‹ L'abbéChapitre 11 sur 250 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

faut nécessairement que vous les repreniez. Je n'ai pas besoin d'argent. Je suis bien pourvue , et je ne dois point penser à moi, ni songer comment ni par qui je serai soutenue. Portez-vous bien et me gardez votre parole. Faites ouvrir vos portes et baisser vos pont-levis, je veux partir ce soir même. Lorsque je reviendrai, je vous demanderai un compte sévère : car je vous laisse le trésor de ma vie. Le sommeil ne visitera mes paupières que par courts intervalles, les aliments ne me procureront point de rafraîchissement, le repos ne réparera pas mes forces , tant que je n'aurai point revu Roland Grœme. Encore une fois, adieu.

— Faites la révérence, bonne femme, » dit Lilias à jMadeleine Grœme au moment où celle-ci se retirait; «faites la révérence à milady, et remerciez-la de toutes ses bontés, comme cela est juste et convenable.

L'étrangère se tourna brusquement vers l'oflîcieuse suivante en disant : «Qu'elle me fasse donc la révérence, et je la lui rendrai. Pourquoi m'abaisserais-je devant elle ? Est-ce parce que son jupon est de soie et que le mien est de toile bleue ? Allez, la bonne, apprenez que le rang du mari règle celui de la femme : celle qui épouse un paysan, fùt-elle la fille d'un roi, n'est que la femme d'un vassal.»

Lilias allait répondre avec une grande indignation r mais sa maîtresse lui imposa silence , et ordonna que la vieille fçmme fût reconduite sur la rive du lac.

«Sur la rivel» s'écria la femme de chambre irritée, tandis que Madeleine Graeme sortait de l'appartement ; «et je dis, moi, qu'on la plonge dans le lac môme , et l'on verra si c'est une sorcière ou non , comme tout le monde au village de Lochside peut le dire et le jurer. Je m'étonne, madame , que vous ayez pu si long-temps endurer son insolence.» 3Iais les ordres de milady furent exécutés, et la veille femme, conduite hors du château, fut abandonnée à sa fortune. Elle tint parole , et ne demeura pas long-temps dans cette partie du pays; elle quitta le hameau la nuit même qui suivit l'entrevue , et personne ne demanda quelle route elle avait prise. Lady Avenel s'informa des circonstances dans lesquelles elle s'était présentée au hameau ; mais tout ce qu'elle put apprendre fut qu'on la croyait veuve de quelque homme d'importance parmi les Grœme , qui habitaient alors le pays contesté : c'est ainsi que l'on désignait une certaine portion de territoire qui était fréquemment un sujet de dispute entre l'Ecosse et l'An-

gleterre. On ajoutait que IMadeleine avait beaucoup souffert dans plusieurs des pillages auxquels ce malheureux district était si souvent exposé , et qu'elle avait été chassée de son habitation. Elle était arrivée dans le hameau , personne ne savait dans quel dessein , et les uns la prenaient pour une sorcière , et les autres pour une catholique bigote. Son langage était mystérieux , ses manières repoussantes^ et tout ce qu'on pouvait recueillir de sa conversation semblait donner à comprendre qu'elle était sous l'influence d'un charme ou d'un vœu, car elle parlait comme une personne mue par une puissance extérieure et irrésistible.

Tels furent les détails que lady Avenel put recueillir au sujet de Madeleine Gra?me ; mais ils étaient trop insignifiants pour que l'on pût en déduire quelque conséquence satisfaisante. Au fait, les malheurs des temps et les diverses vicissitudes de fortune, assez communes dans un pays frontière , chassaient perpétuellement de leurs demeures ceux qui manquaient de moyens de défense ou qui ne pouvaient se procurer une protection. On voyait un trop grand nombre de ces fugitifs errer dans le pays, pour qu'on fît beaucoup d'attention à eux, ou qu'on leur portât un grand intérêt. On leur accordait froidement ces secours précaires qu'arrache un sentiment commun d'humanité , sentiment qui se trouvait légèrement excité chez quelques personnes, peut-être un peu glacé chez d'autres par la réflexion que tel qui donnait l'aumône aujourd'hui se verrait peut-être obligé de la dem.ander demain. Madeleine Grseme ne fit donc que paraître et disparaître comme une ombre dans le voisinage du château d' Avenel.

L'enfant que la Providence, comme elle le pensait, avait confié à ses soins d'une manière aussi étrange, devint tout-à-coup le favori de la dame du château. Comment pouvait-il en être autrement? Il fut l'objet de ces sentiments d'affection qui , n'ayant trouvé auparavant aucun sujet sur lequel ils pussent se répandre, avaient rendu pour la jeune lady le château plus sombre et la solitude plus difficile à supporter. Lui donner les connaissances qu'elle possédait elle-même , avoir pour lui les soins qu'exigeait son enfance, veiller sur lui dans les amusements de son âge : telles furent les occupations de milady. Dans cette demeure où elle n'entendait que les mugissem.ents des bestiaux paissant au loin sur les collines , les pas pesants de la sentinelle se promenant à son poste, ou le rire de la servante filant au rouet (rire presque. envié de la maîtresse), la présence de ce bel enfant donnait à tou-

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