‹ L'abbéChapitre 101 sur 250 · CHAPITRE XVIII. 18S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII. 18S

hardiesse, et lui dit d'un ton sévère : «Oui-da, mon maître I vous chantez bien haut pour un jeune coq, et pour un coq de village surtout.

— Si le temps et le lieu étaient propices, dit Roland , tu verrais que je puis faire autre chose que de chanter. I\Iais fais ton devoir, et va dire au régent que j'attends son bon plaisir.

— Tu es bien impertinent de me parler de mon devoir^ répliqua l'huissier; mais je trouverai le temps de te montrer le tien. En attendant, reste jusqu'à ce qu'on ait besoin de toi. » A ces mots, il ferma la porte sur Roland.

Michel qui , pendant cette altercation , s'était éloigné de sou compagnon, selon la maxime établie chez les courtisans de tous les rangs et dans tous les siècles , transgressa cette prudente règle de conduite au point de se rapprocher de lui.

«Vous êtes un jeune homme hardi, lui dit-il, et je vois fort bien que mon vieil ami avait raison dans sa prudence. Voilà cinq minutes que vous êtes à la cour, et vous avez si bien employé votre temps que vous vous êtes fait un ennemi puissant et mortel de l'huissier de la chambre du conseil. Ma foi, mon ami, autant aurait valu offenser le vice-sommei!ler.

— Peu m'importe qui il est ; je forcerai bien ceux à qui je parle à me répondre avec civilité. Je ne suis pas venu d'Avenel pour être méprisé à Holy-Rood.

— Bravo, mon garçon ! voilà de bien belles dispositions, si vous pouvez les conserver. Mais silence I la porte s'ouvre.»

L'huissier reparut, et dit , d'un ton et d'un air plus civils , que Sa Grâce le régent recevrait le messager du chevalier d'Avenel; et en conséquence il introduisit Roland dans la salle d'où le conseil venait d'être congédié , après avoir terminé ses délibérations. On y voyait une grande table en chêne entourée de chaises de même bois, et au bout de laquelle était un grand fauteuil couvert de velours cramoisi. Des écritoires, des papiers y étaient placés dans un désordre apparent. Deux conseillers privés qui étaient restés les derniers prirent leurs manteaux, leurs toques et leurs épées, et après avoir salué le régent, se retirèrent lentement par une grande porte, située en face de celle par où le page venait d'entrer. Le comte venait sans doute de dire quelque bon mot; car le sourire de ces deux conseillers exprimait cette sorte d'approbation cordiale dont les courtisans paient les plaisanteries que daigne faire un prince.

Le régent lui-même riait de bon cœur, et leur dit : «Adieu, milords, et ne manquez pas de me rappeler à la mémoire du coq du Nord. »

Il se tourna lentement vers Roland , et tous les signes de sa gaieté réelle ou factice disparurent de son visage aussi rapidement que de la surface d'un lac profond et paisible on voit s'effacer le cercle qu'y a formé le jet d'une pierre lancée par le passant; en une minute ses nobles traits eurent repris leur expression naturelle de gravité et même de mélancolie.

Cet homme d'état distingué, car ses plus ardents ennemis lui accordaient ce titre, possédait toute la dignité extérieure et presque toutes les nobles qualités qui doivent être l'apanage du rang suprême ; et s'il eut succédé au trône comme héritier légitime, il est probable qu'on l'aurait célébré comme un des plus sages et des plus grands rois d'Ecosse. Mais arriver au pouvoir en déposant et en faisant emprisonner sa sœur, sa bienfaitrice, c'est un crime qui ne saurait être excusé que par ceux aux yeux desquels l'ambition peut justifier l'ingratitude. Il était simplement vêtu de velours noir, taillé à la mode de Flandre: son chapeau à haute forme était retroussé d'un côté et retenu par une agrafa en brillant qui formait le seul ornementde son costume. Il avait un poignard à sa ceinture, et son épée était placée sur la table môme du conseil.

Tel était le personnage devant lequel R.oland Grœme se présentait en ce moment avec un sentiment de crainte respectueuse, bien différente de la hardiesse et de la vivacité ordinaires de son caractère. Dans le fait, la nature et l'éducation lui avaient donné de l'assurance ; mais il n'était nullement incivil , et la supériorité morale des talents élevés et de la renommée lui imposait plus que des prétentions fondées sur le rang ou sur la pompe extérieure. Il aurait, sans être ému, soutenulaprésence d'un comte, qui n'aurait eu d'autres distinctions que sa ceinture et sa couronne ; mais il se sentait saisi d'un profond respect à la vue d'un illustre guerrier, d'un homme d'état éminent, dirigeant une nation puissante , et chef de ses armées. Les hommes les plus illustres et les plus sages sont flattés de la déférence que leur témoigne la jeunesse, déférence si agréable et si légitime en elle-même. ]>Iurray reçut avec beaucoup de courtoisie la lettre des mains du page rougissant, et répondit avec bonté aux compliments que Roland s'efforçait, en balbutiant, de lui offrir de la part de sir Ilalbert d'Avenel. Il s'arrêta même un instant avant de rompre le fil de soie qui ser-

Page 1