‹ L'abbé TigraneChapitre 3 sur 21 · L’OFFICIALITÉ DIOCÉSAINE · texte numérisé non relu

L’OFFICIALITÉ DIOCÉSAINE

On ne sait pas assez, chez les laïques, ce qu’est l’épiscopat pour un prêtre. Hier, vous étiez simple soldat dans une armée de quatre-vingt mille hommes, — il y a environ quatre-vingt mille ecclésiastiques en France; — aujourd'hui, vous passez tout d’un coup général. La transition n'est pas plus ménagée que cela. Le desservant, le curédoyen, le chanoine, le grand-vicaire, possèdent les mêmes droits canoniques restreints; l’évêque seul possède le sacerdoce dans sa plénitude. Et puis, quelle situation autre dans le monde! Vous êtes prince de la sainte Eglise romaine; on vous appelle Monseigneur ; le Pape ne vous nomme plus que Vénérable Frère ; s’il veut prononcer une décision relative à la réforme du dogme ou de la discipline, il ne peut le faire sans vous ; vous allez à Rome, ad limina oAjposlolorum } comme on dit, et l’on vous reçoit au Vatican avec la haute distinction accordée aux souverains. Qui sait si, maintenant que vous avez la mitre d’évêque, vous n’obtiendrez pas plus tard la barrette de cardinal) qui sait même si, par le fait des révolutions dont nos temps ne sont pas avares, vous ne coifferez pas un jour la tiare) Urbain IV n’était-il pas le fils d’un savetier de Troyes) Jean XXII n’avait-il pas vu le jour à Cahors)

Ces rêves fous, l’imagination ardente de Rufin Capdepont les avait caressés délicieusement. Que de fois cet homme, né pour le commandement, au

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milieu du silence du cloître des Minimes, morigénait ses prêtres, opérait les réformes les plus radicales dans un diocèse fictif. Et, après tant de promesses, on lui manquait de parole! Et toutes les espérances de sa longue vie de torture allaient sombrer pitoyablement ! On ne pensait donc pas, à Paris, qu’il marchait sur ses cinquante ans> Ah ! qu’on lui mît la crosse en main, et Ton en verrait de belles avec lui! Pour faire payer au gouvernement tant de lenteurs intolérables, il se sentait capable de tout, même de se tourner vers Rome et de se montrer aussi ultramontain que Monseigneur de Roquebrun.

Cependant l’évêque de Lormières, malgré l’assiduité irritante du Supérieur du grand séminaire à se précipiter sur ses pas, était parvenu à éviter d’échanger la moindre parole avec lui. Il feignait de ne pas apercevoir Capdepont, et passait dignement. Mais, à certains gestes involontaires, à une certaine crispation des traits, on devinait que le vieillard était à bout d’efforts et que la sagesse de l’abbé Ternisien, homme de concorde et de paix à tout prix, ne suffirait plus longtemps à le retenir.

En effet, l’orage qui couvait depuis des années éclata formidablement à une séance de l'OÜîcialité diocésaine.

Bien que membre de ce tribunal, Rufin Capde-

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pont, retenu au grand séminaire par ses devoir! de Supérieur et de professeur d’histoire ecclésias~ tique , n'y avait jamais paru, quand, le 5 août 1865, pour l'affaire insignifiante d'un pauvre diable de desservant, accusé par le préfet du département de faire mauvais ménage avec son maire, il s'avisa tout à coup de venir occuper son siège.

* Monsieur Capdepont, lui dit l'évêque, président naturel de l'Ofîicialité, vous arrivez trop tard : la cause est entendue et jugée.

— J'aurais pourtant quelques mots à dire.

— C’est d'un beau zèle, monsieur; mais les conclusions sont formulées, et votre éloquence ne serait d’aucun profit pour votre client.

— Je n’ai pu parler, mon droit donc reste entier. »

L'évêque fit mine de se lever.

« Je proteste contre l'arrêt rendu! » s’écria Capdepont furieux.

Et, sur son pupitre, il frappa un coup qui faillit en briser le couvercle.

Monseigneur de Roquebrun, que la grande chaleur d’un jour caniculaire incommodait déjà, à cet affront inattendu devint pourpre de colère.

a Monsieur, dit-il, dans ma longue vie ecclésiastique, j’ai vu des prêtres durs, ingrats, imrno* raux; mais je n’ai rien- rencontré qui vous res< semble. Je vous accablai de faveurs, et toutes vous les retournâtes coi *.re moi, vous en fai-

sant une arme meurtrière pour me blesser. A qui devez-vous d'être membre de cette Ofïiçi alité? N'est-ce pas à votre évêque? Et vous vous conduisez ici comme si les âmes charitables du diocèse de Lormières n'avaient rien fait pour vous, comme si vous étiez encore un paysan brutal et sauvage de Harros, comme si vous gardiez toujours des bêtes immondes dans les bois.

— Je suis prêt à verser dans la caisse diocésaine le prix de mes cinq années de grand séminaire, s'écria Tigrane bondissant sous l’affront.

— La caisse diocésaine n'acceptera rien de vous. Pour châtier votre farouche orgueil, je vous condamne à vivre sous le poids de l’aumône reçue.

— Une aumône ! une aumône !

— Cela vous humilie, n’est-il pas vrai? vous qui fûtes assez adroit pour vous glisser dans les Ordres sans dépouiller aucune des misérables passions humaines. Tenez, je voudrais qu’en ce moment tout le diocèse vous vît dans cette salle, il apprendrait combien vous étiez digne de devenir son boursier.

— Peut-être apprendrait-il aussi combien vous étiez digne de devenir son évêque! » répliqua Capdepont levant un bras menaçant.

Monseigneur de Roquebrun était debout. Il resta tout interdit. Ses lèvres s’agitèrent, mais n’ar-« ticulèrent pas un seul mot. Tout d’un coup sa face se revêtit d’une nuance violacée qui le défi-

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gura. Il s’affaissa dans son fauteuil. L’apoplexie l’avait foudroyé.

Tandis que tout le monde s’empressait autour de l’évêque, que l’abbé Ternisien poussait des cris de douleur, Rufin Capdepont, fort calme, recueillait sur son pupitre quelques feuilles de papier éparses, les pliait soigneusement, puis sortait à pas lents de la salle de l'Ofiicialité.

Monseigneur de Roquebrun ne reprenant pas ses sens, on dut le transporter à l’évêché, et mander en toute hâte les médecins. L’abbé Lavernède courait à travers la ville, frappant à toutes les portes. Plusieurs praticiens accoururent, et l’on réussit à ranimer un peu le malheureux moribond.

Pendant plusieurs heures, l’inquiétude fut grande. Enfin le docteur Leblanc, médecin ordinaire de l’évêque, déclara que Sa Grandeur en réchapperait, qu’il répondait désormais de ses jours.

A cette nouvelle, une joie délicieuse épanouit le visage baigné de larmes de l’abbé Ternisien.

Le pauvre secrétaire intime serrait avec attendrissement la main du docteur Leblanc, quand, à la porte de la chambre à coucher de l’évêque, surgit brusquement le docteur Mical, frère du professeur de morale du grand séminaire, ami intiuae de l’abbé Capdepont.

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L’abbé Lavernède vola vers lui.

« Monsieur, lui dit-il, Monseigneur vous sait gré de votre empressement; mais Sa Grandeur désire n’avoir à son chevet que son médecin ordinaire, M. Leblanc.

— J’aperçois pourtant ici M. le docteur Barbaste, riposta Mical, un peu déconfit.

— C’est vrai, monsieur ; mais il est de la maison comme M. Leblanc.

— Ma foi, dit le pauvre homme, qui n’avait ni la malice, ni l’esprit de son frère, j’étais tout à l’heure au grand séminaire pour ma visite de chaque jour, et ' c’est M. l’abbé Capdepont qui m’envoie.

— Rapportez alors à M. Capdepont que Monseigneur est tout à fait hors de danger. Je ne doute pas que cette nouvelle ne lui fasse le plus grand plaisir. »

Pendant que le docteur Mical descendait l’escalier, l’abbé Lavernède murmurait entre ses dents :

« Quel misérable, ce Capdepont! Il voulait savoir s’il avait réussi à tuer Monseigneur. Ah ! Tigrane! Tigrane! »

Le bruit de ce triste événement s’était répandu dans Lormières, et tout le Quartier des Couvents, inquiet, s’était précipité vers l’évêché. Cette foule de gens discrets, polis, parlant à mi-voix, implorait la grâce d’une introduction auprès de Monseigneur, impatiente de prendre elle-même des

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nouvelles de celui qu’elle vénérait si profondément. Mais Monseigneur, dont l’action musculaire, un moment suspendue, se relevait peu à peu, fit un geste de dénégation, et l’abbé Ternisien congédia les nobles et les dévots du Quartier des Couvents, qui, du reste, se retirèrent sans bruit, comme ils étaient venus.

Cependant le malheureux secrétaire intime n’en avait pas fini avec les terribles émotions de la journée. Le soir, vers les sept heures, à la tombée de la nuit, un grand tumulte se fit aux environs de la cathédrale. Brusquement, sous la pression d’une multitude énorme, la porte cochère de l’évêché céda, et un flot humain se répandit dans la cour de l’hôtel. C’était le Quartier des Papeteries qui, après son rude labeur de douze heures, venait, lui aussi, aux nouvelles.

L’abbé Ternisien s’élançait déjà vers ces braves ouvriers, accourus avec leurs femmes et leurs enfants, quand l’évêque le retint d’un signe.

« Eh quoi! vous voulez les voir, Monseigneur? »

Il fit un geste affirmatif.

« Je m’y oppose! intervint le docteur Leblanc.

— C’est impossible, * insista le vicomte de Castaguerte, pour qui l’évêché était comme une annexe de sa propre maison, et qui était accouru le premier.

Monseigneur de Roquenrun se secoua violent’ ment; puis, par un effort de volonté surhumain,

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déliant sa langue enchaînée par la paralysie :

t Ce sont mes pauvres ; qu’ils entrent ! » artituîa-t-il très-distinctement.

Ce fut un spectacle sublime et touchant que la présence de toutes ces faces rudes de travailleurs dans la grande chambre à coucher des évêques de Lormières. Les hommes se tenaient debout, la barrette à la main, dans l'attitude du recueillement et du respect; les femmes étaient à genoux comme à l’église, les yeux noyés de larmes, priant; les enfants regardaient avec curiosité.

Monseigneur de Roquebrun leva la main et les bénit.

* Dites donc, monsieur Ternisien, demanda un ouvrier, au moment où la bande compacte s’épanchait dans la rue Saint-Irénée, est-il vrai que c’es/ M. Capdepont qui a fait le coup>

— Eh, mon Dieu! qui a pu vous dire cela, mon ami>

— C’est la bonne de M. Leblanc. Elle a entendu comme ça M. l’abbé Lavernède qui le racontait au docteur.

— Cette femme s’est trompée ; la chaleur seule est cause de ce malheur.

— Tant mieux pour M. Capdepont, reprit l’homme, car nous ne l’aimons pas, nous autres... Tenez! c’est un fameux calotin que ce grand diable de curé du grand séminaire ! »

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