tout lui paraissait beau alors; l'avenir s'ouvrait immense et rayonnant devant lui ; d'ailleurs, il était si jeune! Oh! sa jeunesse!... Soudain, par un bond de sa pensée, il alla à Monseigneur de vRoquebrun. Il s'arrêta court.

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