I/O FF I C I A L I T É DIOCÉSAINE
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Pour ces braves gens, ni Monseigneur de Roquebrun, ni son secrétaire, n'étaient des calotins.
Mais, après ce long coup d’œil rétrospectif, indispensable pour la connaissance complète de nos personnages, hâtons-nous de rejoindre Monseigneur de Roquebrun. Il vient justement de quitter le Quartier des Papeteries et remonte à petits pas vers la haute vJle.
LE JARDIN DE L’ÉVÊCHÉ
omme Tévêque de Lormières entrait dans la rue Saint-Irénée, au bout de laquelle est bâti le palais épiscopal, un ecclésiastique, qui descendait cette même rue d’un pas rapide, accourut à lui vivement.
« Enfin vous voilà, Monseigneur! lui dit-il d’un air joyeux... Savez-vous qne ce n’est pas prudent de vous échapper ainsi, dans l’état où vous êtes encore?
— Ah çà, Ternisien, comptez-vous me garder en tutelle jusqu’à la consommation des siècles? répondit le vieillard avec bonhomie.
— Je ne veux pas que vous vous hasardiez tou seul à travers les rues, insista le secrétaire intime avec le despotisme touchant de la véritable affection.
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— Vous ne voulez pas?,.. Ah! c’est charmant, c’est charmant!
— Je sais que les médecins vous déclaren guéri...
— Eh bien, alors?...
— Mais moi... -
— Mais vous, qui êtes un tyran farouche, vous désirez me tenir en chartre privée.
' — Je vous aime! murmura l’abbé Ternisien, dont tout le cœur éclata dans cette parole.
— Cher enfant! »
Monseigneur de Roquebrun prit le bras de son secrétaire, et ils firent quelques pas en silence.
« Enfin, Monseigneur, reprit mutinement l’abbé Ternisien, me direz-vous d’où vous venez?
— Une enquête sur ma conduite!
— Il faut bien que je vous gronde, si vous n’avez pas été sage.
— Dans ce cas, grondez-moi bien fort : j’ai été terrible.
— Terrible!... Et où donc? demanda le jeune prêtre avec effroi.
— Mon cher enfant, articula gravement l’évêque, la justice est boiteuse, elle va d’un pas de tortue, mais elle arrive !.«.
— Je suis sûr que vous êtes allé au grand séminaire.
— J’en sors.
— Et vous ne m’avez pas emmené?
L'ABBÉ TIGRAHE.
— ■ A quoi bon? Sauf le brave abbé Lavernède, tout le monde vous déteste là-bas, et un affront qui vous serait fait me tuerait.
— Sans doute l'affreux Capdepont...
— Capdepont? Vous pouvez être persuadé qu'il est toujours le même. Ce n'est pas un prêtre, cela, c'est un Peau-Rouge, comme j'en ai vu dans ma jeunesse, quand j’étais missionnaire en Amérique.
— Mais aussi pourquoi Votre Grandeur s'obstine-t-elle à revoir sans cesse ce méchant homme ?
— Pourquoi? s'écria l’évêque, dont la colère apaisée se ralluma aussitôt. Vous me demandez pourquoi, Ternisien? Parce que ce méchant homme est un méchant prêtre, et que je n’en veux point souffrir dans mon diocèse; parce que je ne puis tolérer plus longtemps qu’il taille mes ecclésiastiques sur son patron ; enfin, parce que je me suis juré décidément de briser l’orgueil de ce personnage véritablement satanique et de l'amener à s’humilier devant moi.
— L'œuvre sera difficile.
— Qu’en savez-vous? Pour commencer, le voilà réduit à son canonicat de Saint-Lrénée... Oh ! qu'il écrive à Paris, si cela lui plaît : je suis décidé à ne garder aucun ménagement. C’est assez de souffrances endurées. A la fin, Dfeu veut que que je me montre... J’ai annoncé à ce rebelle, ainsi qu’aux autres directeurs, que les Pères de l’Instruction Catholique prendraient possession du
LE JARDIN DE V ÉVÊCHÉ. 6 1
grand séminaire au mois d’octobre, à la rentrée des classes.
— C’est un coup d’Etat formidable, Monseigneur...
— Du reste, je ne m’arrêterai pas là avec ce monsieur : je me propose de le poursuivre jusque dans ses desseins ambitieux et d’en empêcher la réalisation. Vous n’ignorez pas qu’il y a quelques mois, quand j’agonisais encore, M. Capdepont ht répandre le bruit qu’il allait être nommé êvêque de Lormières. Il avait joué cette comédie odieuse à la mort de Monseigneur Grandin, mon prédécesseur, et elle faillit lui réussir. Je ne veux pas qu’un pareil scandale se renouvelle quand je ne serai plus..., et il dépend de vous, Ternisien, qu’il ne se renouvelle point.
— De moi, Monseigneur? de moi?
— Entrons, je vous mettrai au courant de mes intimes projets. »
Le palais épiscopal de Lormières a l’aspect d’une vieille forteresse; De hautes tours crénelées flanquent, à l’est et à l’ouest, un énorme corps de logis, aux portes basses, aux fenêtres étroites comme des meurtrières, aux gargouilles grimaçantes et étirées. Bien que sa façade soit exposée au midi, l’évêché ne reçoit que de rares rayons de soleil, le gigantesque vaisseau de Saint-Irénée projetant sur lui toute son ombre et le maintenant
L’ABBE Tl G RA NE.
dans une 5unc uc demi-jour éternel. Il faut voir aussi quelle différence de conservation et de couleur existe entre l'entablement féodal des tours, qui baigne dans la lumière, et les enjolivements architecturaux qui couronnent les portes et les fenestrelles du corps de logis. En haut, dans les nuages, la pierre a gardé toute la vivacité de ses arêtes et presque son éclat primitif; en bas, l'humidité jonche journellement le sol d'imperceptibles débris, pas une moulure qui ne soit entamée. L'ombre peu à peu mange le monument.
En pénétrant dans la cour spacieuse qui s'étend devant l'hôtel épiscopal, Monseigneur de Roquebrun et Ternisien s'avancèrent vers une large porte vitrée qui tient le milieu du corps de logis. Un huissier, toujours au port d'arme, ouvrit cette porte, et ils entrèrent dans une vaste pièce, encombrée de livres et de papiers.
L'évèque, fatigué sans doute, se laissa couler dans un fauteuil et, muet, s'y reposa quelques minutes. L’abbé Ternisien le regardait avec une sollicitude inquiète.
« Si nous allions nous cacher dans le jardin) dit tout à coup Monseigneur de Roquebrun. Nous serions plus seuls, sous les arbres. Ici, nous courons le risque d’être dérangés. »
Le secrétaire intime, très-préoccupé, lui offrit son bras sans articuler une parole.
Ils descendirent, par un perron de six marches,
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vers le beau jardin qui enveloppe le palais épiscopal au couchant.
L’abbé Ternisien ne pouvait s'y méprendre : Monseigneur de Roquebrun avait à lui confier des choses de la plus haute gravité.
Qu’allait-il lui dire?
Le pauvre secrétaire tremblait presque, tant il redoutait d’apprendre quoi que ce fût qui l’arrachàt à sa quiétude actuelle, à la paix si douce qu’il goûtait depuis dix ans auprès de son vénérable ami. Pressé de connaître le mot de l’énigme qu’on lui cachait trop longtemps, trois fois il invita l’évêque à s’asseoir à l’ombre des marronniers. Mais celui-ci, comme si le moment décisif de l’explication qu’il avait désirée l’effrayait iftaintenant, prenait plaisir à le retarder, et se promenait insouciamment à travers les allées.
Ils arrivèrent au petit ruisseau clair qui born® le jardin du côté de la ville.
« Faut-il le franchir, Monseigneur? demanda Ternisien avec une innocente ironie.
• — Non, non! » répondit le vieillard s’arrêtant.
Un banc était là sous les grands arbres. Ils s’y assirent.
« Mon cher enfant, dit l’évêque, ce matin, pendant que vous disiez votre messe à la cathédrale, j’ai reçu de Paris une lettre pleine de nouvelles attristantes.
— Le général, peut-être?...
— Non , mon frère va bien , Dieu merci ! C’esî justement lui qui m’écrit,
— Qu’y a-t-il donc, Monseigneur?
— - Il y a que, si nous n’y mettons bon ordre, le chanoine Capdepont sera positivement nommé évêque.
— Quoi ! on oserait infliger cet affront au Saint-Père?
— On osera... Je n’ai fait qu’un bond d’ici au grand séminaire. Il faut que j’amène cet homme à se compromettre, et l'exubérance de son tempérament me rendra, je crois, la chose facile... Ternisien, il ne s’agit désormais ni de vous ni de
moi, il s’agit de l’Église . J’étais bien résolu
à ne parler de l’arrivée des Pères de l’Instruction Catholique à Lormières que le jour de l’Ordination ; mais l’abbé Capdepont ayant réussi , comme toujours, à me pousser à bout, j’ai tout dit; j’ai même assigné leurs nouveaux postes à quelques-uns de ces messieurs.
— Il y aura du bruit dans le diocèse, Monseigneur.
— Tant mieux! c’est bien là ce que j’espère. Qu’une révolution éclate, et que j’y prenne la main de Capdepont, il est perdu.
— La révolution éclatera peut-être, mais vous ne réussirez pas à y saisir la main de votre ennemi.
— Vous le croyez donc bien habile?
— Luij non; il est trop violent pour cela.
Mais il a des gens habiles au grand séminaire.
— Et qui donc?
— Mical, Monseigneur, le professeur Mical, l’ami de Capdepont, son modérateur et son guide... Tenez, voilà un homme véritablement très-tin et duquel il vous faut méfier. »
L'évêque se recueillit un moment.
Il reprit :
« Capdepont ignore probablement qu’il touche au but de toutes les espérances de sa vie. Après dix ans de luttes et d’efforts pour obtenir la mitre, il se lasse et désespère. De là sa fureur croissante... Si du moins, dans le paroxysme de sa rage diabolique, il provoquait quelque scandale qui retentît jusqu’à Paris!
— Et quel évêché destine-t-on au Supérieur du grand séminaire? demanda le secrétaire intime; je n’en vois pas un de vacant.
— Ceci est terrible à dire : on lui destine l’évêché de Lormières.
— On attendra, je pense, que vous soyez mort! s’écria l’abbé Ternisien avec une sorte de colère.
— Hélas! ne le suis-je pas à demi? Après une première attaque d'apoplexie, une seconde, puis... la tombe.
— Oh! Monseigneur! Monseigneur!...
— Quand, dans les bureaux des cultes, on a appris mon état de la bouche même du général de Roquebrun, un personnage très-influent, qui
se trouvait là, a prononcé ces mots cruels : « Enfin, on pourra caser M. Capdepont! »
— Quelle infamie!
— Mon frère me fournit quelques détails : on sait à Paris que Capdepont n’est doué d’aucune sorte de talent administratif, et c’est ce qui, dernièrement, malgré la promesse très-authentique de rimpératrice et l’appui très-acharné de M. Jérôme Bonnardot, a fait éloigner son nom, quand on a pourvu au siège de Saint-Claude. Mais on le croit capable d’administrer le diocèse de Lormières, soutenu par le Chapitre, où se trouvent des hommes éprouvés, et aidé dans sa tâche par tout le clergé, qu’il connaît depuis trente ans. La situation est donc celle-ci : Capdepont, evêque de Lormières, après Monseigneur de Roquebrun. »
L’abbé Ternisien demeurait sans parole. L’évêque, par un élan affectueux, lui prit les mains dans les siennes.
c Mon enfant, lui dit-il, je vais vous demander un grand, un très-grand service.
— Un service, Monseigneur! parlez vite, je vous en prie.
— Prenez garde ! je connais votre humilité profonde, peut-être allez-vous ne pas accueillir ma requête.
— Oh ! mon père !...
— Voulez-vous accepter le lourd fardeau de l’épiscopat?
LE JARDIN DE L’ËVÉCHÉ
— Moi, évêque!
— Il se peut que M. Bonnardot informe Capdepont des dispositions favorables du ministère à son égard, et, dans ce cas, il se tiendra sur ses gardes. Du reste, comme vous le faites observer avec raison, l'abbé Mical suffirait à le retenir, s'il lui prenait envie de se laisser aller à quelque nouveau déportement. Donc, son caractère violent ne nous livrera point cet homme, et c’est à d'autres moyens que nous devons recourir pour rendre impossible son accession à l'épiscopat... Écoutezmoi... Quand, après ma promotion, je fis mon voyage à Rome, comme je ne parlais pas du tout l'italien, je demandai au cardinal Mafféï un ecclésiastique français capable de me guider à travers les splendeurs de la Ville Éternelle. Vous vîntes, je vous vis, vous m’agréâtes tout à fait, et, lorsque vous me parlâtes de retourner aux Franciscains de Tivoli, moi, je vous parlai de mon diocèse, et je vous enlevai. Mais bien qu’éloigné de l'Italie, vous ne cessâtes pas, en homme avisé que vous êtes , de cultiver vos relations avec les Transalpins. Ces relations, jointes aux miennes, quand on connaît d'ailleurs ma santé à jamais ruinée, obtiendront facilement du Vatican votre nomination de coadjuteur du diocèse de Lormières. Ainsi, du côté de Rome, pas la moindre difficulté.
— Mais du côté de Paris?
— Là quelque obtacles nous attendent : le
budget d’abord, puis la volonté bien arrêtée du gouvernement de ne plus créer de coadjuteur, enfin les ennuis avec Rome... Nous viendrons à bout, de ces misères. Le général de Roquebrun s’est créé, au Sénat, une situation qu’il fera peser de tout son poids dans la balance. Il ira aux Tuileries, ■yena 1 Empereur, dissuadera l’Impératrice, convainc! a le ministre. Il n’est rien dont son zèle pour la religion et son amitié pour moi ne le rendent capable. Il fera connaître Capdepont et vous fera connaitie vous-meme. Du reste, en cette grave affaire, j ai tout lieu de compter sur le concours dévoué de mon vieil ami le cardinal-archevêque de Lyon.
' Véritablement, Monseigneur, je reste confondu de tant d indulgence et de bonté ; mais je vous supplie de me permettre de ne point courir une si terrible aventure. Vous me rappeliez tout à l’heure le couvent des Franciscains de Tivoli, où i^ous me vîtes pour la première fois. Alon rêve, si je puis en former un dans le bonheur dont vous m’enveloppez, n’est pas de m’élever jusqu’à l’épiscopat, mais de reprendre le chemin de mon ancienne retraite, le jour où Dieu me priverait du protecteur qu il m’a donné. Les splendeurs de la domination terrestre, qui exaltent certains prêtres jusqu’à la plus insigne folie, me laissèrent toujours froid. Je ne luis pas fait pour elles.
- Je vous ai dit, mon enfant, qu’il ne s’agit pas de vous, qu’il s’agit de l’Église.
— Et croyez-vous que l’Eglise trouve en moi un évêque comme il lui en faudrait tant à l’époque effroyable que nous traversons? Quand vous ai-je fourni la preuve que j’ai acquis les vertus supérieures qui peuvent devenir un exemple pour le clergé de tout un diocèse? Où avez-vous appris que j’eusse l’âme assez ferme pour gouverner quatre ou cinq cents prêtres? Dix ans d’épiscopat ne vous ont-ils pas édifié sur l’esprit de révolte qui souffle de toutes parts? La Révolution a fait brèche aussi dans l’Eglise, et je ne me sens pas de taille à me mesurer avec elle. Voulez-vous un cœur intrépide? Prenez l’abbé Lavernède.
— Je vous répéterai les paroles de l’Ecriture : c Vous êtes un homme de peu de foi. » Je connais peu M. Lavernède, et je vous aime!
— Mais que voulez-vous que je fasse? s’écria le secrétaire intime, terrifié.
— Je veux que vous vous abandonniez à moi, ou plutôt que vous vous abandonniez à Dieu, qui choisit souvent le plus faible pour confondre le plus fort : « Elegit Deus igt lobiliaut confundetfortia... » Dans la candeur de votre nature angélique, vous pensez au bien que vous ne feriez pas si vous étiez évêque, et vous oubliez le mal que ferait à n’en pas douter Capdepont, s’il le devenait à votre place. Songez aux efforts que nous avons tentés ensemble pour renouveler la face de ce malheureux diocèse. Espérez-vous que Cap-
depont, évêque de Lormières, respecte notre œuvre? Tous ces Réguliers, appelés ici pour édifier une population , très-arriérée dans la plaine, à demi sauvage dans les montagnes ; toutes ces religieuses, établies sur divers points pour soigner les malades, instruire les enfants, secourir les pauvres; tous ces héros, toutes ces héroïnes de la prière et du sacrifice qui attirent les bénédictions du ciel sur mon peuple, que deviendraient-ils avec Rufin Capdepont? Ah! si. on savait ce que nous avons fait, vous et moi, pour cette contrée misérable ! Si l’on savait que nous avons dépensé, vous, plus de deux cent mille francs, moi, toute ma fortune personnelle, — un demi-million, — à doter ce pays déshérité d’hospices, de crèches, d’écoles, d’orphelinats!.. On le saura, Ternisien; j’irai le dire à Paris.
— Vous irez à Paris, Monseigneur?
— Trouvez-vous que la chose n’en vaille pas la peine?
— Et votre santé? votre santé si précieuse au diocèse, à moi... »
Les yeux de Ternisien s’étaient remplis de larmes.
« Ne pleurez pas, mon enfant, murmura l’évêque bouleversé.
— Mais si le voyage allait vous fatiguer?...
— Ce voyage me sera comme un bienfait, pourvu que vous consentiez à me suivre.
LE JARDIN DE L'EVECHE
— Je vous suivrai partout ! » s'écria le secrétaire intime.
Monseigneur de Roquebrun l’embrassa comme un père embrasse son enfant, longuement, tendrement.
Silencieux, ils remontèrent vers l’évêché.
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L’ORDINATION
ependant il ïi&j.l manifeste, à Fair à la fois très-circon jpect et très - embarrassé des ecclésiastiques qui, chaque jour, paraissaient dans les bureaux de Févêché pour quelque affaire, qu'on les travaillait contre Monseigneur de Roquebrun et qu'une révolution éclaterait prochainement. Que serait cette tempête dans un verre d’eau?
L’évêque, bien résolu à ne pas sortir d’un cerain calme dédaigneux à l’égard de Capdepont, moyen habile de pousser le montagnard de Harros à des sottises extrêmes, ne s’effrayait nullement de toutes ces agitations clandestines, et les persiflait avec esprit.
Quant à l’abbé Ternisien, allant et venant par
L’ORDINATION
ri
la ville, du salon de la baronne Thévenot, dans le Quartier des Papeteries, où Ton chantait les louanges de Capdepont, au salon du vicomte de Castagnerte, dans le Quartier des Couvents, où l’on était tout dévoué à Monseigneur de Roquebrun, il voyait les choses sous un aspect beaucoup moins rassurant. Quelques mots surpris au vol, une conversation très-diplomatique avec le vieux Clamouse, archiprêtre de Saint-Irénée et doyen du Chapitre, qui venait de passer dans le parti de Capdepont, son vicaire en 1842, lui faisaient présumer que la lutte serait sérieuse.
D’ailleurs mille bruits circulaient :
* Monseigneur de Roquebrun, à qui le méchant état de sa santé ne permettait plus de diriger le diocèse, venait de donner sa démission...
a L’Empereur, sur les très-vives sollicitations du général comte de Roquebrun, sénateur, avait nommé l’évêque de Lormières chanoine de l’ordre des évêques au Chapitre Impérial de Saint- Denis...
« Monseigneur de Roquebrun ferait ses adieux à son clergé, le jour de l’Ordination, dans la chapelle du grand séminaire...
« On présumait que M. l’abbé Rufin Capdepont, que l’Impératrice avait distingué depuis longtemps, serait appelé au siège de Lormières... »
U«e hostilité aussi perfide confondait le pauvre
abbé Ternisien et lui faisait une vie de poignantes inquiétudes. Il était bien évident que, si la plus petite de ces lâches insinuations arrivait aux oreilles de Monseigneur de Roquebrun, en dépit de ses résolutions, il ne parviendrait pas à conserver son sang-froid. Et quelle serait l’issue d'une nouvelle alerte donnée à ce vieillard, relevant à peine de paralysie? Il en mourrait certainement. Une idée sinistre, épouvantable, traversa le cerveau du secrétaire intime aux abois :
— Qui sait si Capdepont, de propos délibéré, ne voulait pas tuer son évêque?
Ternisien, tout tremblant, fit le signe de la croix et murmura des oraisons.
Le 26 mai, la journée s’annonça comme devant être splendide. Dès sept heures du matin, le soleil allumait la rosace des Barnabites, dont les reflets figuraient les flammes rouges d’un incendie. Les maisons discrètes du Quartier des Couvents s’ouvrirent l’une jiprès l’autre, puis quelques femmes vêtues de noir se glissèrent furtivement dans la rue.
Cependant l’affluence devenait de plus en plus grande, si bien que, vers les huit heures, il fut à peu près impossible de circuler sur les oAllées Saint-Macaire , place assez exiguë, du reste, au fond de laquelle se dressent les hautes murailles du grand séminaire. Non-seulement, sur cette sur
L’ORDINATION
face étroite, avaient débordé les dévots et les dévotes du Quartier des Couvents, mais bon nombre d’industriels du Quartier des Papeteries, remorquant leurs femmes et leurs enfants.
« Tiens! vous venez assister à l’Ordination, vous, Thévenot? s’écria le vicomte de Castagnerte, avisant l’ancien député qui jouait des coudes.
— Je fais comme tout le monde : je viens aux nouvelles... A propos, mon ami, vous qui voyez l’évêque, vous devez savoir quelque chose?
— Je vous jure, baron, que je ne sais rien... Au fait, vous qui voyez Capdepont, qu’avez-vous appris?
— Ma foi, rien, comme vous. »
Un silence d’une minute.
« Madame Thévenot ne vous a donc pas accompagné? reprit M. de Castagnerte.
— Nous nous sommes perdus de vue. Elle est par là avec Edmond.
— Que pense la baronne de la situation?
— Elle pense que Rufin Capdepont ferait un évêque superbe, et je suis de son avis. C'est un fier homme, allez, que ce prêtre : je l’ai étudié, moi !
— Et il vous l’a bien rendu, » répondit finement le vicomte.
La grande porte de la chapelle du grand séminaire, donnant sur les Allées Saint-Macaire, s’ouvrit tout d’un coup à deux battants.
La foule se précipita et s'engouffra tout entière.
La vaste nef de l’ancienne chapelle gothique des Minimes avait été coupée en deux par une haute balustrade de bois. Les fidèles de Lormières, respectueux t s'arrêtèrent à cette balustrade, et, en gens habitués à la fréquentation des églises, s’assirent silencieusement, sans tousser, sur de longues files de chaises disposées pour les recevoir.
Une cloche sonna.
Les ordinands, qui en surplis, qui en aube blanche, envahirent le chœur. Deux à deux et d'une allure mesurée, ils s’avancèrent vers la partie réservée de la nef pour y prendre place. C’étaient, d’abord, les jeunes abbés qui allaient recevoir la tonsure; puis les futurs minorés; puis ceux qui étaient sur le point de faire le pas redoutable du sous-diaconat; puis les candidats au diaconat; puis enfin les aspirants à la prêtrise.
Ils se mirent tous à genoux.
Un second coup de cloche retentit.
Au même instant, par les deux portes toutes grandes ouvertes de la sacristie, s’épancha dans le chœur un flot pressé d’ecclésiastiques de tout âge et de toute mine. Figures douces et naïves, faces rudes et creusées, têtes brunes et têtes blondes, tout ce monde, comme un troupeau, se dirigea vers de simples bancs d’écoliers, alignés à gauche, et s’y installa le mieux qu’il put.
« Miséricorde! que signifie cette avalanche ) dit
L’O KD I N ATI O N.
M. de Castagnerte. Tous les desservants du diocèse se sont donc donné rendez-vous ici?
— Quand je vous disais, vicomte, qu'il y aurait du nouveau, articula le baron Thévenot, se frottant les mains, tout aise.
— Taisez- vous, messieurs, interjeta la baronne se retournant, je ne puis pas prier .
— Pour Capdepont, sans doute? » interrogea malignement M. de Castagnerte.
Le maître des cérémonies sonna un troisième coup.
Les directeurs du grand séminaire parurent; derrière eux, à quelques pas, marchait, solitaire et grave, le Supérieur.
L’abbé Capdepont s’arrêta au pied du maîtreautel, et, pendant que ses collègues allaient s’asseoir dans les belles stalles de chêne massif qui se dressent à droite, dans le prolongement du chœur, il fit une courte prière. Son attitude était noble, recueillie, solennelle. Il se signa dévotement, puis à son tour marcha vers son siège. En passant devant le clergé du diocèse, empilé sur des banquettes de bois, il inclina imperceptiblement la tête. Les autres se courbèrent de toute l’échine. Iî n’y fit pas attention.
« Est-il beau ! s’exclama le baron Thévenot.
— Je lui trouve l’air assez insolent, riposta M. de Castagnerte . Tiens! ajouta-t-il, j’en¬
tends mes chevaux. »
En effet, une antique calèche aux armes du vicomte, attelée de deux chevaux basques qui paraissaient la traîner avec peine, venait de s’arrêter à la porte de la chapelle, sur les Allées Saint-Macaire.
« Monseigneur! » cria un suisse.
Les ordinands, la tête penchée, les bras croisés sur la poitrine, se dirigèrent processionnellement vers le fond de l’église.
Quelques curés et quelques desservants s’agitèrent, dans le désir manifeste de se porter audevant de leur évêque; mais, contenus par les yeux de Capdepont ouverts sur eux, ils n’osèrent quitter leur place et se rassirent penauds.
Cependant Monseigneur de Roquebrun, descendu de voiture avec ses deux grands-vicaires et son secrétaire intime, attendait, au seuil de l’église des Minimes, que le Supérieur du grand séminaire, selon l’usage, vînt lui offrir l’eau bénite, et personne ne bougeait. L’abbé Lavernède, indigné d’un manque d’égards inqualifiable, quitta courageusement sa stalle.
« Messieurs, dit-il faisant un pas vers les curés et les desservants, fascinés parles regards de Capdepont, nous sommes prêtres, et, à ce titre, nous devons des hommages à notre évêque. Je marche à votre tête, moi. Venez! »
La foule des ecclésiastiques, habituée à obéir,
L’ORDINATION
se débanda aussitôt et se jeta sur les traces du professeur d’ éloquence sacrée.
L’abbé Mical, du coin de son petit œil clignotant, avait suivi tout ce manège. Epouvanté du scandale, redoutant un esclandre dans la chapelle même, car l’évêque n’était pas endurant, il poussa rudement Rufin Capdepont et parvint à le dévisser de sa place; malheureusement, quand ils arrivèrent au bénitier, Sa Grandeur avait entonné déjà le « Veni} Creator } » et le cortège, sur deux colonnes, remontait en chantant vers le chœur.
La cérémonie commença coup sur coup.
Une telle précipitation étonna le clergé, principalement les fidèles du fond de l’église, habitués à entendre l’évêque adresser quelques mots de bienvenue et d’encouragement aux jeunes tonsurés. — Oh! il parlerait sans doute aux futurs sous-diacres...
Monseigneur de Roquebrun conféra les Ordres mineurs sans détourner son attention du Rituel ouvert devant lui, et, quand les sous-diacres, le cœur bouleversé, les yeux humides de larmes, au moment de faire le pas fatal qui les jetterait dans la cléricature pour la vie, attendaient une parole réconfortante, l’évêque, debout sur le marchepied du maître-autel, se contenta de leur crief d’une voix brève :
« Hue accedite! Venez ici! n
Il était évident que Monseigneur ue Ruquebrun, ému par l’affront qu'on lui avait infligé à la porte de la chapelle, se hâtait d'en finir avec la cérémonie. L’homme le plus saint ne saurait échappei à certaines préoccupations, et les regards que, de temps à autre, l’évêque dirigeait du côté des curés et des desservants empilés à la gauche du chœur, prouvaient bien que la présence insolite de tant de prêtres l'avait blessé.
— Etait-ce un complot ? Que lui voulait-on
Deux fois il eut envie, en pleine Ordination, d’interpeller le Supérieur du grand séminaire pour lui demander la raison d’une pareille affluence d’ecclésiastiques. Eh quoi! le vieux Clamouse, à peu près perclus, qu’on ne voyait qu’à de très-longs intervalles à son poste dans la cathédrale, avait pu trouver des jambes pour arriver jusqu'ici! C’était à ne pas y croire.
Mais l'abbé Ternisien, debout à la droite de Monseigneur de Roquebrun, le calmait, le retenait, le maîtrisait.
« Jésus-Christ est là sur l’autel prêt à être immolé, lui soufflait ce saint prêtre à l’oreille souffrons comme il a souffert... *
Il lui murmurait encore :
« Votre santé, Monseigneur, votre santé!... Songez donc qu’il nous faut partir demain pour Paris... »
L’ORDINATION
L’évêque souriait à travers sa colère et se contenait sagement.
L’Ordination terminée, Monseigneur de Roquebrun, précédé de ses grands-vicaires, de son secrétaire intime, de l'abbé Lavernède, se dirigea vers la sacristie. Il dépouilla vivement ses ornements pontificaux.
« Je cours faire avancer la voiture, Monseigneur, dit l’abbé Ternisien.
— La voiture! pas encore. La coutume veut que, le jour de l’Ordination, je distribue quelquei vicariats aux jeunes ecclésiastiques qui ont reçu la prêtrise. Pourquoi n’obéirais-je pas à la coutume? Croyez-vous que j’aie peur du régiment d< prêtres qu’on a réuni ici sans mon ordre? Du reste, j’ai promis aux directeurs, à qui je n’ai pu encore donner de poste, de leur en assigner aujourd’hui...
— Votre Grandeur pourrait peut-être attendre... hasarda l’abbé Lavernède.
— Attendre que mon clergé me mette le pied sur la gorge et m’étouffe, n’est -il pas vrai? Monsieur Lavernède, vous le savez mieux que moi, ceci est un duel à mort. Il est horrible de penser que de si effroyables luttes éclatent dans le sanctuaire, en présence de Dieu. Mais, voyons, puis-je reculer?... Après mon action de grâces, je rejoindrai ces messieurs dans la Salle des Con-
férences. Portez-leur cette nouvelle, je vous prie.
— Monseigneur!... Monseigneur!... balbutia Ternisien.
— Mon enfant, il n’est pas commode d’être évêque; mais quand Dieu nous a choisi, nous devons lui faire honneur jusqu’au bout, »
Il tomba à genoux sur un prie-dieu.
Chacun s’éloigna saisi de respect.
LE PRINCE DES TÉNÈBRES
andis que Monseigneur de Roquebrun récitait la prière que l'évêque, comme le simple prêtre, récite toujours après la célébration de la messe, l'abbé Rufin Capdepont, à la tête des directeurs du grand séminaire et de tout le clergé accouru à l’Ordination, se dirigeait vers la Salle des Conférences. En grand tumulte, cette foule envahit les stalles des Minimes; on se bouscula même un peu.
« Messieurs, s’écria Capdepont, surgissant sur la deuxième marche du trône abbatial, respectez la hiérarchie : messieurs les curés-doyens seuls ont droit aux stalles; les desservants occuperont les banquettes du fond. »
Le Supérieur avait parlé. Les succursalistes
cédèrent les sièges qu'ils possédaient indûment.
a Messieurs, reprit Capdepont d une voix qu'il s’efîorçait de contenir et que, malgré lui, une sourde colère rendait plus vibrante, je ne suis pas satisfait le moins du monde de votre attitude dans la chapelle. M. l’archiprêtre Clamouse, qui est bien l'ecclésiastique du diocèse le plus éminent par le savoir et par la vertu, tient entre ses mains une longue requête signée de vous tous, où vous exprimez à votre évêque votre mécontentement pour la façon au moins singulière dont il traite son clergé. Avez-vous oublié que les Réguliers, comme une pluie de sauterelles, se sont abattus sur nos paroisses, et que les Pères de l’Instruction Catholique vont expulser d'ici vos anciens maîtres, si dévoués et si bons? Si vous avez oublié cela, que signifie votre présence en ces lieux? et si vous vous en souvenez, comment se fait-il que tout à l’heure, sur l'injonction de M. l’abbé Lavernède, que la protection manifeste de l'évêque a poussé à méconnaître ses devoirs envers moi, son Supérieur, vous soyez allés au-devant de celui que, ce matin encore, avant l'Ordination, vous accusiez de vous fouler aux pieds, et auquel, disiez-vous, vous étiez résolus à infliger une leçon? Il eût été bon que, dès son entrée dans notre chapelle, M. de Roquebrun eût appris que son clergé est au moment de s’éloigner de lui, et que, pour employer le langage politique, s'il fait des coups
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cTÉlat, nous sommes prêts à lui riposter par une Révolution.
— 11 le saura, il le saura! interrompit la voix chevrotante de l’archiprètre Clamouse.
— Oui, oui, il le saura! s'écria la multitude de prêtres levant les bras avec fureur.
— Réfléchissez, du reste, poursuivit Capdepom, que tous ici nous sommes également compromis aux yeux de notre évêque. Si nous ne connaissions son caractère violent, son mutisme durant la cérémonie de l'Ordination suffirait à nous dire les pensées de vengeance qui doivent l'agiter. Ainsi donc, quand il va paraître, pas de faiblesse. Au lieu de plier vos tètes sous le joug, redressez-vous dans votre force et dans votre dignité. Au fait, que peut-on contre vous? Rien, absolument rien. On frappe d'interdit un prêtre qui se révolte, même contre l'injustice, on ne saurait en frapper deux cents. Si vous êtes fermes, M. de Roquebrun, mis en face d'une opposition formidable, quittera le diocèse, et le ciel, peut-être clément envers nous, nous enverra-t-il le réparateur.
— Comptez sur nous, monsieur le Supérieur, comptez sur nous! » s'exclamèrent ensemble les curés des stalles et les desservants des banquettes.
La porte de la Salle des Conférences s'entr'ouvrit, et, dans l'entrebâillement, passa la tète futée de l'abbé Mical.
« Silence! soufïla-t-il, voici l’évêque ! »
Après une pareille explosion de sentiments hostiles, ceux à qui il n’a pas été donné d’observer les prêtres se figurent sans doute que le clergé insurgé du d iocèse de Lormières fit à son évêque, entrant dans la Salle des Conférences, un accueil des plus circonspects, des plus embarrassés, des plus froids. Il n’en est rien. A l’apparition de Monseigneur de Roquebrun, par une sorte d’enchantement, les faces crispées se déridèrent, et sur plusieurs s’épanouit une sorte de sourire hypocrite et béat, le sourire de la servitude.
Il est surprenant que l’abbé Rufin Capdepont, à qui une étude approfondie de l’histoire aurait dû communiquer la connaissance des hommes, avant de tenter ce soulèvement impie contre l’autorité légitime, n’eût pas réfléchi que l’exercice de la liberté veut un apprentissage, et qu’on n’abdique pas les habitudes de l’esclave parce qu’on a écrit son nom au bas d’une feuille de papier. Mais cette fois, comme toujours quand il s’agissait de luimême, la passion l’avait aveuglé. Le paysan de Harros, l’homme de l’instinct, gâtait tout dans les plans superbes, souvent pleins d’audace, de l’abbé Capdepont, et devait les faire échouer.
Monseigneur de Roquebrun s’avança, appuyé sur le bras de son secrétaire intime, et gravit les
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marches du trône abbatial. La longue cérémonie de l'Ordination bavait sans doute fatigué, car il s’assit et resta silencieux, dans une sorte d’accablement.
Le vieil abbé Clamouse, averti par un clignement d’yeux de Rufin Capdepont, se souleva péniblement. Aidé par l’abbé Mical, il se traîna jusqu’au milieu de la Salle des Conférences.
* Monseigneur voudrait-il me permettre, gémitil d’une voix expirante, de lui adresser quelques mots?
— Je vous écoute, monsieur l’Archiprêtre. »
M. Clamouse toussa, affermit ses bésicles au
bout de son nez crochu sali de tabac, et, dépliant une longue pancarte, il glapit ces paroles :
« Monseigneur,
« Le clergé de votre diocèse éprouve la plus « profonde douleur devant les empiétements, t chaque jour plus considérables, des corporations « religieuses... *
L’évêque se mit debout vivement
« Arrêtez! monsieur. Vous ne me parlez pas, vous lisez, je crois...
— Sans doute, balbutia l’Archiprêtre, ahuri.
— Et où avez-vous vu qu’il vous fût permis d’adresser des remontrances à votre évêque?
— Mais, Monseigneur...
— Est-ce dans les traités de discipline ecclésiastique ou dans le droit canon? Il me semble, au contraire, que Thomassin, en ses écrits, interdit ces manifestations inconvenantes.
— C’est seulement une supplique à propos des Réguliers...
— Je ne veux pas l’entendre. Si vous aviez quelque observation à me soumettre relativement aux actes de mon administration, que ne preniezvous la peine de venir jusqu’à l’évêché? Ne vous y ai- je pas reçu cent fois? Et quand ai- je cessé de vous marquer la déférence due à votre long sacerdoce, que, plus d’une fois, je citai dans mon grand séminaire comme un exemple aux jeunes clercs? Depuis mon intronisation à ce siège de Lormières, ma porte vous fut ouverte à deux battants, et non-seulement à vous, monsieur, mais à tous mes prêtres, aux plus humbles comme aux plus élevés dans la hiérarchie. S’il en est un à qui j’aie refusé jamais de faire accueil, qu’il se lève et m’accuse.
— Je suis désolé, Monseigneur, balbutia M. Clamouse tout tremblant, et je vous demande pardon...
— Vous êtes absous, monsieur l’Archiprêtre. Quand vous cheminiez jusqu’ici ce matin, malgré des infirmités qui devaient vous retenir dans votre cure, je veux croire que vous ne saviez trop ce jue vous veniez y faire. Mais un autre le savait à
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votre place. 11 s'agissait de porter un coup terrible à votre évêque, et l’on tenait à ce que ce fût le prêtre le plus respectable du diocèse qui frappât ce coup. Songez donc! Monseigneur de Roquebrun réprimandé par M. l’archiprêtre Clamouse devant un clergé nombreux, c’était un grand et beau spectacle! Heureusement, malgré leurs fautes, leur insuffisance, leur indignité, Dieu veille sur ceux à qui il a commis la garde de son Église, et Dieu n’a pas permis qu’une entreprise satanique, où l’on vous avait mêlé à votre insu, réussît par votre intervention. Dieu a eu pitié de vos soixante ans de vertu, d’immolation à sa gloire; c’est luimême qui vient de vous arracher des mains du Tentateur. »
De petites larmes brillantes arrosèrent les joues parcheminées du vieil Archiprêtre. Il s’avança vers le trône abbatial, et, arrivé à la première marche, sans mot dire, il plia les deux genoux.
Monseigneur de Roquebrun descendit vers lui et essaya de le relever.
• Non, non! murmura M. Clamouse, bénissezmoi, Monseigneur, bénissez-moi , parce que j’ai péché. »
L’évêque leva les mains solennellement.
Quand l’ Archiprêtre se remit debout, Monseigneur de Roquebrun était encore devant lui, le regardant, tout bouleversé.
Tout à coup, entraînés par un mouvement
généreux de leur cœur, ces deux vieillards se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et s'embrassèrent étroitement.
Un frisson parcourut l’assistance. Çà et là, l’on entendit comme des sanglots étouffés.
L’abbé Mical lit une grimace hideuse.
Quant à l'abbé Capdepont, ses traits avaient pris une rigidité marmoréenne. Il se tenait dans sa stalle, immobile et froid comme une statue.
L’évêque reparut sur le trône abbatial; sa face rayonnait d’une sainte joie.
• Monsieur l’Archiprêtre, dit-il avec une émolion pénétrante, ce jour qu’on voulait me rendre si triste, vous le faites le jour le plus heureux de mon épiscopat. En vous étreignant, il m’a semblé que j’étreignais tout mon diocèse, et j’en ai tressailli d’allégresse!... Mon Dieu, ajouta-t-il, laissant, lui aussi, couler des larmes, mon Dieu, dites-moi ce qu’il faut que je fasse pour qu’on m’aime? Il est si doux d’être aimé!...
— On vous aime, Monseigneur, on vous aime ! s’écria toute la Salle des Conférences, emportée par un irrésistible attendrissement.
— Vous viendrez tous me voir à l’évêché ; vous me direz les fautes, les erreurs que j’ai pu commettre, et désormais nous ne formerons qu une famille bien unie .
— Oui, nous irons, nous irons tous!
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— Je serai un père dévoué jusqu'à la mort à §^s enfants, repartit l'évêque, montrant à nu son cœur affame d’affection. Il n'est pas jusqu’à la question des Religieux que je ne sois disposé à trancher en votre faveur, s'il m'est démontré que leur présence dans ce diocèse est en quoi que ce soit préjudiciable à mon clergé. Du reste, pourquoi ai-je appelé des Réguliers ici? pourquoi en ai-je établi dans les coins les plus reculés de nos montagnes, sinon pour qu'ils aidassent mes prêtres dans la prédication, dans l'instruction des enfants, da ts l'administration des divers sacrements? Je ne vous ai point cherché des ennemis, mais des amis dévoués, prêts à toute heure à vous prêter leur concours dans les œuvres de notre sainte religion, Certes, le clergé paroissial m'a fourni des preuves multipliées de son zèle; il est pourtant plus d'un endroit où ses efforts avaient échoué. Faut-il vous citer un exemple? A Harros, la patrie de l’éminent abbé Capdepont, depuis des années la semence divine tombait sur la pierre. Les Maristes sont venus, ils ont défoncé cette terre rebelle, et, aujourd'hui, elle porte une moisson abondante, mes* sis multa... Et puis, étant prêtres, pourquoi ne pas nous souvenir que c’est dans les communautés religieuses qu’il est le plus aisé de pratiquer les exercices recommandés par les saints conciles, pour atteindre à la perfection chrétienne?... » Monseigneur de Roquebrun respira un moment
L/abbé Ternisien se penchant vers lui, ils échangèrent quelques paroles.
« Messieurs les ordinands qui venez de recevoir la prêtrise, dit le secrétaire intime, Monseigneur, qui a besoin d'un instant de repos, me charge de vous désigner les vicariats auxquels Sa Grandeur daigne vous appeler. »
Il lut une assez longue liste. Il finissait à peine, que l'évêque, par un effort énergique, se remit debout :
« Je devais, dit-il, assigner aujourd’hui des postes à quelques directeurs du grand séminaire ; mais, après ce qui vient de se passer, je me sens plein d’hésitation. Puisque, ici, tous les cœurs se sont un peu dilatés, qui sait si je ne ferais pas mieux de rompre les négociations entamées avec les Pères de l’Instruction Catholique? »
Et, brusquement, se tournant vers l’abbé Capdepont :
« Que pensez-vous de cette rupture, monsieur le Supérieur? lui demanda-t-il.
— Je pense, Monseigneur, que, s’il y a eu engagement, l’engagement doit être tenu.
— Mais si l’afîaire n’avait pas été conclue définitivement?
— Dans ce cas, vous seriez libre vis-à-vis des Pères de l’Instruction Catholique ; mais vous ne le seriez pas vis-à-vis de nous, les directeurs de cet établissement.
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PS
— Pourquoi donc?
— N’avez-vous pas assigné des postes à M. Mical, à M. Turlot, à M. Lavernède? Ne m’avezvous pas enjoint d’aller occuper ma stalle au Chapitre de Saint-Irénée ?
— Il vous déplairait donc de conserver la direction du grand séminaire?
— Puisque vous m’avez vous-même dégagé de mes fonctions, vraisemblablement vous aviez des motifs sérieux pour le faire...
— Enfin, s’il m’était agréable de vous conserver cette situation que vous occupez depuis si longtemps?
— A mon très-grand regret, je me verrais contraint de décliner cette faveur.
— C’est une résolution bien prise : quand votre évêque fait deux pas pour se rapprocher de vous, vous refusez d’en faire un pour vous rapprocher de lui ?
— Je respecte mon evêque. »
C’était assez d’avances; encore une fois Monseigneur de Roquebrun venait de toucher du doigt le fond de ce caractère indomptable : une pierre dure et glacée.
« Allons, monsieur Capdepontl... allons, monsieur le Supérieur!... ne put s’empêcher de lui crier toute l’assistance, l’invitant à des égards et à des concessions.
— Que me voulez-vous enfin, vous autres?
répliqua cet homme farouche, se dressant de toute sa taille et jetant sur le clergé qui l'environnait un regard de hautain mépris.
— Beati pacifici , monsieur le Supérieur! interjeta le vieux Clamouse.
— Beati pauperes spiritu , monsieur l’Archiprêtre ! lui riposta Capdepont, disposé à tous les éclats.
— Messieurs, dit l'évêque, luttant contre la colère qui de nouveau venait de lui embraser le sang, le plus terrible châtiment que Dieu ait infligé au Prince des Ténèbres, sainte Thérèse nous le rapporte : il lui a défendu d’aimer.
— Monseigneur!... * s’écria Capdepont, dont les yeux lancèrent des flammes.
L'évêque allongea le bras, comme dans la cérémonie de l’exorcisme, quand on chasse les démons, et, sans proférer une parole, sortit de la Salle des Conférences.
Tous les prêtres, curés et desservants, firent cortège à Monseigneur de Roquebrun.
Seuls, les abbés Capdepont et Mical ne l'accompagnèrent pas à travers les vastes corridors du cloître des Minimes. Ils restèrent tous deux comme pétrifiés dans leurs stalles.
« Nous sommes joués! dit enfin Mical, revenu de sa stupeur.
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— - Les imbéciles! les lâches! articula Capdepont avec un geste désespéré... Ah! si je suis jamais leur évêque...
— Tu te vengeras, n’est-il pas vrai?
— Tiens, sortons... J’étouffe !... *
Ils allèrent respirer le grand air sous les ormes ombreux de la cour.
LA MESSE DU SAINT-ESPRIT
vant de quitter le grand séminaire, où décidément leur mission était bien terminée, ^es directeurs décidèrent de célébrer une messe du Saint-Esprit. Cette messe chantée, à laquelle on inviterait tous les affidés de Lormières et du diocèse, serait comme une dernière protestation contre les actes de l’autorité épiscopale.
Sauf l’abbé Lavernède, lequel, le lendemain de l’Ordination, sans tambour ni trompette, était allé prendre possession de l’aumônerie des prisons, et qui, par conséquent, n’assistait pas à cette sorte de conciliabule secret, tous les directeurs y étaient présents. Chacun cria, vociféra contre l’évêque, parti, du reste, depuis quelques jours pour Lyon
h A MESSE DU S A I N T- E S P R I T.
avec l’abbé Ternisien, et la résolution fut bien arrêtée d’invoquer en commun le Saint-Esprit, avant de se séparer.
Le 4 juin, une semaine après l’Ordination, l’abbé Rutin Capdepont, à dix heures du matin, monterait à l’autel, suivi des abbés Mical et Turlot, en dalmatiques de diacre et de sous-diacre, pour ajouter à la pompe de cette cérémonie.
Le jour même de ces adieux, si habilement combinés pour blesser l’évêque, au moment où l'abbé Capdepont allait rejoindre ses confrères assemblés, le baron Thévenot l’arrêta au seuil de la Salle des Conférences.
« Qu’y a-t-il? demanda le chanoine d’un ton brusque.
— Monseigneur de Roquebrun n'est pas à Lyon.
— Où donc, alors?
— A Paris, depuis quatre jours.
— A Paris?
— Je viens d’arracher cela au vicomte de Castagnerte. *
A cette nouvelle bien imprévue, l’abbé Capdepont, qui pourtant était un homme énergique et ferme, éprouva comme un étourdissement qui le fit chanceler. Il dut se soutenir sur les bras de M. Thévenot et sur ceux de l’abbé Mical.
On le reconduisit dans son appartement.
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t C’est contre moi que l’évêque Roquebrun est allé à Paris, c’est contre moi! s’écria-t-il tout à coup avec la lucidité divinatrice des grandes passions... Et quand je songe que, tandis qu’il agit, lui, je m’amuse, moi, à ourdir de misérables taquineries! Quelle pitié!... »
Vivement il tourna vers l’abbé Mical sa face irritée.
« Voilà les aventures que tu me fais courir, toi, avec tes plans de sainte-n’y-touche. Quand cesseras-tu de me donner des conseils? et quand me procureras-tu la satisfaction de ne plus te mêler en quoi que ce soit de mes affaires? Si je ne t’eusse point écouté, je serais à Paris depuis huit jours, et quelle besogne déjà n’aurais-je point faite! Mais non; au moment où je devais voler vers l’endroit où tous mes intérêts m’appellent, j’ai commis la faiblesse de te consulter encore une fois, et naturellement, embarrassé dans les mailles de tes raisonnements subtils, je suis resté. Tu vois maintenant ce qui m’arrive. L’évêque Roquebrun a déjà vu son frère le général, ils sont allés ensemble aux Tuileries... Que n’ont-ils pas dit de moi à l’Empereur, surtout à l’Impératrice! »
Il lit quelques pas, et, saisissant l’abbé Mical, qui, trop faible pour lui résister, plia sous sa main comme un roseau :
« Prends garde à toi! » lui dit-il, le dévorant d’un regard ardent.
L A MESSE DU SAINT-ESPRIT
IOI
M. Thévenot, effrayé, s’interposa. Mais l’abbé Mical, l’écartant d’un geste :
« Ne craignez rien, monsieur le baron, murmura-t-il ; il ne me tuera pas.
— Et pourquoi ne te tuerais-je point) répliqua Capdepont, lequel, dans le désordre de ses idées, laissa transparaître à son insu toute la perversité de ses instincts.
— Parce que tu veux être évêque, et que, si tu t’avisais de me dépêcher, mon cadavre pourrait te causer quelque embarras. »
L’abbé Capdepont, ne trouvant pas de riposte sur ses lèvres, rit d’un rire forcé qui donna à toute sa face une expression véritablement épouvantable. M. Thévenot le considéra avec une curiosité inquiète : il crut qu’il devenait fou, et s’esquiva.
Le terrible chanoine, tout entier aux préoccupations qui l’obsédaient, ne remarqua pas la retraite du baron. Son menton pointu appuyé dans la paume de sa main droite, il réfléchissait.
Il se leva soudainement. Son regard avait la fixité singulière qui frappe chez les hallucinés... Il fit deux fois le tour de sa vaste chambre... Il s’arrêta... Il demeura quelques instants droit, immobile, comme fiché dans le parquet. Ses traits, auxquels sa volonté avait su imprimer une sérénité austère en harmonie avec le caractère sacerdotal, tordus maintenant par les convulsions intimes de