‹ L'abbé TigraneChapitre 7 sur 21 · IJ · texte numérisé non relu

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L’ABBÉ T 1 G h A N E .

leva, et, gesticulant avec une sorte de fureur, fit de nouveau quelques pas à traver? la salle basse,

i Franchement, lui dit le professeur de morale } je t’eusse cru plus aguerri.

— Aguerri! » s’écria-t il.

Il s’arrêta. Puis, fixant sur son ami des yeux oii par moments passaient des éclairs :

« Ah çà ! penses-tu vraiment que tous ces hommes entassés dans l’antichambre du ministre, que le ministre lui-même me fissent peur? Je me faisais peur à moi-même, imbécile! voilà tout. Sais-tu ce qui me rendait timide, contraint, embarrassé? C’était l’excès de ma force. Cela arrive à certains hommes trempés comme je le suis. D’ailleurs, le caractère sacerdotal, que je ne ressentis jamais aussi vivant, pesait sur moi de tout le poids que Dieu y a attaché et m’écrasait... Tu es sacerdos in œternum! Une voix me criait ces terribles paroles... J’eusse été laïque, que je me fusse tenu fièrement sur cette banquette d'ignominie; mais j’étais prêtre, et comme un prêtre ne doit jamais être surpris avouant des motifs ignobles et que ma présence en cet endroit renfermait tout un aveu, je courbais honteusement le front. Admis chez un évêque, chez un cardinal, chez le Souverain-Pontife lui-même, le simple desservant peut conserver une attitude pleine de dignité; chez un ministre, il ne peut être que bas, à moins qu’il ne soit insolent. C’est étrange! quand mon tour arriva de

LE MINISTÈRE DES CULTES

paraître devant le haut fonctionnaire que j'étais venu solliciter, je sentais ma poitrine pleine d’emportements farouches. J’étais humble, et volontiers je me fusse révolté. Que le ministre, personnage empesé et solennel, m’eut dit un mot maladroit, et j’éclatais... Pourquoi tant de colères contenues? vas-tu me demander. Parce qu’en dehors de la

sainte hiérarchie de l’Eglise, il ne saurait exister de supérieurs pour nous. Nous ne sommes pas faits pour nous courber devant les laïques, mais les laïques sont faits pour tomber à nos genoux. C’est à nous qu’il a été dit : « Vous êtes le sel de la terre ! »

— Avec de telles idées, il fallait, à ta sortie du grand séminaire, te faire nommer curé de Harros, et demeurer là jusqu’à la consommation des siècles.

— Et qui te dit que, dans mes longues années de fièvre, je n’ai pas regretté plus d’une fois de ne l’avoir pas fait ? *

Mical, souriant finement :

« Eh bien ! tu peux te satisfaire aujourd’hui. Puisque te voilà la première autorité du diocèse, que ne te nommes-tu toi-mème desservant de tel village qu’il te plaira de choisir }

— Tu railles, ét tu ne vois pas ce que je souffre! » articula Capdepont d’une voix profonde.

Mical quitta sa chaise, et, par un mouvement a.Tectueux, saisissant les mains de son ami :

« Allons, lui dit-il d’un ton câlin, assez d’exa-

gération comme cela. C'est le moment d’y voir clair, non de se laisser troubler la vue par les fantasmagories de l’imagination. Ah! on a bien raison de te reprocher de ne pas être un homme pratique ! Peut-être as-tu du génie, mais assurément tu manques souvent de sens commun...

— Passons.

— De quoi s’agit-il, après tout? Tu crains que, si l'Empereur te nomme évêque de Lormières, le Souverain-Pontife, prévenu contre toi, ne refuse de te préconiser. Je ne suis pas moi-même sans quelque appréhension à cet égard, mais je ne m’exagère rien. Si Monseigneur de Roquebrun jouissait d'assez de crédit au Vatican pour y faire écouter ses plaintes, je me souviens qu’on n'est pas, à Rome, dans une situation à montrer trop d'hostilité aux décrets de notre gouvernement. Le Pape vit de la protection de l’armée française.

— Mais sais-tu ce que peut avoir inventé pour me perdre la haine de M. de Roquebrun? As-tu oublié qu’en pleine Salle des Conférences, devant le diocèse assemblé, cet homme, tout à fait indigne du caractère épiscopal usurpé par de basses intrigues, eut l’audace inouïe de lever la main contre moi et de murmurer des formules d’exorcisme?

— La scène est encore devant mes yeux. Il te compara à Lucifer, prince des ténèbres... Mais, je f en prie, ne nous exaltons point dans le désert, c’est inutile.

LE MINISTERE DES CULTES

— Alors, évite de prononcer le nom de Roquebrun! » s'écria Rufin Capdepont, dont la nature sauvage, un moment matée par le découragement, se soulevait de nouveau.

L'abbé Mical se recueillit quelques minutes. Tout à coup, abattant ses larges mains sur les maigres épaules de son ami le Vicaire -Général, le secoua à le renverser.

« A quoi penses-tu donc? » lui demanda-t-il, plongeant ses jeux clairs, phosphorescents, dans les yeux de Mical, qui fut épouvanté et baissa la tête.

Cependant le professeur de morale, sa main droite aux lèvres, réfléchissait toujours et ne soufflait mot.

« Par pitié ! murmura Capdepont d’une voix presque suppliante.

— Je pense, articula lentement Mical, que, quels que soient les rapports envoyés contre toi en cour de Rome, il existe un moyen de les mettre à néant.

— Un moyen ) # -

La face du Vicaire-Général capitulaire, hideusement contractée, se dérida.

« Il suffirait de tenter pour Rome ce que nous Venons de réaliser pour Paris.

— Une pétition ?

— Non; mais une longue requête au Pape, où seraient établis ta parfaite orthodoxie et ton

immuable attachement à l’autorité du Saint-Siège.

— Et qui se porterait garant de ces opinions ? Dans le fond, elles sont les miennes; mais, par mes démarches à Paris, auprès d’un gouvernement, acharné à la recherche des gallicans, n’ai-je pas eu l’air de les trahir?

— D'abord des extraits nombreux de tes ouvrages ; puis les signataires...

- — Les signataires?... La plupart des prêtres appelés à Lor^nères sont rentrés dans leurs paroisses. Faudra- r-il les convoquer de nouveau?...

— Et qu’avons-nous besoin de tout ce monde !... Que le Chapitre seulement réponde de toi. Onze signatures, je n’en veux pas davantage.

— Le Chapitre! s’écria Rufin Capdepont. Ah! Mical , tu as parfois des idées excellentes...

— En France, les Chapitres de nos cathédrales se trouvent confinés dans des attributions si insignifiantes, qu’ils ne sont, en réalité, qu’une luxueuse inutilité autour de l’évêque. A Rome, c’est autre chose : ils ont conservé tout le prestige des anciennes fondations ecclésiastiques, et tu devines le poids...

— Certainement... Mais es-tu sûr du Chapitre de Lormières? Je redoute trois ou quatre récalcitrants...

— Les chanoines obéiront à leur doyen, et le vieux Clamouse, malgré sa faiblesse de l’autre jour, marche avec nous. D’ailleurs, c’est à vaincre

les résistances qui pourraient se manifester que je cours employer ma stratégie. »

Léger comme un écureuil, il sauta sur son chapeau .

Capdepont regardait Mical avec étonnement et curiosité.

« A ce soir des nouvelles ! » dit le professeur de morale gagnant la porte.

Capdepont fit deux pas vers lui. Puis, l’arrêtant tout-à-coup :

a Mon ami, lui dit-il, tout à l’heure je regrettais, — en cette grande chose : mon élévation à l’épiscopat, — d’avoir négligé le nom de Dieu. Si, au moment de tenter ces suprêmes démarches, nous nous jetions à genoux?... »

Sa voix tremblait.

Mical, saisi, se laissa conduire par la main jusqu’à la table. Au-dessus des paperasses amoncelées, un beau crucifix d’ivoire étendait ses bras jaunis.

Ils se prosternèrent sur la dalle nue.

LA VOIX DU CRUCIFIX

e lendemain matin, 1 abbé Capdepont quitta de fort bonne heure le grand séminaire, où il demeurait toujours, et courut s’enfermer seul dans la vaste salle des bureaux de l’évêché. Plusieurs lettres l’attendaient sur un coin de la table, qu’une main inconnue avait déblayée des papiers inutiles. Le Vicaire -Général éparpilla vivement le tas des correspondances, et son œil, s’arrêtant sur une petite enveloppe carrée presque entièrement couverte d’une grosse écriture, étincela.

Capdepont lut avidement... Son visage s’épanouit; ses lèvres ébauchèrent un sourire... Il tourna le feuillet et continua... Soudain toute sa

LA VOIX DU CRUCIFIX

face se rembrunit, et son front, lisse auparavant, se plissa d’une tempe à l’autre.

a C’est la défaite! » murmura-t-il.

Il froissa la lettre dans ses longs doigts osseux. Ses dents grincèrent. Il se laissa choir sur une chaise, comme fléchissant sous un coup qui lui aurait été violemment asséné.

La lettre dont les premières lignes avaient eu le privilège de faire sourire le terrible chanoine, dont les dernières l’avaient en quelque sorte atterré, était du baron Thévenot. Expédié en toute hâte à Paris pour l’affaire que, depuis des années, on avait su faire sienne, l’ancien député rendait un compte fidèle de ses démarches.

« ... Il était parvenu à intéresser à la candidature de l’abbé Capdepont son vieil ami Dupin aîné, aujourd’hui sénateur, procureur général à la couf de cassation. Il ne pouvait douter que l’intervention plus que bienveillante de l’auteur du Manuel du droit ecclésiastique ne portât le dernier coup aux hésitations de l’Empereur...

« Il était malheureusement certain que, malgré les insistances de l’Impératrice, toujours fermement attachée au succès de son protégé, l’Empereur, travaillé par le général de Roquebrun, héritier des rancunes de son frère, hésitait entre l’abbé Capdepont et l’abbé Ternisien. L abbé Ternisien possédait une grande fortune, considération qui,

aux yeux du gouvernement, avait bien son importance. Un évêque riche fait du bien et à la reli gion et à l'Etat....

« Le décret, du reste, était rédigé. La question était de savoir quel nom y figurerait...

« Quant à l'abbé Ternisien, qu’il aurait bien voulu voir pour le sonder, il n'avait pu le rencontrer à Paris. Après avoir fait procéder longuement à l'embaumement de son protecteur, il s’était éclipsé. On présumait qu'il avait pris le chemin d’Arras, où la famille de Roquebrun attendait, pour l’inhumer sans doute avec pompe, le corps de l’ancien évêque de Lormières.

« Les agissements de l'abbé Ternisien voulaient être surveillés, et il les surveillerait attentivement... *

Ce Ternisien, qui se jetait a la traverse de son ambition, précipitait Rufin Capdepont dans les cruelles alternatives du découragement et du désespoir. En vérité, était-il ^possible qu’on osât lui opposer un homme à peine âgé de quarante ans, tout à fait inconnu dans l’Eglise, ne lui ayant jamais rendu le moindre service ni par sa parole ni par ses écrits > Qu’était, en effet, ce jeune ecclésiastique, tout frais émoulu du couvent des Franciscains de Tivoli, sans œuvres et sans réel mérite, comparé à lui qui, depuis vingt ans, n’avait pas cessé un seul jour de parler ou d’écrire;

LA VOIX DU CRUCIFIX

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qui venait de doter le sanctuaire de plusieurs générations de prêtres distingués et vertueux; qui avait réédité l’œuvre entière de saint Thomas d’Aquin, publié plusieurs Traités, dont Tun, d( QÆuctoritate, était classique dans plus de trent séminaires; commenté les admirables Soliloquer de saint Augustin; qui, en ce moment même, réunissait des renseignements pour éclairer un point d’histoire resté obscur : Les Rapports du pape Sixte-Quint avec le roi Philippe II d'Espagne ?

Parfois, gonflé par le sentiment de sa supériorité incontestable, Capdepont en arrivait à prendre son rival en pitié.

« Allons donc! se disait-il avec un mouvement dédaigneux des épaules, nous ne sommes point faits pour nous heurter les coudes sur le même chemin. »

Il ne pouvait plus en aourer pourtant : c’était bien l’ancien secrétaire de M. de Roquebrun qui se dressait devant lui.

, Capdepont resta immobile, l’œil attaché sur la lettre de son agent Thévenot. Le papier de la malencontreuse épître s’effilochait en lambeaux entre ses doigts crispés...

Que tenterait-il?

Il réfléchissait...

Brusquement, il leva les deux bras et les laissa

retomber sur le bord de la table. Les paperasses frémirent. Plusieurs liasses, se détachant, s’éparpillèrent sur le sol. Une effroyable colère s'amassait, et si, comme La dit Sénèque, il y a dans l'homme un dieu et une bête liés ensemble 3 on peut dire que, chez notre forcené, le tigre entrevu par ses condisciples avait romou sa chaîne et commençait à rugit.

Ainsi qu’il en avait l’habitude, quand des pensées orageuses l’agitaient, Rufin Capdepont se mit à marcher presque sans s’en apercevoir. Il allait d’une muraille à l’autre, les sourcils froncés, sa rude chevelure hérissée comme une crinière, tantôt gesticulant, tantôt parlant. Le commentateur des Soliloques du grand Augustin, une nature impétueuse aussi, mais domptée par la charité, caritate ; comme il l’a dit lui-même, s’abandonnait à son tour à la douceur amère de laisser couler librement sa pensée dans la solitude.

Durant cette promenade effrénée, il se raconta minutieusement à lui-même le long supplice de toute sa vie.

Il y avait vingt ans environ que le mal avait commencé... Il se complut dans le souvenir de s n séjour à Paris. Tout lui paraissait beau alors; l’avenir s’ouvrait immense et rayonnant devant lui ; Tailleurs, il était si jeune! Oh! sa jeunesse!... Soudain, par un bond de sa pensée, H alla à Monseigneur de Roquebrun. Il s’arrêta court.

LA VOIX DU CRUCIFIX

Enfin, son irréconciliable ennemi émergeait de l’ombre, il était là, il le touchait...

Capdepont, un moment tenu en arrêt, n’osa nifaire un pas, ni articuler un mot. L’excès de sa haine le rendait impassible, muet, glacé. Ses yeux brillaient comme des charbons ardents, dirigés sur l’être imaginaire qu’il croyait voir poser devant lui. Par un effort, il décolla ses pieds rivés aux dalles et fit un pas : sa langue, inerte, se délia en même temps.

Dans une sorte d’hallucination furibonde, le chanoine, affolé, dépassa toutes les bornes. Tout à l’heure, il avait accusé M. Jérome Bonnardot de négligence, la famille Thévenot d’ineptie, l’archevêque de Paris, auquel il avait arraché une promesse de le servir, d’égoïsme, tous ses amis d’imbécillité ou de couardise; mais que ne dit-il pas de Monseigneur de Roquebrun?

Pour lui, le dernier évêque de Lormières était le vrai coupable, peut-être le seul coupable. x\près lui avoir adressé les plus odieuses invectives, il alla, dans sa rage démoniaque, jusqu’à refuser au pauvre défunt les notions de la plus simple probité. Ayant été mis à même de constater un déficit de trois mille francs dans la caisse diocésaine, déficit que justifiaient amplement les abondantes aumônes de Monseigneur de Roquebrun, comme il l’avait déjà appelé voleur de mitre, il l’appela voleur d’argent.

En vérité, l’homme est-il ainsi fait que la passion le puisse ravaler à ce point? Hélas! oui, l’homme est ainsi fait. Rufin Capdepont, plus faible, eût été modéré peut-être ; Rufin Capdepont, énergique, absolu, né pour la domination, parla loi même de son sang et de ses nerfs, devait se montrer excessif. Chez certaines natures, à quelque catégorie sociale qu’elles appartiennent d’ailleurs, il existe comme d’inéluctables férocités.

Un bruit se fit tout à coup : une voix avait parlé dans le silence de la vaste pièce...

Le Vicaire-Général, qui, à cette minute même, déchirait à belles dents l’abbé Ternisien, cette pierre d’achoppement que l’évêque Roquebrun lui lançait du fond de sa tombe, saisi d’une sorte de frayeur subite, resta coi au milieu de son apostrophe enflammée...

D’ où venait ce bruit quii avait perçu trèsdistinctement?

Effaré, il regarda aux quatre coins de la chambre et le long des murailles nues. -Rien. Il leva ses yeux hagards vers la table. O épouvante! ô miracle! il lui sembla que le crucifix d’ivoire remuait la tête. Qui sait? peut-être venait-il de parler. Qu’avait-il dit?...

Il écouta...

Rufin Capdepont tremblait de tous ses membre», car ni ses longues études, ni son frottement avec

LA VOIX DU CRUCIFIX

les hommes n’avaient aboli dans ce caractère entier la superstition. Prêtre et paysan, il croyait toujours au merveilleux... Dieu était intervenu.,. Dieu le jugeait... Dieu le menaçait peut-être!...

Il s'approcha de la table avec respect, et, pliant les deux genoux devant le divin Crucifié, comme il l’avait fait la veil*e avec Mical, il se recueillit et pria.

LE CHAPITRE DE SAINT-IRÉNÉ â

’est dans cette posture si naturelle à un prêtre que le Chapitre de Saint-Irénée, guidé par l’abbé Mical, surprit Rufin Capdepont. Le doyen Clamouse s’avança et toucha du bout de ses doigts tremblants l’épaule de son confrère prosterné. Celui-ci se retourna vivement à ce contact : son visage était pâle, et l'on pouvait démêler sur ses joues brillantes par places comme le passage de larmes récentes. La prière, cette hache sacrée mise à la portée de l’homme, lui avait -elle ouvert le cœur? avait-il pleuré?...

Il se leva et salua les membres du Chapitre.

« Monsieur le Vicaire-Général capitulaire, lui dit l’archiprètre Clamouse, au moment où les chanoines de cette cathédrale, avec tout le clergé du

diocèse, se réjouissaient, dans l’espoir de votre prochaine intronisation au siège de Lormières, un bruit s’est répandu qui les trouble et les inquiète. Désireux de pousser son secrétaire intime jusqu'à 1 épiscopat, Monseigneur de Roquebrun, la veille même de sa mort, vous aurait dénoncé au Souverain- Pontife comme entachç d’opinions hétérodoxes. Le Chapitre de Saint-Irénée ne pouvait demeurer insensible à la calomnie qui l'atteint dans son membre le plus illustre, et lui qui connaît la pureté de vos doctrines, qui de longue main a lu vos ouvrages, vient de rédiger la protestation suivante, qu’il adresse aujourd’hui même au Vatican. »

Alors, l’Archiprêtre, avec autant d’énergie, de solennité que son âge lui permit de le faire, lut six longues pages, où se trouvaient amalgamées bon nombre de citations extraites des livres du Supérieur du grand séminaire. Le tout avait été rédigé dans ce latin à la fois facile et barbare, inconnu de la Rome des Césars, mais que la Rome des Papes a popularisé dans le monde entier.

L’abbé Capdepont avait écouté gravement, sans sourciller.

« Messieurs, répondit-il enfin, je ne puis que me montrer profondément touché de la bienveillance et de la délicatesse des démarches que vous tentez auprès du Saint-Père pour ma réhabilitation ; je vous remercie. Je vous remercie particulièrement, vous, monsieur l’archiprètre Clamouse,

qui fûtes toujours le premier à prendre l’alarme quand il s'agit de ma défense, qui luttâtes incessamment pour moi contre mes ennemis. J’ignore quel sort est réservé à cette pièce importante qui part pour Rome; mais je ne puis douter, si elle est placée sous les yeux du Pape, qu’elle ne mette à néant les fausses imputations de l’évêque Roquebrun. J'ai écrit une préface à la Déclaration de Bossuet. Mais qu’est-ce à dire? Parce que, à l'exemple du grand évêque de Meaux, j'ai formulé certaines réserves en faveur de notre vieux droit ecclésiastique français, prétend-on inférer de là que je me sois mis en état de rébellion contre le Souverain-Pontife? Pie IX, plus éprouvé que ne le fut aucun de ses prédécesseurs, sait trop bien à quelles contraintes nous obligent les lois civiles dont on a garrotté l'Église, pour s’arrêter aux accusations qu'on n'a pas craint de lancer contre moi... Messieurs, vous dont les yeux comme le cœur furent constamment tournés vers Rome, cette lumière céleste, lumen in ccelo , vous faut-il ma confession? Opprimé par les Concordats, je suis gallican, ne pouvant être ultramontain. M’avez-vous compris?... Que le gouvernement, qui s’est arrogé si indûment le privilège de nommer les évêques, — • de nommer , m’entendez-vous? — arrête son choix sur Rufin Capdepont, et Rufin Capdepont prouvera d’une manière éclatante que, comme vous tous, il a:me Rome et qu’il déteste Paris.

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