‹ L'abbé TigraneChapitre 6 sur 21 · S P RI T · texte numérisé non relu

S P RI T

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%A MESSE DU SAINT-

sien s’est moqué de nous. Il n'a pas menti, oh! non; mais il n’a pas dit la vérité... Mical, je n’aime point ce petit Italien tout sucre et tout miel. Durant mon séjour à Paris, j’ai vu beaucoup d’ecclésiastiques revenus d’au delà des monts après un long séjour; eh bien! je n’en ai pas connu qui n’eut reçu là-bas une forte teinte de machiavélisme. Machiavel, c’est toute l’Italie, et Ternisien a été frappé à l’estampille commune...

— Enfin, à quel parti vas-tu te résoudre?

— C’est bien simple : je pars pour Paris ce soir.

— Allons, une sottise.

— En vérité, ce serait à te tordre le cou... J’en mettrais la main au feu : tu tiens encore quelque conseil ridicule à mon service.

— Tu n’as rien de pareil à redouter, riposta froidement Mical... Tandis que toi, tu t’achemineras vers Paris, je m’acheminerai, moi, vers mon nouveau poste, vers la Bastide-sur-Mont. Je puis bien renoncer à devenir grand -vicaire, puisque tu renonces à devenir évêque. *

D'un pas assuré, il se dirigea vers la porte. Il allait la franchir, quand Rufin Capdepont, en proie à je ne sais quelle terreur panique, d’un tour de main la ferma à clef.

• T’expliqueras-tu?... Voyons, t’expliqueras-tu?

— A quoi bon?... J’aime mieux m’en aller.

— Tu ne sortiras pas que je n’aie vu le fond de ta pensée.

L’A B B Ê TT G RA NE

—Tu le veux: donc absolument?

— Je l'exige.

— Eh bien, je trouve que, si l'abbé Ternisien a trop de diplomatie, tu n'en as pas assez, toi. Mes avis, que tu me reproches en termes impitoyables, t’ont fait Supérieur du grand séminaire, Vicaire-Général, candidat sérieux à l'épiscopat; ils te feront évêque, si tu les écoutes jusqu'au bout. Je le dis avec plus de tristesse que d'orgueil, sans moi, j’ignore ce que tu fusses devenu. Qui sait si, à l'heure qu'il est, toutes les violences, tous les éclats, toutes les folies que j'ai empêchés ne t’auraient pas valu la suspense et peut-être l'interdit!

— Assez ! assez !

— Tu me dois bien quelque chose, pour l'acharnement que j'ai mis à te sauver de toi-même. Mais tu m'étais supérieur par l'intelligence, je t’admirais; tu étais mon ami, j'étais fier de toi, je t'aimais !... »

L’abbé Mical s’arrêta. Il était trop ému pour continuer.

Rufin Capdepont recula d'un pas; sa nature profonde avait reçu un coup. Il revint, vers son ami, et cet homme rude, chez qui une passion indomptable avait tari la source du sentiment, eut un éclair de sensibilité.

« Mical, dit-il d'une voix presque tremblante, souvent j'ai été injuste envers toi : je te demande pardon. »

LA MESSE DU SAINT-ESPRIT

Il s’embrassèrent fraternellement.

Ayant essuyé leurs yeux humides, les deu3 prêtres s’assirent l’un près de l’autre sur un canapé.

« Voyons, reprit d’un ton câlin le chanoine, toujours en proie à son démon, que faut-il que je fasse?

— Tu dois rester à Lormières... Admettons que l’évêque, ce qui est très-vraisemblable après la terrible alerte qu’il a subie, soit allé à Pans simplement pour achever sa longue convalescence au sein de sa famille, ton voyage dans le Nord devient absolument inutile. Bien plus, après la lettre très-explicite que t’écrivit M. Bonnardot, en apprenant, au mois d’août, dans quel état se trouvait Monseigneur de Roquebrun, je crois que ce voyage ne pourrait que te faire du tort. As-tu oublié les termes de cette longue épître?

« . Il n’y a plus à se bercer d’espoirs chimé-

« riques, disait M. Bonnardot : si vous êtes nommé « évêque, vous ne serez jamais nommé qu’évêque « de Lormières. Ici, on s’est habitué à vous croire • des titres sérieux à la possession de ce siège ; mais t il ne faudrait songer à aucun autre. On doute « de vos aptitudes administratives, et le gouver- « nement, qui est sage, ne vous transplantera pas « dans un diocèse oii vous ne seriez point connu,

L'A B B Ê TI O R A NE

loé

« où, par conséquent, vous pourriez, dès les pre- « miers jours, vous heurter à de grandes diffi- « cultés. Du reste, pourquoi vous montrer si « impatient? L’apoplexie qui' vient de frapper « Monseigneur de Roquebrun ne vous prévient- « elle pas que votre jour est proche?... »

— C’est parfait cela... Mais si l’évêque Roquebrun, que je ne pris aucun soin de ménager, était allé à Paris dans le dessein de me nuire? Le mystère dont il s’est envxdoppé à son départ n’est-il pas fait pour éveiller des appréhensions?

— Même dans ce cas, répondit Mical d’un ton convaincu, tu ne dois point t’éloigner d’ici. As-tu réfléchi à la situation qui te serait faite en arrivant à Paris, si, au ministère, aux Tuileries, — où je ne veux pas douter que tu ne fusses reçu, — tu te rencontrais face à face avec l’hostilité de ton évêque? Es-tu assez naïf pour croire que tu triompherais dans une lutte engagée sur le terrain glissant des bureaux? Ton caractère extrême ne me laisse aucun doute à cet égard. Souffre que je te répète ce que je fai dit cent fois : avec ta haute capacité, ton talent supérieur de parole, ton attitude véritablement pleine de noblesse , tu es l’homme du monde le moins capable de sortir d’un pas difficile à ton honneur. Tu n’as aucune souplesse, aucune habileté. Tu t’emporteras, tu seras éloquent, superbe d’indignation,

LA MESSE DU SAINT-ESPRIT

mais tu te noieras. Je ne te vaux point, tant s'en faut. Eh bien! je serais évêque, moi, tandis que depuis dix ans tu croques le marmot. La vie, la vie ecclésiastique surtout, condamnée à caresser le chou de Rome et la chèvre de Paris, est un biais. Demande du reste à Machiavel-Ternisien...

— Alors, je dois permettre à l'évêque Roquebrun de dénaturer mes actes, mon caractère?1...

— Ah ! çà, voyons, entre nous, tu le crois donc bien infâme, ce pauvre évêque?

— Est-ce que, par hasard, il t’aurait séduit en t'octroyant la cure de la Bastide -sur-Mont? demanda Capdepont avec une cruelle ironie.

— Point. Il m'a été fort désagréable. Mais avouons, puisque nous sommes seuls, que c'est bien un peu pour le besoin de ta cause que nous le fîmes toujours si noir. »

L'abbé Capdepont se dressa sur ses jarrets nerveux.

« Je partirai par l’express de ce soir.

— Un dernier conseil : attends au moins, pour aller à Paris, que Monseigneur de Roquebrun en soit revenu.

— Je partirai ce soir!

— Soit. Nous prendrons le même train jusqu’à la Bastide-sur-Mont... Adieu les grandeurs pouf nous ! »

On heurta violemment à la porte de la chambre.

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Capdepont alla ouvrir.

« Pourquoi me dérangez-vous? demanda-t-il durement.

— Monsieur le Supérieur, balbutia l’abbé Turlot, il y a en bas un homme du télégraphe qui porte une dépêche de Paris pour vous. *

Capdepont, sans égard pour la dignité de son allure ordinairement si majestueuse et si paisible, se précipita à travers l’escalier.

Il prit la feuille de papier bleu des mains du facteur et en fît sauter le cachet. Toute sa face s’éclaira d’une sorte de rayonnement.

« Messieurs! messieurs! » s’écria-t-il.

Il ne put en dire davantage, l’émotion l’étouifait...

« Eh bien?* demandèrent les directeurs, sortant effarés de la Salle des Conférences.

L’abbé Rufin Capdepont entra dans la salle. Par un effort sur lui-même, il récupéra le sangfroid qui avait failli lui échapper, et monta gravement les marches du trône abbatial.

« Mes amis, dit-il, le ciel a lancé sa foudre. Je reçois une terrible nouvelle de Paris. Je vous lis la dépêche :

« Monseigneur de Roquebrun est mort hier « soir, à la suite d’une seconde attaque d’apo- « plexie. Vous êtes nommé Vicaire -Général • capitulaire. Vous recevrez des lettres du minis-

LA MESSE DU S A I N T - F. S P R I T

• tère demain. Surtout ne quittez pas le diocèse, « Bon espoir pour le reste.

t JÉROME BoNNARDOT. »

— Le reste, c’est B évêché pour vous, n’est-il pas vrai, monsieur le Supérieur } demanda l’abbé Turlot.

— Nous aurons l’évêque de notre choix! s’écria l’abbé Mi cal.

— Et nous ne quitterons pas le grand séminaire, insista Turlot, se frottant les mains.

— Messieurs, ne nous répandons pas en vains discours, dit l’abbé Capdepont, dominant tout de sa voix et de son geste pleins d’autorité. Le moment d'agir est venu. M. l’abbé Mical a prononcé le mot de la situation. Si les prêtres, si tous les prêtres du diocèse me désignent au choix du gouvernement, nul doute, en effet, que le gouvernement ne me choisisse. Il y a dix ans, on signa une pétition en ma faveur; mais l’élan manqua d’ensemble, et l’on n’obtint aucun résultat. Que le passé vous serve de leçon, car ceci vous touche plus que moi... ».

Sa poitrine haletait fortement. Il fut contraint de respirer une minute.

« Maintenant je tiens à vous confesser, mes bien chers confrères, reprit-il d’un ton patelin qu’on ne lui avait jamais connu, que ce n’est pas sau

un profond sentiment de terreur que j 'accepterais Tépiscopat. Quelle responsabilité écrasante, dans des temps traversés comme les nôtres! Si je m'y résignais jamais, ce serait stimulé par l'espoir que je pourrais, dans ce diocèse dévolu à tant de vicissitudes diverses, tout redresser, tout refaire, tout réparer, et ea quce corruerant instaurabo , a dit le prophète Amos. Dans tous les cas, Dieu veuille qu'on ne nous envoie point encore un homme du Nord!

— Nous entendons que vous soyez notre évêque, S et vous le serez! reprit l'abbé Mical avec force.

— Vous le serez! > répétèrent tous les directeurs.

Rufin Capdepont avait les yeux au ciel.

« Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses! » murmura-t-il dévotement.

Puis, tout à coup, d’une voix délibérée :

a Je me rends de ce pas à l'évêché, pour prendre en main les affaires du diocèse.

— Et la messe du Saint- EspriD s'informa Turlot.

— Elle n’aura pas lieu," puisque vous ne quittez pas cette maison. •

Il descendit de la chaire abbatiale.

Les directeurs se courbèrent devant lui par une inclination d'une servilité honteuse. Ils voyaient déjà leur évêque. Au bras de l’abbé Mical, il passa au milieu d’eux, superbe, et sortit sans lei regarder.

LE VICOMTE DE CASTAGNERTE

uand, vers le soir, la nouvelle de la mort de Monseigneur de Roquebrun se répandit à travers Lormières, la consternation devint générale. Dans le Quartier des Couvents, les églises se remplirent de fidèles empressés de prier pour l'évêque défunt. Parmi ces dévotes et ces dévots, dont une partie, du reste, subissait déjà à son insu le joug de l'abbé Capdepont, la prière était comme un dérivatif naturel à toute tristesse, à tout chagrin.

La douleur fut moins religieuse dans le Quartier des Papeteries, mais elle fut plus humaine. Au premier bruit que Monseigneur de Roquebrun venait de mourir à Paris, les fabriques se fermèrent, et femmes, hommes, enfants s'éparpillè-

lia

rcnt par les rues, inquiets, mornes, accablés.

« Et qui nourrira mes vieux parents infirmes )■ sanglotait une pauvre ouvrière, le visage ruisselant de larmes.

— Quand je songe que Monseigneur a payé le médecin et toutes les drogues, lorsque ma femme et mes enfants furent malades, et qu’encore il me donna de l’argent comptant, murmurait un papetier, secoué par une émotion profonde.

— Vive Monseigneur! » criaient les mioches, ne comprenant rien à ce qui se passait.

Le lendemain, vers les dix heures, une foule compacte envahit tout à coup la place de Saint- Irénée.

La veille, assez avant dans fa soirée, le vicomte de Castagnerte était allé au Quartier des Papeteries, où il paraissait rarement, et avait annoncé qu’un grand service funèbre devait avoir lieu dans la cathédrale pour Monseigneur de Roquebrun.

Cette multitude s’agitait beaucoup, et le murmure était immense. Lasse d’attendre, elle pénétra dans la basilique. Mais sa surprise fut, au comble, quand elle put constater de ses yeux que rien n’avait été disposé pour la cérémonie. Pas le moindre catafalque au milieu de la nef, et, aux vastes murailles, pas la moindre tenture de deuil.

Le vicomte de Castagnerte, se frayant aussitôt un passage, se dirigea vers la sacristie.

Là, le vieux Clamouse, après avoir dit sa messe basse de chaque jour, dépouillait tranquillement ses ornements sacerdotaux. Son grand âge lui ayant à peu près ankylosé les membres, il était aidé dans cette laborieuse besogne par Son sacristain ordinaire, auquel s'était joint l'excellent abbé Lavernède, accouru à Saint-Irénée comme par hasard.

« Eh bien! monsieur l'Archiprêtre, dit M. de Castagnerte, le peuple est là, et il commence à s'impatienter.

— Mon cher vicomte, vous me voyez tout préoccupé... Que voulez-vous? je ne suis pas le maître... Il faut renvoyer le peuple.

— Alors, le service que, hier, vous m'avez promis de célébrer n'aura pas lieu?

— Hier, je me suis engagé, c'est vrai; mais on m'a démontré depuis que j'avais outre-passé mes pouvoirs.

— Comment! s'écria le vieux gentilhomme contenant mal son indignation, vous êtes curé de cette paroisse, et vous n'avez pas le droit d’y dire librement une messe des morts?

— Oui... certainement... Voyons, vicomte, cette messe n’est pas tout à fait comme une autre...

— En effet, riposta M. de Castagnerte les dents serrées, cette messe est pour Monseigneur

de Roquebrun, votre bienfaiteur. N’est-ce pas lui, je crois, qui vous nomma Archiprêtre de Saint-Irénée, doyen du Chapitre de cette cathédrale?1... »

M. Clamouse ne répondit rien. Il plia lentement l’amict qu’il venait de quitter.

« Enfin, insista le vicomte, que faut-il dire à ces pauvres gens, qui ne sont pas allés à leur travail aujourd’hui pour rendre un suprême hommage à celui qui leur fit du bien?

— C'est bien simple, répondit M. Clamouse, dites-leur de s’en aller... D’ailleurs M. l’abbé Capdepont, Vicaire-Général capitulaire du diocèse, autoriserait-il le service que vous réclamez, que vous ne découvririez pas, dans Lormières, à onze heures sonnées, un ecclésiastique qui n’eût dit sa messe.

— Pardon, monsieur l’Archiprêtre, intervint l’abbé Lavernède, il en est un encore, c’est moi. »

Le vieux Clamouse regarda l’aumônier des prisons d’un œil tout pétillant de malice.

« Vous êtes un finaud, vous! lui dit-il.

— Si finaud veut dire homme de cœur, vous avez raison, monsieur, » riposta M. de Castagnerte avec un sourire ironique.

L’Archiprêtre gagna le prie-dieu, à côté du grand vestiaire en chêne, et commença à réciter son action de grâces.

« Courez vite aux bureaux de l’évêché, dit

LE VICOMTE DE C A S T A G N E R T E. 115

l’abbé Lavernède au vicomte; vous y trouverez M. Capdepont. Vous fûtes trop l’ami de Monseigneur de Roquebrun pour qu’il vous refuse de laisser célébrer un grand service des morts en son honneur.

— Il me semble que nous pourrions bien nous passer de la- permission de cet éternel Capdepont?...

— Peut-être. Mais il nous en coûte si peu de ne pas offenser un homme qui s’irrite au moindre prétexte. Qui sait, d’ailleurs, s’il ne voudra pas donner l’absoute lui-même?

— J’en serais bien fâché !...

— Allez, mon ami... En vous attendant, je calmerai les murmures de ce peuple qui s’indigne, et je préparerai tout pour la cérémonie. »

Au moment où M. de Castagnerte franchissait la porte qui ouvre sur la cour de l’évêché, il se croisa sur le seuil avec le baron Thévenot.

« Tiens, vous voilà, vicomte! lui dit celui-ci. Et où courez- vous de ce pas léger?

— M. Capdepont est-il dans les bureaux?

— Parbleu ! il y a élu domicile depuis hier. Mais vous n’allez pas le voir, je suppose?

— Et pourquoi n’irais-je pas le voir?

— Oh! mon cher ami, il est d'une humeur..,

— Je sais que la bête est féroce; mais puisqu’elle ne vous a pas dévoré... »

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Il fît un pas. M. Thévenot, le retenant :

« En vérité, je comprends la fureur deM. Capdepont. Savez-vous que Monseigneur de Roquebrun n'a pas joué franc jeu avec lui?...

— Mon cher monsieur, interrompit M. de Castagnerte, non sans quelque mélange de hauteur, dites tout ce que vous voudrez de M. Capdepont, que, totre femme et vous, vous devez connaître profondément. Quant à Monseigneur de Roquebrun, je vous invite à parler de lui avec plus de respect. Celui-là, j'eus l'honneur de le connaître, moi, c’était un saint ! »

Il salua du bout des doigts, puis se dirigea, à droite, vers le petit bâtiment isolé où se trouvaient les bureaux de l'évêché.

M. de Castagnerte frappa à une porte du rezde-chaussée.

* Entrez ! » glapit la voix grêle, bien reconnaissable de l’abbé Mical.

Le vieux gentilhomme souleva une lourde

cadole en fer fonré.

« M. l’abbé Capdepont? demanda-t-il, s’adressant à M. Mical.

— Que lui voulez-vous, monsieur? * s'écria le Vicaire-Général capitulaire lui-même, se dressant dans la demi-obscurité de cette salle basse où ne pénétraient jamais les rayons du soleil.

Cet accueil brutal déconcerta un peu M. de

LE VICOMTE DE CASTAGNERTE. 117

Castagnerte, habitué aux grandes manières de Monseigneur de Roquebrun, qui lui rappelaient l'ancienne cour où il avait vécu. Il se remit pourtant.

« Si M. l'abbé Capdepont est là, reprit-il finement, je désirerais avoir l'honneur de l’entretenir une minute.

— Le voici, monsieur le vicomte, » lui répondit M. Mical, qui avait compris.

Et il lui désigna d’un geste poli le farouche abbé.

« Pardon, monsieur le Vicaire-Général, dit le vieillard ; il fait si sombre dans cette pièce que je

ne vous avais point aperçu . Comme vous êtes

désormais à la tête du diocèse, je viens solliciter l'autorisation de faire célébrer un service...

— Pour votre ami l'évêque Roquebrun } acheva vivement Rudn Capdepont.

— Vous l’avez dit, monsieur, pour mon noble ami, Monseigneur le marquis Gabriel-Armand de Roquebrun, évêque de Lormières.

— Cette cérémonie est prématurée. On verra plus tard.

— Veuillez considérer, monsieur, que tous les ouvriers des papeteries...

— Il appartient à ceux qui ont appelé les ouvriers à Saint-Irénée de prendre le soin d’en débarrasser notre cathédrale.

— Notre cathédrale !... Peste, monsieur l’abbé,

il paraît qu’on se fait vite au langage épiscopal.

— Chercheriez-vous à insinuer par là que je suis indigne d’exercer l’épiscopat?

— A Dieu ne plaise ! Si vous devez être notre évêque, je souhaite seulement que vous ne fassiez pas trop regretter votre prédécesseur.

— L’évêque Roquebrun était mon ennemi ! s'écria le paysan de Harros, dont tout le sang bouillonnait.

— Vous vous trompez, monsieur : vous étiez le sien! répliqua M. de Castagnerte avec une hautaine dignité.

— Voulez-vous des preuves )

— Je vous en préviens, il me les faudra irrécusables.

— Écoutez ceci. »

Il alla vers une table chargée de paperasses de toutes sortes, saisit une lettre fraîchement dépliée et revint vers le vicomte.

a J’omets les premiers paragraphes, dit-il, ils me regardent exclusivement. Voici pour M. de Roquebrun.

• ... Sa première visite au ministère avait porté « un coup mortel à votre candidature. Comment, « en effet, lui refuser la nomination de son secré- « taire comme coadjuteur, quand, la veille, le f général de Roquebrun, qui, prévenu à temps, « travaillait le terrain depuis quelques jours, avait

t à peu près obtenu l'assentiment de l'Empereur; i quand, M. l'abbé Ternisien étant assez riche

* pour faire honneur à sa nouvelle situation, son « élévation n'imposait pas la moindre charge au i budget; quand surtout le vieux évêque de Lor- « mières venait d'être atteint si rudement dans sa

* santé?

« Heureusement, la seconde entrevue perdit « l’abbé Ternisien et vous ramena sur l'eau.

« Dans un entretien fort long, Monseigneur de

* Roquebrun dut s’expliquer sur les opinions « religieuses, politiques de son protégé. Il le lit

* avec de tels développements, et je puis ajouter

* avec une franchise si peu habile, qu’il ne poui vait subsister désormais dans l'esprit du ministre « aucun doute : on lui proposait d'élever à l’épis-

* copat un ennemi de l’Etat. Dès ce moment, c'en

* était fait de M. Ternisien; la victoire nous res- « tait. Le gouvernement a essuyé trop d’ennuis

* avec certains évêques, notamment avec ceux de « Moulins et de Nîmes, pour s'exposer volontaire- « rement à courir de nouvelles aventures reli-

* gieuses. Toute affaire, voire la plus simple, se « complique, avec Rome, de toutes sortes de ditiii cultes.

« Quant à vous, mon cher ami... »

— Mais, monsieur le Vicaire-Général, ce qui vous touche personnellement ne peut en aucune

façon intéresser M. le vicomte de Castagnerte, • interrompit l’abbé Mical, lequel ne voyait pas sans déplaisir ces confidences au moins inutiles.

Capdepont, soumis pour la première fois, rejeta la lettre de M. Jérôme Bonnardot sur la table, et, s’adressant au gentilhomme :

« Eh bien, monsieur, lui demanda-t-il tout frémissant encore de sa lecture, que pensez-vous de cette conspiration ourdie contre moi^

— Je pense que Monseigneur de Roquebrun, trouvant auprès de lui un ecclésiastique du plus grand mérite, de la piété la plus parfaite, avait plus que le droit, qu’il avait le devoir de lui rendre facile l'accession de l'épiscopat.

— Comment! l’évêque Roquebrun savait, à n’en pas douter, que j’avais été distingué par le ministère, que mon nom figurait parmi les premiers qui devaient être élus, et son voyage clandestin à Paris, ses entreprises contre ma candidature, tout cela vous paraît naturel?1

— Cela me paraît religieux. Monseigneur de Roquebrun, s’imposant les fatigues qui l’ont tué, se préoccupait, non de vous, monsieur, mais de l’Église.

— Ce qui veut dire, sans doute, que moi je ne m’en préoccupe guère ! » s’écria Capdepont, s’avançant hardiment sur M. de Castagnerte.

Le vicomte ne recula pas d’une semelle.

• Vous, vous avez assez affaire de vous préoc-

LE VICOMTE DE CASTAGNERTE

iai

cil per de vous-même, » lui riposta-t-il d’un ton dédaigneux et tranchant.

Une minute, ces deux hommes, que soulevaient tant de sentiments contraires, restèrent debout l'un en face de l’autre, se mesurant de l’œil comme deux ennemis sur le point d’en venir aux mains.

Mical, épouvanté, ainsi qu’une anguille se glissa entre eux deux pour les séparer.

« Monsieur le vicomte, articula-t-il d’une voix mielleuse, il est tard, et, pour peu que vous perdiez encore du temps, vous ne découvrirez pas, dans la ville, un prêtre pour dire votre messe. »

M. de Castagnerte ne put s’empêcher de hausse! les épaules.

Il sortit.

« Eh bien> lui demanda, l’abbé Lavernède, le voyant enfin reparaître dans la sacristie de la

cathédrale.

— Mon cher ami, répondit le vicomte essoufflé, saint Paul a parlé de la folie de la croix ; moi je viens de voir la folie de la mitre.

— M. Capdepont?...

— Savez-vous que, n’eût été mon respect pour sa robe, tout vieux que je suis, j’aurais donné à cet insolent mon gant à travers la figure.

— Tigrane vous a donc mordi ?

— Pas précisément, mais il m’a montré ses crocs

— Et la messe?

las L'ABBÉ TIGRANE.

— Vous pouvez la dire tout de suite. *

L'abbé Lavernède, qui avait déjà revêtu l’aube croisé l'étole sur sa poitrine, passa la chasubl noire et s’achemina vers le maître-autel.

Les chantres entonnèrent le Requiem.

Au même instant, midi sonna à la grande tour

ée Saint-Irénée.

ROME

ep en da NT la triste nouvelle qui mettail

Lormières en rumeur avait volé aux quatre coins du diocèse, et les prêtres, affairés, arrivaient chaque jour en foule. Comme une nuée de noirs corbeaux, curés, desservants, aumôniers, chapelains, s’abattaient sur la ville épiscopale, attirés de loin par l’espoir d’une proie. Sans parler de ceux qui, convoitant les grandes charges diocésaines, se bousculaient sans pitié : celui-ci, auquel avait été infligé quelque censure, venait réclamer contre une ancienne injustice; celui-là, abandonné vingt ans sur la crête d'une montagne inhospitalière, accourait pour solliciter un changement; cet autre, blanchi sous le harnois, ne se traînant plus qu’avec peine dans

les sentiers pierreux des Corbières, demandait à être inscrit pour une pension de retraite...

Rares étaient ceux qui, formulant leur requête, gémissant leurs lamentations, donnaient en passan un souvenir à Monseigneur de Roquebrun. Certes, envers la plupart de ces pitoyables quémandeurs, l’évêque défunt s’était montré bon, indulgent, charitable, miséricordieux; mais il avait le tort irrémissible de s’être laissé mourir, et on l’oubliait.

Il y avait, du reste, dans cet oubli, je ne sais quel mélange de résignation religieuse, de misère profonde, de honteuse lâcheté : on avait peur de l’abbé Capdepont, que chacun voyait déjà s’avancer, la mitre en tête et la crosse en main. Bientôt cet homme, qu’on savait haineux, vindicatif, tiendrait l’honneur, le pain de tous, et presque tous se courbaient humblement. Il est commode de crier contre l’abaissement du prêtre, quand on ignore à quel arbitraire il est asservi. L’autorité sans bornes des évêques a dû produire le servilisme du corps clérical tout entier. Qu’on se rappelle cette parole hautaine prononcée au Sénat, le ii mars 1865, par le cardinal-archevêque de Rouen :

« Mon clergé est un régiment : il doit marcher t et il marche! »

L’abbé Rufin Capdepont, installé dans la salle basse où nous l’avons vu tout à l’heure, faisait le

ROME

iaS

plus aimable accueil à cette multitude de pèlerins intéressés. L'âpreté violente de son ambition lui assouplissant pour la première fois la caractère, il se montrait à tous serviable, enjoué, charmant. A ce vieillard il donnait une cordiale poignée de main; à ce gros curé-doyen, rebondissant sous sa graisse, il lançait un mot spirituel sur les austérités de la pénitence; à ce jeune vicaire, pimpant et pommadé, il appliquait une gentille tape sur la joue, ayant l'air de s'exercer d'avance à administrer la Confrmation.

Du reste, il annotait gravement leurs suppliques, quelles qu'elles fussent, promettait de s'occupe! de leurs affaires comme des siennes propres, el finalement les adressait l'un après l'autre à l'abbé Mical, son âme damnée, lequel, embusqué en un coin obscur, les faisait trébucher dans le traquenard de la pétition au gouvernement et les renvoyait satisfaits.

Pourtant, bien que les choses allassent pour le mieux, — en trois jours on avait recueilli plus de cent cinquante signatures, — l’abbé Capdepont paraissait soucieux. Après le long défilé de tous ces prêtres, auxquels il était tenu par son rôle de prétendant à l'épiscopat d’adresser tantôt une flatterie, tantôt une caresse, il tombait parfois en d’inexplicables accablements. Ces faiblesses étaient d'autant plus surprenantes, que, informé chaque

i aS

matin par M. Jérôme Bonnardot de Tétât de ses affaires à Paris, il n’avait aucun motif de s’alarmer.

Que se passait-il donc dans cet esprit tumultueux comme une mer, quand venait à souffler le moindre vent contraire.^

L’abbé Mical ne comprenait rien à cet état, qui souvent fut voisin de la syncope, et en était arrivé à se demander si Rufin Capdepont était bien encore l’homme impétueux, énergique, ferme, qu’il avait autrefois connu. Que signifiait une pareille prostration de forces, lorsqu’il touchait au but de tous les efforts de sa vieî>

Le professeur de morale craignit que Capdepont n’eût vieilli tout à coup.

— Hélas! pensa-t-il, l’âge amène de telles dépressions physiques et morales!

Il le suivait des yeux avec inquiétude, soit qu’il se promenât de long en large à travers la grande pièce où ils s’étaient retirés ainsi qu’en un sanctuaire inviolable, soit qu’en proie à ses découragements inconnus, il respirât" étendu dans un fauteuil, la bouche mi-ouverte et haletant comme un homme harassé.

— Il souffre! se disait-il à lui-même; et il n’osait Tinterrogei

Un matin, l’abbé Capdepont, qui depuis plus de deux heures n’avait desserré les dents, se leva

ROME

brusquement du siège où il était assis, et, avec des gestes de désespoir, s’écria :

« Non, Mical, non, Mical, je ne le serai pas, je ne le serai jamais!

— Comment! veux-tu dire que tu ne seras pas évêque? »

Capdepont, par un mouvement frénétique, saisit sur la table, parmi les paperasses empilées, une enveloppe décachetée et en retira une lettre.

« M. Bonnardot, dit-il, est un homme sage, il n'avance rien dont il ne soit parfaitement sûr. Or as-tu réfléchi à cette phrase qu’il m’envoie ce matin de Paris? Pour moi, elle m’a atteint en pleine poitrine comme un coup de poignard. »

Il lut :

« . Ici, je ne vois plus aucun obstacle à votre

« nomination.. Si, au moment décisif, il en sur- « gissait quelqu’un, il ne pourrait venir que de « Rome. J’ai pu savoir que, de ce côté, Monsei- « gneur de Roquebrun, avant même de quitter i Lormières, avait tenté d’actives démarches en i faveur de son protégé, et un de mes amis, « attaché à la Nonciature Apostolique, m’a avoué « que, la veille même de sa mort, l’évêque défunt i avait vu le Nonce et lui avait présenté M. l’abbé a Ternisien... »

« C’est par là que je périrai, Mical; c’est pal

toutes ces manœuvres odieuses que l’évêque Roquebrun aura réussi à me porter le dernier coup.

— Rassure-toi, tu n’es pas mort encore. Ce n’est pas à la Nonciature que le gouvernement va chercher ses évêques. Que ta nomination paraisse au Moniteur, et Rome s’inclinera. »

Ruhn Capdepont reprit sa promenade.

« Depuis quelques jours, murmura-t-il, j’étais agité de sombres pressentiments. Cette dernière nuit, j’ai fait un rêve horrible... Dans cet accablant cauchemar, j’assistais à mon propre naufrage... Ces imaginations nocturnes vous secouent comme de poignantes réalités... J’en tremble encore... Je gravissais un escalier tournant en spirale au milieu d’une vaste tour. Au haut de cette tour, en tout semblable à celle de Saint-Irénée, luisaient dans la lumière et étincelaient sur un plateau d’or tous les attributs de l’épiscopat : la mitre, la crosse et l’anneau... Je les voyais distinctement... Je montais, je montais, je montais... Enfin j’atteignis la dernière marche. O désespoir! elle était inaccessible... Figure-toi, Mical, un cube de granit mesurant dix mètres de hauteur et présentant à l’œil une surface parfaitement unie. Il faudrait aller à mon village de Harros, parmi les décombres des Pyrénées gigantesques, pour découvrir un bloc pareil... Comment tenter l’escalade de cette masse résistante et polie? Ou engager le pied? Où accro-

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cher la mainL.. Une sueur froide inondait mon front, tout mon visage, et j’avais besoin de temps à autre de tourner les yeux vers la mitre éblouissante pour ne pas sentir tout courage m’abandonner... A force de tâter l’énorme roche dans tous les sens, je lui découvris quelques légères fissures. Le temps fait son œuvre, même sur le granit. Avec mes ongles, que la rage rendait plus durs et plus aigus, je détachai quelques menus fragments... Je ne te dirai pas, Mical, avec quels transports de joie je vis la pierre s’émietter peu à peu. J’en viendrais about peut-être, et mon cœur se gonflait dans ma poitrine à me la remplir et à m’étouffer...

a Enfin, après plusieurs heures d’un travail haletant, acharné, tout était prêt pour l’assaut. Je m’élançai sans la moindre hésitation. Mes pieds et mes mains avaient pris tout à coup l’apparence de véritables griffes. J’enlaçai le granit aussi étroitement que l’eût fait un reptile, et je pus me mouvoir avec facilité. Je m’en souviens, ma peau collée à la pierre en ressentait la fraîcheur, et, faisant corps.pour ainsi dire avec elle, j’avançais lentement, sûrement, vers le plateau d’or où gisaient toutes mes convoitises, toutes mes fièvres, toutes mes folies. Quelle peine ! quels efforts ! quels vertiges ! Mais aussi quels tressaillements de toutes mes fibres, en constatant que j’avançais toujours...

« La mitre et la crosse entre-croisées étaient là

rayonnantes, j’y touchais presque... Fasciné, ébloui, n’y tenant plus, je détachai simultanément mes deux mains pour les saisir et les emporter. O effroyable catastrophe ! je sentis mes pieds manquer subitement d’appui, et, du haut de la grande tour de Saint-Irénée, je fus lancé dans l’espace... Le coup que je reçus, quand ma tête se brisa contre le pavé de la rue, me réveilla en sursaut... Si je t’avouais, Mical, que le front me fait mal encore, et que, depuis ce matin, il m’est arrivé de le tâter à plusieurs reprises, me demandant si, en effet, il n’avait pas été entamé ! »

Capdepont frémissait de tous ses membres, son œil était hagard.

« C’est un enfantillage, interrompit le professeur de morale. Voyons, soyons sérieux.

— Sérieux! je le fus toujours. Mais tu n’empêcheras pas que l’Écriture ne nous présente de nombreux rêves envoyés par Dieu comme des avertissements. D'ailleurs, la lettre reçue de Paris ce matin ne nous fait-elle pas entrevoir des obstacles auxquels nous n’avions pas songé:1... Rome, voilà le bloc de granit de la tour.

— Au bout du compte, s’écria Mical, pourquoi le vSaint-Père s’opposerait-il à ta nomination, si tant est, ce dont je doute, qu’il soit consulté? Et si tu es nommé, pourquoi refuserait-il de te préconiser? Je ne sache pas, en dépit de ta publication sur l’Assemblée du Clergé de 1682, que tu

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aies jamais émis des opinions qui ne soient parfaitement orthodoxes.

— A Dieu ne plaise!... En attaquant certains privilèges du Pontife Romain, je le proclame hautement; je n’eus jamais l’intention de porter la moindre atteinte à la sainte Eglise, ma mère.

— Eh bien, alorsîh.. J’espère que ce ne sont pas tes mœurs qu’on osera incriminer.

— Je fus chaste, dit-il, avec une simplicité émue, qui ne laissait aucun doute sur ce coté si délicat et si intime de sa vie.

— Tu \ois donc... «

LE MINISTERE DES CULTES

'abbé Mical était assis sur une chaise de grosse paille, un coude appuyé à la table. Il paraissait perdu en de profondes réflexions.

Capdepont poussa le fauteuil auprès duquel il se tenait debout, se rapprochant du professeur de morale. Il s assit à son tour. -

« Mon cher ami, dit-il, prenant dans ses mains les mains de Mical...

— Mais tu as la fièvre? interrompit celui-ci à ce contact brûlant.

— Mon cher ami, reprit le Vicaire-Général sans se laisser détourner de ses préoccupations, c’est en vain que tu t’efforces de me rassurer : j’ai des peurs d’enfant, j’ai des peurs terribles. Et sais-tu,

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à l’instant suprême où se débat ma destinée, d’où me viennent ces terreurs qui me secouent, me brisent, me terrassent? Désormais, ce n’est plus dè Paris, ce n’est plus même de Rome, c’est de Là- Haut! »

Il leva un doigt et montra le ciel.

« Mical, poursuivit-il, en toute cette affaire où ma vie se trouve engagée, je n’ai pas assez invoqué le nom de Dieu... Je tremble... Certes, quand l’idée de m’élever jusqu’à l’épiscopat envahit pour la première fois mon esprit, je ne pensais qu’à l’Église. C’était pour la gloire de l’Église uniquement que je songeais à gravir les échelons de la hiérarchie. Devenir comme un soutien pour elle, c’était si beau! J’étais alors dans la jeunesse, et, bien que j’éprouvasse déjà certains mouvements d’irrésistible orgueil, les luttes si âpres de l’ambition n’avaient encore étouffé en moi ni l’enthousiasme ni la naïveté. Heureux temps de mon humble vicariat à Saint-Frumence et à Saint-Irénée ! Hélas! que de chutes depuis... J’ai voulu devenir évêque, et peut-être le serai-je un jour. Mais qui dira mon long martyre et les abaissements où j’ai dû descendre ?...

« Oh ! il y a quelque chose de révoltant dans la situation humiliante que les lois civiles ont faites aux prêtres à qui leur intelligence et leur vertu donnent le droit d’aspirer aux dignités eclésiastiques. En vérité, si on ne pouvait revenir à l’élection des

évêques par J es fidèles, comme cela se pratiqua saintement dans la Primitive Eglise, pourquoi ne point ériger le clergé de chaque diocèse en corps électoral, et ne point lui permettre, à la mort de son premier pasteur, de pourvoir luimême à la vacance du siège } On aurait sauvegardé ainsi la dignité et l'honneur du prêtre en général, la dignité et l'honneur du Souverain- Pontife, tenu de ratifier chaque jour, et souvent malgré lui, les choix imposés par les gouvernements. Mais non! il fallait qu'après avoir asservi toutes les institutions à sa volonté, le Premier Consul asservît également l'Église. Les évêques pouvant devenir pour lui comme les préfets des consciences, il lui importait de tenir dans sa main ces nouveaux agents de son pouvoir. C’était là un nouvel instrument de domination, instrumentum regni...

« Aussi qu'est-il arrivé ) L'Eglise, ayant accepté ou subi les Concordats, ces chaînes de fer qui la lient désormais à la politique des nations, a dû recevoir le contre-coup de tous les événements. Elle, faite pour planer dans le ciel bien au-dessu s des peuples et des rois, quand on l’a vue amalgamée, confondue avec les intérêts terrestres les plus misérables, on l’a prise en haine ou en mépris. Puisque, au lieu de conserver son indépendance divine, elle s'était inféodée au prince quel qu'il fût, n’était-il pas naturel que, dans nos révolu-

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tions trop fréquentes, les foules aveugles et hostiles lui imposassent sa part de responsabilité ?...

« Ah! Mical, continua-t-il avec une tristesse pénétrante, tandis que je courais cette carrière hasardeuse de l’ambition, que je m’égarais, en compagnie de la famille Thévenot, désormais attachée à mon œuvre, dans les agissements obscurs de l’intrigue, que de fois je me sentis abreuvé d’amer dégoût! Ma première visite au ministre des cultes fut une station douloureuse et poignante. Certes, M. Bonnardot, qui ne me quittait pas, ne négligea rien pour me dissimuler les ennuis de ma démarche. Mais je dus m’asseoir dans une antichambre, au milieu de vingt autres solliciteurs, et là je mesurai toute la profondeur de mon abjection. Figure-toi que le hasard m’avait placé vis-à-vis d’une grande glace et que, pour peu que je relevasse la tète, je me voyais avec ma mine piteuse, tournant mon chapeau entre mes doigts, ne sachant comment me tenir. Aucun mot ne te peindra le mal que me procurait la vue de ma soutane, de ma ceinture, de mon rabat. Quoi! j’étais, prêtre, c’est-à-dire élu par Dieu dominateur, pacificateur, purificateur des âmes, et maintenant je me trouvais sur la banquette usée d’une antichambre, les mains aux genoux, l’œil éteint, l’échine arrondie, comme un esclave prêt à recevoir le bâton ! Mical ,' j’ai bu cette honte... »

A ce souvenir, il ne put tenir en place; il se

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