‹ L'abbé TigraneChapitre 11 sur 21 · LAVE R NE DE ET TERNI SI EN · texte numérisé non relu

LAVE R NE DE ET TERNI SI EN

aux luttes intimes du sanctuaire. Dieu voit ces hontes, c’est assez.

L’abbé Ternisien touchait presque à la porte de l’hôtel Castagnerte, et il ne savait encore à quel parti s’arrêter.

Somme toute, il lui en eût peu coûté de dévoiler au vicomte la situation telle que venait de la faire l’intraitable Vicaire-Général : M. de Castagnerte était un homme religieux, renseigné de longue main sur le caractère de Rufin Capdepont; mais il ne pouvait se résigner à rien apprendre de ce qui se passait au frère de son ancien protecteur.

Si M. de Roquebrun, vieux militaire plein de pétulance, malgré ses soixante-huit ans, apprenait que le Vicaire-Général capitulaire du diocèse refusait de présider la cérémonie qui l’amenait à Lormières, et qu’intimidé par son exemple, tout le clergé de la ville était résolu à imiter sa réserve, de quel éclat n’était-il pas capable! Certainement il volerait vers Capdepont et exigerait une explition de sa conduite. Quelle bataille entre ces deux hommes exaspérés, le prêtre par sa haine, le soldat par son désespoir! Dans tous les cas, il n’était pas douteux que, si M. de Roquebrun, vaincu par les prières de M. de Castagnerte et les siennes, consentait à couvrir de son mépris la défection blessante du Vicaire-Général et des curés de Lormières, il ne télégraphiât à Paris et n’in-

ZABBE TIGRANE.

formât le ministère, peut-être les Tuileries, de faits qui l’atteignaient au cœur si profondément. Qu’ arriverait- il alors?,..

L'abbé Ternisien tressaillit. Une pensée, comme un rayon fulgurant, venait d'éclairer les ténèbres de son cerveau : qui sait si l'effroyable Rufin Capdepont n’était pas au moment de commettre l’énorme faute qui devait le précipiter du haut de l’épiscopat, auquel il touchait déjà? Dieu ne permettait-il pas cette sorte d’aveuglement farouche, pour faire éclater au grand jour l’indignité de cet ambitieux? Au lieu de tenter d’arrêter cet homme dans l’expansion désordonnée de ses fureurs, il fallait au contraire le livrer à tout le déchaînement de ses passions ameutées, et, s'il était possible, irriter encore son orgueil afin de le perdre plus sûrement.

Exalté par le sentiment d'un immense service à rendre à l’Église, en laissant Capdepont se compromettre à plaisir, l’abbé Ternisien sentit tomber un à un les scrupules qui d’abord l’avaient assailli en foule... Oui, il parlerait : il dirait tout au vicomte et il dirait tout au général...

La lourde porte cochère de l'hôtel Castagnerte se dressait devant l’ancien secrétaire de Monseigneur de Roquebrun. Il posa la main sur le marteau de cuivre massif; mais il la retira vivement.

Pauvre abbé Ternisien, toujours indécis comme les faibles! Hélas ! la situation était bien grave, et la peur le reprenait. Il recula de quelques pas... Une minute, il demeura immobile... Brusquement il quitta la rue Saint-Frumence, et s'engagea dans la petite rue des Bernardins. C'était vers le milieu de cette ruelle étroite que demeurait l’abbé Lavernède, et l’abbé Ternisien, aux abois, pliant sous le faix, avant de rien entreprendre, allait implorer un conseil et un appui.

« Eh bien! à quelle heure la levée du corps? lui demanda l'aumônier des prisons, en le voyant paraître.

— A quatre heures... Nous la ferons seuls

— Seuls! que voulez-vous dire? »

L'abbé Ternisien raconta son entrevue avec Rufin Capdepont.

« A la bonne heure! s’écria l'abbé Lavernède, dont les yeux pétillèrent d'un éclair joyeux, voilà un homme qui ne vous prend pas en traître, et, si l’attitude qu’il juge à propos d’adopter en cette circonstance solennelle m’indigne dans le fond, je lui sais au moins gré de sa franchise. Mais où donc était Mical, ce perpétuel garde-fou de Capdepont?

— Mical était là, ainsi que l’archi prêtre Clamouse et tout le Chapitre de Saint-Irénée.

— Et personne n’est intervenu, devant le cercueil de notre saint évêque?

- — Personne n’a osé. #

Lavernède serra vivement les mains à l’abbé Ternisien.

« Désirons, mon ami, lui dit-il, que Capdepont persévère dans son entêtement épouvantable. Puisque Dieu n’a pas permis que l’abbé Mical le sauvât cette fois, c’est que manifestement il l’abandonne. L’heure approche où ce révolté, ce Prince des Ténèbres ; comme Monseigneur de Roquebrun l’appela en pleine Salle des Conférences, va être à son tour précipité du ciel. Non, il ne sera pas évêque de Lormières!

— Hélas! je vous l’ai dit ce matin, quand j’ai quitté Paris, le décret était à la signature de l’Empereur.

— Etes-vous bien sûr que le nom de Capdepont y fût inscrit?

— On le croyait à la Nonciature.

— Raison de plus pour saisir la balle au bond, et fournir à notre ennemi, à l’ennemi de Dieu, l’occasion de se perdre sans retour. Ne m’avouâtesvous pas autrefois que Monseigneur de Roquebrun, convaincu qu’aucune caresse n’apprivoiserait le Supérieur du grand séminaire, avait compté sur les violences où le pousse sa nature effrénée, pour en débarrasser le diocèse et l’Église?

— Cela est vrai. Mais mon affection si tendre réussit toujours à contenir Monseigneur et à évite! un conflit.

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