‹ L'abbé TigraneChapitre 12 sur 21 · LAVE UN ED E ET TERNISIEN · texte numérisé non relu

LAVE UN ED E ET TERNISIEN

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— Peut-être eûtes-vous tort

— Pardonnez-moi, mon ami : la seule pensée d’une lutte entre deux prêtres me donne le frisson. Songez à ce que je devais éprouver quand il s’agissait de Capdepont et de Monseigneur de Roquebrun... Tout à l’heure, dans les bureaux de l’évêché, j’ai tenu tête au Vicaire-Général, et je vous jure que la véhémence de ses paroles ne m’a nullement intimidé... Mais savez-vous ce qui se passait en l’intimité de mon être? Tandis que mes lèvres chassaient si vite la riposte, je sentais mon cœur gros comme une montagne et j’avais envie de pleurer.

— Pauvre enfant! » murmura l’abbé Lavernède, secoué jusqu’au fond des entrailles.

Et il étreignit affectueusement l'abbé Ternisien.

« Je ne sais à quoi me résoudre, balbutia celui-ci, cherchant à échapper à l’émotion qui l’accablait. Un moment, en remontant la rue Saint-Frumence, j’ai senti se réveiller en moi une grande énergie. Puisque Rufin Capdepont m’offrait la bataille, j’étais décidé à l’accepter et à mettre debout tous ceux qui pouvaient, avec moi, se battre pour la justice : le général de Roquebrun, le vicomte de Castagnerte, vous-même... Puis, tout à coup, les conséquences de la lutte m’ont effrayé. Peut-être réussirons-nous, en effet, à faire trébucher Capdepont dans le piège qu’il s’était tendu à lui-même. Mais à quel prix ce résultat

serait-il obtenu! Il fallait initier Lormières, le monde catholique, à des querelles qu’il est plus )age de leur laisser ignorer...

— Qu’importe !

— Qu’importe?... Avez-vous réfléchi, Lavernède, à ce qu’un scandale public pourrait amener de trouble chez les laïques sincèrement pieux, et quelle joie il susciterait, au contraire, chez ceux qui profitent du moindre prétexte pour attaquer la religion? Tandis que les premiers, contristés*, baisseraient la tête, les seconds, tout radieux, la lèveraient en criant : « Voye{ comme les prêtres vivent entre eux! » Car, soyez-en convaincu, une fois le combat livré, Capdepont ne reculera pas. Dût son acharnement porter les plus graves atteintes au caractère ecclésiastique dont nous sommes tous investis, rien ne sera capable de retenir ce forcené; il ira jusqu’au bout de sa démence furieuse, et, dans cet effroyable déchirement intime, la considération du corps clérical, sa dignité, succomberont.

— En tout ceci, mon cher Ternisien, vous me paraissez vous préoccuper plus de Capdepont que de l’Église.

— Mais c’est justement parce que je me préoccupe de l’Église que je redoute d’en venir aux mains avec cet homme, lequel est prêtre comme vous et moi.

— C’est un devoir pourtant.

— Et si c’était une impiété?

— Donc, poursuivit Lavernède s’exaltant par degrés, au lieu de saisir au vol l’occasion qui vous est fournie de laisser Rufin Capdepont se dénoncer publiquement lui-même comme indigne de l’épiscopat, vous préférez le voir nommé, préconisé évêque de Lormières? Prenez-y garde, Ternisien! vous êtes au moment de commettre une de ces faiblesses dont toute une vie de larmes et de repentir ne saurait vous amnistier. Quoi! le siège de Lormières, illustré par tant de saints pontifes, un ambitieux le guigne et va l’obtenir; cependant Dieu, qui ne veut pas abandonner ce diocèse au pervers, vous suscite, et vous refusez de devenir l’instrument de sa colère et de sa j ustice ! Encore une fois, prenez garde!... Si une lutte avec Capdepont vous effraye, soyez plus effrayé encore par la responsabilité qui désormais pèsera sur vous. A qui Dieu, en effet, s’en prendra-t-il de tout le mal que Capdepont ne peut manquer de déchaîner dans l’Eglise, sinon à celui qui, ayant reçu la mission de couper le mal en sa racine, n’a pas eu la vertu de le tenter ?... Ne vous y trompez pas, Ternisien, Capdepont, évêque de Lormières, c’est Satan bouleversant le diocèse, asservissant notre malheureux clergé, déjè si dénué de résolution, de fierté, d’audrce, à tous les caprices de son orgueil, frappant chaque prêtre à l’estampille de la plus honteuse des servitudes.

Ali ! il parlait aux pauvres desservants de la tyrannie de Monseigneur de Roquebrun ! Je sens toute ma nature se soulever à la pensée de ce que serait la sienne. Voilà pour les débuts de la carrière de Capdepont. Mais ou ne peut-il pas arriver? jusqu’où ne peuvent pas s’étendre ses ravages? Si vous supposez que Capdepont se contentera longtemps du petit diocèse deLormières, un des moins en vue de la catholicité, vous le connaissez mal. Bientôt vous entendrez dire qu’il s’acharne après le pallium d’archevêque, et, dans quelques années, qu’il convoite la barrette de cardinal. Voyez- vous le Prince des Ténèbres revêtu de la pourpre, et, sous ce déguisement, soufflant dans l’Église l’esprit de révolte et de sédition!...

— Jamais Rome...

— Rome? Notre montagnard de Harros a été plus fort que Paris, il sera plus fort que Rome. Certes, je n'ignore pas qu’il y a au Vatican des hommes doués d’une merveilleuse finesse; mais, passez-moi la vulgarité du mot, je n’hésite pas à croire que Capdepont les roulera. Le corps long et sec du Vicaire-Général vous paraît peu fait pour les cabrioles de l’acrobate , ses mains osseuses et rigides vous semblent impropres aux tours de passe-passe de l’escamoteur. Détrompez- vous ! Si Tigrane a la férocité du félin dont on lui infligea le nom, il en a aussi la souplesse. D’ailleurs, pourquoi ne point vous avouer que cet homme pos-

sède une intelligence prodigieuse, que Dieu, dont les desseins sont impénétrables, amis dans son crâne dur, obstiné, un cerveau divin?... Vous souvenezvous qu'un jour, en présence de Monseigneur de Roquebrun et du Chapitre de Saint-Irénée, l’abbé Mical osa appeler Capdepont « grand homme? » Le Chapitre, son doyen Clamouse le premier, éclata de rire; Monseigneur lui-même sourit finement. Seul, je restai grave, trouvant que, si l’amitié avait poussé Mical à l'exagération, Capdepont n'en était pas moins, un homme tout à fait hors ligne. Nul ecclésiastique en France, j’en suis convaincu, ne le surpasse en savoir. Et puis quelle parole abondante, colorée, énergique ! Quelle profondeur, et parfois quels élans magnifiques vers le ciel! Ne dirait-on pas les coups d’aile d’un archange? Pendant douze ans que je vécus côte à côte avec ce dominateur superbe, le sentiment de sa personnalité, son indomptable orgueil, empreints dans le moindre de ses discours, me gâtèrent souvent ses dissertations savantes sur l’Écriture, ses excursions brillantes et faites à grands pas à travers les pages de l'Histoire ecclésiastique. Mais pourquoi ne pas le confesser? malgré la petite flamme infernale que je voyais distinctement s'agiter au-dessus de son front, que de fois aussi je subis le despotisme de son éloquence enchanteresse» Je charme incomparable de ion esprit!...

— Lavernède, soyez sans crainte, il y a auprès du Saint-Père plus que des hommes habiles, il y a Dieu!

— Je le sais...

— Et lorsque Capdepont ira à Rome...

— Gardez-vous qu’il y aille, imprudent que vous êtes, car s’il y va, on l'écoutera, et tout sera perdu. Êtes- vous assez naïf pour croire qu’une fois nommé évêque à Paris, Rufin Capdepont apportera à Rome le caractère âpre et violent que nous lui voyons ici? Rasséréné par la réalisation de ses vœux les plus chers, Capdepont laissera à Lormières, au grand séminaire, qui en furent les témoins discrets, tous ses emportements, toutes ses aberrations, et, paraîtra, au Vatican, doux, affectueux, simple comme un enfant. Il aura bientôt fait de donner toutes les garanties d’obéissance et de respect. Pourquoi s’irriterait-il désormais? Quelles raisons aurait-il de pousser, contre les hommes et contre Dieu, les cris sauvages que lui arracha l’humilité intolérable de sa condition?

N’est-il pas évêque, prince de la sainte Eglise catholique?...

— Assez, Lavernède, assez, je vous en prie! Vous m’avez mené au bord d’un gouffre, et ma tête se perd.

— Vous êtes prêtre, c’est-à-dire homme de sacrifice. Qu’au lieu de vous abattre, la vue du danger vous fortifie !

— Pourquoi quittai-je ma solitude de Tivoli !..

— Dieu avait besoin de vous à Lormières, et vous y appela! riposta gravement l'aumônier des

prisons.

Electrisé par ces paroles, l’abbé Ternisien se leva du siège ou il se tenait accablé.

— Mon ami, dit-il d’une voix plus ferme, Monseigneur de Roquebrun, qui vous apprécia trop tard, commençait à vous aimer : que faut-il que je fasse?

— C’est bien simple : tandis que moi, je cours prévenir les chefs de toutes les communautés de la ville de se rendre à la cathédrale en habits de chœur, vous, vous allez descendre au Quartier des Papeteries, où votre nom est plus connu que le mien, et vous inviterez à la cérémonie les ouvriers, leurs femmes et leurs enfants.

— Donc je laisse le général de Roquebrun dans l’ignorance de mon entretien avec Capdepont?

— Dans l’ignorance complète. Nous ne devons pas permettre à l’ennemi de l’Église de revenir sur sa décision farouche, et une visite du général dans les bureaux de l’évêché pourrait lui ouvrir une porte de salut. Ce qu’il vient de vous refuser, à vous, le Vicaire-Général oserait-il le refuser à M.de Roquebrun? J’en doute, car Mical interviendrait certainement cette fois. Puisque Capdepont a tiré l’épée hors du fourreau, c^u’il s’enferre luimême et meure !

— Il faudra bien toujours que M. de Roquebrun soit informé?...

— Certainement, mais lorsqu'il ne sera plus temps de hasarder la moindre démarche auprès de Capdepont. Comprenez-moi bien... Le général assistera à la levée du corps. Il remarquera — au besoin on lui fera remarquer — l’absence du Vicaire- Général capitulaire et la défection en masse de tout le clergé paroissial de la ville. Naturellement M. de Roquebrun ressentira l’offense. .. Une fois revenu de la gare avec le corps de notre évêque, le peuple du Quartier des Papeteries murmurera et criera : « OA bas Capdepont! » — M. de Castagnerte s’arrangera pour que les ouvriers murmurent et crient. — Quant à moi, pendant que vous disposerez tout au rez-de-chaussée de l’êvé-x ché pour une chapelle ardente, je conduirai le général exaspéré au télégraphe, et rédigerai moimême une dépêche en conséquence, que liront, ce soir même, le ministre des cultes et peut-être l’Empereur. Cette dépêche, du reste, sera reproduite demain matin par mes soins dans Y Écho de Lormières, après-demain dans Y Universel de Toulouse, bientôt dans les journaux de Paris. Nous verrons bien si la candidature de Rufin Capdepont se relèvera de ce coup!

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura Ternisien avec épouvante.

— Partez pour le Quartier des Papeteries, et

LAVE il N ED E ET TERNISIEN.

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rappelez à ces braves gens des bords de l’Arbouse ce que Monseigneur de Roquebrun fut pour eux... Surtout ne vous préoccupez point du général : je sors avec vous et vais de ce pas à l’hôtel Castagnerte. »

Puis, regardant fixement le pauvre Ternisien qui tremblait :

« Mon ami, lui dit-il, devant Dieu et devant les hommes j’accepte la responsabilité absolue de mes démarches et des vôtres ! »

Ces dernières paroles furent articulées avec une solennité saisissante.

L’abbé Ternisien courba la tête.

Lavernède lui prit le bras et l'entraîna à travers l’escalier.

es deux prêtres n’avaient pas fait trente pas dans la rue des Bernardins, qu’ils se rencontrèrent nez à nez avec l’abbé Mical, débouchant de la rue Saint-Fru-

mence.

« Enfin vous voilé, monsieur Ternisien! » dit le professeur de morale .

Il étala un large mouchoir à carreaux rouges, et épongea son front tout ruisselant.

« Quelle chaleur étouffante!... continua-t-il. — Lavernède, si nous entrions un moment chez toi?

— Vous devez comprendre, Mical, répondit l’aumônier des prisons d’un air refrogné, qu’en un jour comme celui-ci, ni M. Ternisien ni moi,

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