‹ L'abbéChapitre 107 sur 250 · CHAPITRE XrX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XrX

— La coquine ! s'écria Roland , a-l-elle fondu mon rosaire en boucles pour ses pieds grossiers! Cet ornement leur conviendra aussi bien qu'aux sabots d'une vache. Mais qu'elle s'aille faire pendre, et qu'elle les garde! j'ai joué plus d'un tour à la vieille Lilias , faute d'avoir rien de mieux à faire ; et les boucles lui serviront de souvenir. Vous rappelez-vous le verjus que je mis dans les confitures , le jour qu'elle devait déjeuner avec le vieux Wingate , aux fêtes de Pâques ?

— Oui , en effet, je me le rappelle, monsieur Roland. Le majordome eut la bouche tordue comme un bec de faucon jusqu'à la matinée suivante; et tout autre page que vous aurait reçu une fameuse discipline dans la loge du portier. Mais la faveur de milady s'interposa entre votre peau et le fouet : Dieu veuille que la protection qu'elle vous a accordée en pareilles occasions vous rende meilleur !

• — Au moins j'en suis reconnaissant , Adam, et je suis charmé que vous m'en ayez rappelé le souvenir.

— Tout cela est fort bien , mon jeune maître ; mais les nouvelles ! dites-moi les nouvelles ! Qu'allons-nous faire ? que vous a dit le régent ?

— Rien que je doive répéter, Adam, » dit Roland en secouant la tête.

« Oh , oh ! s'écria le fauconnier, comme nous sommes devenus prudents tout à coup I Yous avez fait de rares progrès en peu de temps, monsieur Roland I vous-avez manqué d'avoir la tête cassée, et vous avez gagné une chaîne d'or; vous vous êtes fait un ennemi de monsieur l'huissier aux jambes en perchoir de faucon, et vous avez eu audience du premier homme de l'État : or maintenant vous portez autant de mystère sur votre front que si vous aviez volé dans la région de la cour depuis l'instant de votre naissance. Je crois, sur mon ame, que vous êtes d'une espèce qui court avec la coquille sur la tête, comme les jeunes courlis, les whaups j ainsi que nous disons dans le territoire de Sainte-Marie et son voisinage : et pliit au ciel que nous fussions encore à les poursuivre ! Mais asseyez-vous , mon jeune ami ; Adam Woodcock n'a jamais été homme à vouloir pénétrer des secrets défendus-, asseyez- vous , et j'irai chercher les vivres; je connais depuis long-temps le sommelier et le panetier. »

Le bon fauconnier partit alors pour s'occuper des aliments ; et pendant son absence Roland Graeme s'abandonna aux réflexions

étranges et compliquées que les événements de la journée pouvaient lui fournir. Hier il était inconnu , ignoré , errant à la suite d'une vieille parente dont il ne croyait pas lui-même le jugement bien sain ; et maintenant il était devenu , sans savoir ni comment ni pourquoi, ni jusqu'à quel poini , le gardien, comme le disent les Écossais, de quelque important secret d'État, qui intéressait personnellement le régent lui-même. Roland ne comprenait qu'imparfaitement en quoi consistaient ces mystères redoutables auxquels il avait participé si involontairement ; mais cette obscurité, bien loin de diminuer l'intérêt d'une situation aussi peu attendue, ne faisait encore que l'accroître. Il éprouvait le même sentiment qu'un homme qui, contemplant pour la première fois un paysage pittoresque, ne peut le voir que partiellement et obscurci par le brouillard et la tempête. Les images vagues, les contours indécis des rochers , des arbres et des antres objets qui l'environnent, ajoutent une double majesté à ces montagnes voilées et à ces abîmes ténébreux , dont la hauteur, la profondeui' et l'étendue s'accroissent au gré de l'imagination.

Mais les hommes , surtout à l'âge d'excellent appétit qui précède vingt ans , se laissent rarement absorber par des sujets de spéculation réelle ou de simples conjectures , au point d'oublier l'heure à laquelle les besoins du corps réclament quelque attention. Aussi notre héros, si nos lecteurs veulent bien lui accorder ce titre , salua-t-il d'un sourire le retour de son ami Woodcock , portant sur un plat de bois une énorme portion de bœuf bouilli, et sur un second plat une ration non moins abondante de légumes, ou plutôt de ce que les Écossais appellent lang-kail^. Un domestique le suivait avec du pain , du sel , et les autres assaisonnements d'un repas. Quand ils eurent placé sur la table de chêne tout ce qu'ils portaient à la main, le fauconnier observa que, depuis qu'il connaissait la cour^ elle devenait plus dure de jour en jour pour les pauvres gentilshommes et les vassaux à la suite des seigneurs, et que maintenant on y écorcherait une puce pour en avoir la peau et la graisse. Il fallait se presser, se coudoyer pour entrer dans la cuisine ou à l'office, et encore ne pouvait-on obtenir que des os décharnés et des réponses bourrues. C'était bien autre chose à la porte du ceUier : on n'y recevait qu'une petite ]3ière sans goût , faite avec un seul boisseau de drèche pour compenser la double portion d'eau.

i E.-çpressioû écossaise qiù veut dire : Cliou.'s bouillis et aoa hachés.

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